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— Bon sang, Jeff, presse-toi un peu ! Si tu te fais bouffer, il ne faudra pas venir chialer !

 

— Je ne pourrais pas venir chialer, imbécile, je serais mort !

 

— Ouais, bah magne-toi sinon on te largue tout seul avec lui !

 

— Attends, juste quelques secondes que je puisse avoir un gros plan de celui-là…

 

 

 

Jeff, de son vrai prénom Daniel (ce qui n’a rien à voir, en effet, mais il trouvait ce surnom cool), tire la langue et positionne l’objectif de sa caméra sur l’un des monstres, plus communément appelé zombie par le commun des mortels (qui ne le sont plus vraiment en fin de compte, pour la grande majorité d’entre eux). Il en est certain, cette vidéo va faire le buzz chez les survivants réfugiés dans les bunkers.

 

 

 

Son camarade de survie et ami, lui, en est moins sûr et commence légèrement à se dire qu’il va laisser cet abruti se faire manger la cervelle (toutefois, il doute de l’existence de cette dernière). Will, ou William, son fusil pointé en direction du crâne du mort-vivant qui avance dans leur direction, a sans doute plus de matière grise que son copain. Et pourtant, il était loin d’être « une tête » avant que le monde parte en cacahuète. Mécanicien de son état, il travaillait dans le garage de son oncle. Une qualité qui leur a plutôt bien servi puisqu’elle a permis de réparer Suzette, la vieille Renault du père de Jeff, et de fuir sur les routes quand la pandémie a pris de l’ampleur.

 

 

 

Depuis, ils sillonnent les routes en compagnie de deux autres survivants rencontrés par pur hasard, ne s’attardant jamais dans les villes hormis pour se ravitailler… et prendre quelques vidéos de l’apocalypse évidemment. Avant, Jeff était youtubeur, mais la fin du monde ne l’empêche absolument pas de continuer à alimenter sa chaîne au risque de mettre en danger tous ses compagnons de voyage. Garrett, le doyen, dit qu’il est irresponsable et largement inconscient (en plus d’être con).

 

— Regarde-le, Will ! T’as vu sa dégaine ? Il va faire au moins cent vues celui-là ! s’exclame Jeff, surexcité.

 

— Mon teint est presque aussi cadavérique que le sien, se lamente Alexia, influenceuse au chômage, assise sur le siège arrière de Suzette. Franchement, je n’ose même plus me regarder dans un miroir…

 

— On peut y aller ? Non, parce que je comprends votre besoin vital de devenir des stars du show-biz pendant la fin du monde, mais j’aimerais bien survivre si ça ne dérange personne…

 

Garrett, la clope au bec et les mains sur le volant, pense qu’ils font tous une belle bande de bras cassés. Il se demande d’ailleurs sans cesse comment ils sont parvenus à survivre alors que le QI moyen des trois autres réunis s’élève à peine jusqu’à 80. Will perd finalement patience alors que le zombie n’est plus qu’à deux mètres de Jeff et appuie sur la détente, explosant le crâne du mort-vivant.

 

— En plein dans le mille ! T’as tout filmé, Jeff ?

 

— C’est dans la boîte ! acquiesce-t-il, remettant la lanière de sa caméra sur son épaule et grimpant à l’arrière.

 

— Tant mieux, parce que le bruit en a attiré d’autres, remarque Will, s’empressant de monter à l’avant. Démarre, Gary !

 

— M’appelle pas comme ça, gamin, marmonne celui-ci tout en s’exécutant dans un crissement de pneus.

 

Derrière eux, une horde de zombies tente de les rattraper. Ils claquent des dents, referment leur mâchoire sur du vide. Certains se marchent dessus, d’autres tombent en voulant passer devant les autres. A genoux sur son siège pour observer la scène, Jeff éclate d’un rire joyeux. S’il y a bien quelque chose que Garrett ne peut pas lui retirer, c’est que le petit jeune de vingt ans a toujours vu les événements à sa manière, avec un optimiste indécrottable. Pour lui, ce n’est rien d’autre qu’un immense terrain de jeu.

 

Will, de deux ans l’aîné de Jeff, est un peu plus conscient des enjeux et des conséquences que peuvent représenter les prises de risque de son benjamin. C’est à lui que Garrett a confié l’un de ses fusils de chasse quand ils se sont rencontrés. De toutes les façons, il n’avait pas particulièrement le choix. Ce n’est pas Alexia (qui passe le plus clair de son temps à s’effrayer de son reflet dans les vitres qu’elle rencontre) qui lui aurait servi à quelque chose.

 

***

 

— Merde, fais gaffe à ma caméra avec ton coude, Alexia !

 

— Je me recoiffe ! se récrie-t-elle, agacée. Vous pouvez au moins me laisser ça, non ? Je ne ressemble plus à rien, je n’ai pas pris de douches depuis plus d’une semaine, je dois sentir le fauve au moins autant que le vieux, et il faut que je supporte en permanence ta foutue caméra…

 

— Le vieux te remercie, ironise Garrett, blasé.

