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Loan était terrorisé mais il trouvait aussi incroyablement banal que la fin du monde s’illustre dans une apocalypse zombie. Les médias, bouches encéphales des politiques, répétaient le mot « infectés » et faisaient venir des spécialistes, illustres inconnus, qui répétaient ce même mot. Le monde était face à une épidémie, la pire que la Terre ait connue. Problème supplémentaire : au lieu de décéder, les « infectés » devenaient principalement cannibales. Le mot « zombie » était devenu un mot imprononçable : il ne fallait surtout pas inquiéter la population ! Quiconque faisait allusion à quelconques zombies était menacé de finir comme eux, séance tenante… La protection de la population s’arrêtait là où la propagande commençait. Et, il était bien évident que le gros mot « zombie » salissait, de toute sa charge archétypale, les discours lustrés des dirigeants.

 

Loan, regardant la lance qu’il avait dans la main, se demandait quelle mort héroïque il pourrait avoir tant que la télévision fonctionnait encore, et comment il pourrait se débrouiller pour être sous le feu des caméras, ce faisant.

 

Sa gloire passée était bien lointaine désormais. En vestige, il ne lui restait que sa lance médiévale. Il l’avait achetée à prix d’or à une vente aux enchères, avec l’armure complète.

 

 

 

Dans la panique des premiers jours de l’épidémie, quand il avait dû abandonner son appartement au dernier étage (avec ascenseur arrivant directement dans le salon). Dans un sursaut d’adrénaline, il avait attrapé la lance, chaussé les chausses, enfoncé le heaume sur son crâne, mais n’avait pas réussi à enfiler le plastron ni le reste de la combinaison. Au demeurant, cet accoutrement lui dura peu : il s’en débarrassa dès qu’il put tant c’était bruyant et inconfortable. Finalement, face aux « infectés » sa tenue de chevalier le mettait plus en danger qu’elle ne le protégeait. En revanche, il conserva la lance qu’il espérait utile. Incapable de se battre, il imaginait que s’il était infecté à son tour, l’arme ferait une superbe broche pour y empaler et y faire rôtir ses semblables. Peut-être, en tant que zombie, avait-il de l’avenir en tant que chef cuisinier ? Ce serait une pâle gloire par rapport à celle qu’il avait connue, mais gloire quand même ! Et ça, il en avait franchement besoin !

 

 

 

Pour l’instant, à regret, sa lance ne lui avait pas servi. Elle n’était qu’un artefact archéologique de sa vie passée, sa vie richissime, sa vie de star. Elle était d’autant plus importante qu’elle représentait symboliquement sa réussite, en tout cas, ce qui l’avait rendu célèbre : car si certains de ses fans ne connaissaient que vaguement les traits de son visage, chacun était tout à fait capable de décrire sa verge. Loan avait été l’acteur porno le mieux payé de tous les temps, celui à la plus grosse… filmographie. Au fil des ans, il était devenu accro à son image, à sa gloire, et il comptait que cette lance médiévale, nouvelle extension de lui-même, allait lui offrir sa revanche sur la vie que l’épidémie de zombie avait gâchée, un dernier acte incroyable, héroïque et phallique, cette fois-ci en milieu infecté. Mais il ne savait pas encore quoi, ni comment, d’autant plus qu’il ne savait pas manier cette arme-là.

 

 

 

Il entendit frapper à la porte d’une des chambres de l’appartement vaseux où il était retranché : Ksenia devait être réveillée.

 

Ksenia était une missionnaire polonaise qui avait été envoyée pour prêcher la bonne parole à ces déviants d’Américains bien que sa compréhension de l’anglais soit médiocre. Si bien qu’elle refusait de croire que les infectés étaient des monstres immondes et qu’elle était persuadée que, grâce à Dieu, elle les sauverait. C’est ainsi, pour la protéger d’elle-même, que Loan l’avait sauvée. Il cherchait un endroit sûr où se retrancher et il vit cette jeune femme – qui attira son attention par sa tenue ecclésiastique – qui tentait de discuter avec les zombies. Il avait réussi à l’aider à s’enfuir mais elle avait très vite émis le souhait d’y retourner, alors, paniqué, il l’avait enfermée dans une chambre. Il ne parlait pas un mort de polonais et était bien incapable de lui faire comprendre qu’elle se mettait en danger en allant au-devant des cannibales.

 

Coincé dans cette situation désespérée qui durait désormais depuis des jours, il comptait sur la témérité de la jeune femme pour se faire valoir, mourant peut-être au combat en essayant de la sauver. Ce qui lui manquait : c’était la manière de l’attirer au-devant des caméras.

 

 

 

Loan fit réchauffer une soupe en boîte. Heureusement, même au centre de Los Angeles, les Américains avaient suffisamment peur d’une hypothétique fin du monde pour entasser tout un tas de nourriture en boîte. Loan n’était pas du genre à faire l’écureuil, mais il fallait bien avouer que cela s’avérait de fort bon sens.

 

Il s’assura que la porte d’entrée était bien fermée à clefs, qu’il avait bien dissimulé la dite clef, et au bip du micro-onde, il se brûla avec le contenant. Enfin, il apporta le tout à Ksenia et ouvrit la porte de la chambre. Elle sortit et refusa le bol de soupe comme elle refusait tout ce qu’il lui apportait.

 

Il la laissa en proie à sa panique puisqu’il était incapable de se faire comprendre, et s’assit dans un coin du salon pour lui laisser tout l’espace dont elle avait besoin. Il mangea la soupe, tranquillement, pendant qu’il l’entendait ouvrir toutes les fenêtres, bouger tous les meubles qu’elle trouvait sur son passage. Il comprenait bien qu’elle pensait qu’il l’avait kidnappée, mais il l’avait en réalité protégée des zombies, et il ne parvenait pas à s’expliquer. Au bout d’un long moment, le bruit des ennuis se fit : le silence.

 

 

 

« Ksenia ? »

 

 

 

Il se leva et alla vers la salle de bain où il l’avait entendue remuer pour la dernière fois.

 

 

 

« Je ne te veux aucun mal, tu veux manger ? »

 

 

 

Il fit tourner une soupe de plus au micro-onde, dans le pire des cas, il la mangerait. Soudain, par la fenêtre de la cuisine, il vit Ksenia, bure et guimpe au vent, en train de marcher le long des rebords de fenêtre de l’immeuble. Suspendue dans le vide ainsi, puisqu’ils étaient au huitième étage, Loan en eut la nausée pour elle.

 

Il pensa d’abord à lui tendre sa lance pour qu’elle s’y accroche. Puis se ravisa : sans doute aurait-elle eu peur de le voir pointer une arme sur elle !

 

D’ailleurs, où était sa lance ? il se tourna et se retourna, alla voir dans le coin où il était installé quelques minutes plus tôt, avant de voir Ksenia maintenir ses appuis sur les rebords de fenêtre, grâce, justement, à son fidèle dard. S’en aidant, elle descendit jusqu’à l’étage inférieur et disparut au regard de Loan, emportant tous ses rêves de gloires.

 

 

 

*

 

 

 

Loan, seul dans l’appartement du centre-ville de Los Angeles avait mangé sa dix-septième soupe depuis son arrivée. Selon les informations, qu’il regardait en continu en mode muet pour ne pas éveiller les soupçons quant à sa présence, l’épidémie ne reculait pas.

 

 

 

Flash spécial : l’espoir ?!

 

 

 

Soudain, il vit des images de Ksenia dans son costume de nonne, un crucifix empalé au bout de la lance, perchée sur une montagne de cadavres. Dans son chasuble qui l’avalait tant elle était frêle, cette vidéo avait quelque chose d’incroyablement fantastique, plus irréel encore qu’une invasion de zombies

 

.

 

Flash spécial : notre sauveuse !

 

 

 

Le monde tenait sa nouvelle héroïne : les infectés tenaient en réalité plus des vampires que des zombies. Mais à nouveau, le terme « infectés » était préféré. Ces derniers craignaient Dieu et l’ail, que Ksenia avait chipé dans l’appartement sans que Loan s’en aperçoive. Il ne savait même pas à quoi ressemblait de l’ail de toute manière : il ne mangeait qu’au restaurant ou des plats préparés par son nutritionniste personnel.

 

 

 

Flash spécial : Ksenia, nouveau prophète !

 

 

 

Les médias et les politiques encensaient la jeune sœur, érigeant un nouveau régime religieux à la place de la constitution des Etats-Unis. Un monde bien plus sain et pieux allait renaître de ses cendres déviantes, emportant tous les rêves de gloires de Loan. Sauveur, il ne le serait pas, et sous ses yeux était anéanti tout espoir ou celui de retrouver sa popularité perdue.

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