 

— Ma caméra aussi, souffle Jeff en se tournant dans le sens opposé à la jeune femme, vexé.

 

Alexia adorait les caméras avant (mais pas les vieux, la vieillesse lui fait affreusement peur depuis toujours). Comme Jeff, jusqu’à ses vingt-cinq ans, elle se produisait en permanence sur les réseaux sociaux, et elle était grassement payée pour son image. Elle étalait chaque seconde de son existence sur Instagram, postant des centaines de photos de son quotidien, de la salade à laquelle elle n’avait presque pas touchée à la tenue de soirée osée qu’elle mettrait le samedi soir. C’était son métier. C’était toute sa vie.

 

Or, maintenant que la fin du monde est déclarée, son apparence physique est devenue si pathétique qu’elle n’ose même plus s’admirer dans les rétroviseurs de Suzette. Parfois, elle jette juste un œil et manque de faire une syncope. Et cet idiot de Jeff, en plus du reste, qui transporte une caméra et filme tout ce qui bouge. Elle a une sainte envie de lui refaire le portrait lorsqu’il ose tourner l’objectif vers elle (heureusement, la méditation l’aide à se calmer).

 

—Une fois à Atlanta, on essayera de trouver un endroit où passer la nuit, dit Will, la tête avachie contre la vitre avant. Tu trouveras peut-être de quoi te laver, et avec un peu de chance des fringues pour te changer, Alexia.

 

— Oui… Eh bien, ce ne serait pas de refus, réplique-t-elle en essayant de se démêler les cheveux avec ses doigts.

 

— Surveille la route, gamin, grogne Garrett en s’adressant au jeune Will qui mate la (plus vraiment) jolie blonde.

 

« Le vieux » n’a pas spécialement envie de mourir, même s’il a déjà dépassé la soixantaine. Et les routes fourmillent de zombies qui rêvent de s’accrocher à l’une des portières de Suzette. Ils tiennent plutôt bien quand ils le veulent (sûrement grâce à l’envie de les bouffer), et c’est comme ça que l’un d’eux a réussi à choper le bras de Chris, le cinquième membre de la bande, cinq jours auparavant (baisser la vitre pour avoir moins chaud n’était pas l’idée du siècle).

 

Après s’être débarrassé du mort-vivant, Will a dû abattre leur compagnon d’une balle dans le crâne. Le gamin a la mémoire courte dès que son regard plonge dans le décolleté d’Alexia. Chris lui manque. Lui au moins avait quelques neurones sous les trois poils qu’il avait sur le caillou (même s’il ne les utilisait pas toujours à bon escient). C’était un banquier. Et si, au début, il n’avait pas pu le blairer (la faute au capitalisme), Garrett regrette à présent ses jeux de mots prétentieux. Ça lui aurait évité de subir le crétinisme légendaire de ses congénères.

 

***

 

— Vous n’êtes pas sérieux ?! Will avait pourtant dit qu’on trouverait quelque chose en arrivant à Atlanta… Il n’est pas question que je mette un pied dans cette rivière, vous m’entendez ? Elle est certainement remplie de truc dégueulasses qui vont me filer des boutons ! Plutôt me faire dévorer le cerveau par l’un de ces monstres !

 

Alexia, une moue dégoûtée aux lèvres, se tient debout face à un cours d’eau. Celui-ci borde l’autoroute où Garrett a décidé de faire une pause avant la nuit. Jeff et lui se tiennent un peu en arrière, près de Suzette, tandis que Will surveille les alentours, l’œil vif et le fusil à la main.

 

— Si tu te fais bouffer, appelle-moi que je filme l’évènement en direct, s’esclaffe Jeff.

 

— Nous n’arriverons pas à Atlanta avant demain matin, explique Garrett, haussant vaguement les épaules. Si tu veux te rafraîchir, c’est le mieux que l’on puisse faire aujourd’hui... duchesse.

 

— Et avec quoi je me savonne ? Rétorque-t-elle, hautaine.

 

— Tu sais que la boue a un effet bénéfique sur la peau ? intervient Will, gentiment moqueur.

 

— Allez tous vous faire foutre, je retourne dans la voiture !

 

La jeune femme, révoltée, claque la portière de Suzette et grommelle un laïus sur les droits bafoués des femmes. Garrett allume une cigarette et laisse son regard dériver sur les reflets de l’eau, s’interrogeant sur les limites de sa patience (pas si extensibles qu’il le croyait). Will tire et atteint un zombie à plus de dix mètres (Dans le mille ! hurle-t-il pour la cinquantième fois). Et Jeff, qui filme de nouveau, retourne la caméra vers lui pour terminer le montage de la vidéo qu’il postera sur YouTube.

 

— Et voici la fin de cette vidéo d’apocalypse méga-supra impressionnante ! Nous sommes le 24ème jour après l’apocalypse, mes chers followers, et j’espère que vous êtes toujours en vie. Au moins quelques-uns d’entre vous. Si vous l’êtes, parlez-en avec les autres survivants, abonnez-vous à ma chaîne si vous ne l’êtes pas, et mettez un petit pouce « j’aime » en bas de la vidéo !

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