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Notes :
Ce texte fait partie des aventures d'Amator Valnthyr. Vous enretrouverez d'autres dans le roman "Amator l'imposteur" publié aux Editions Rroyzz.
Le professeur de musique entra dans la salle de classe et observa un instant depuis la porte la vingtaine d’étudiants présents, lesquels lui témoignèrent la même attention. L’homme, un Han assez grand et mince, portait des sandales, des chausses grises et la longue veste bleue électrique des sorciers, agrémentée de bordures écarlates au niveau du col et des poches. Il monta sur l’estrade et contempla ses élèves de seconde année qui, garçons comme filles, avaient revêtu la robe verte adaptée à leur statut. Il s’éclaircit la voix et posa sur le bureau derrière lequel il se dressait une viole de ventre avec son harnais ainsi qu’un archet avant d’interpeller l’assistance.
— Bonjour à tous. Je suis Xian Peï, votre professeur de musique magique pour cette année. Vous avez beaucoup à apprendre et nous disposons de peu de temps. Afin de partir de bases saines, je dois m’assurer de votre niveau de connaissances théoriques. Qui, parmi vous, peut m’expliquer quels éléments sont requis pour réaliser un sort ?
Son regard erra sur la masse apathique des étudiants. Seuls deux d’entre eux levèrent la main, une jolie Gallic à la peau blême parsemée d’éphélides, au visage joyeux encadré d’une crinière écarlate, ainsi qu’un Han de taille moyenne au teint foncé et aux cheveux noirs. Xian Peï désigna ce dernier de l’index :
— Vous… Il consulta du regard le parchemin qui indiquait les noms des élèves en fonction de leur place assignée, et aboya : Amator Valanthyr. Je vous écoute.
— Révéré maître, exposa l’étudiant ainsi sélectionné, un sort requiert, outre l’intention, quatre éléments indispensables : un niveau de fluide magique suffisant, l’énoncé une formule adéquate, la manipulation correcte de la baguette et une mélopée appropriée. Pour les charmes les plus simples, l’invocation chantée supplée à la nécessité d’un instrument de musique.
— Tout à fait exact, Amator. Rasseyez-vous. Je profite de cette introduction pour vous rappeler que dans le terme enchanteur, vous trouvez le vocable chanteur. La mélodie constitue en effet une composante primordiale des sortilèges. Sans elle, la plupart deviennent inopérants ou se retournent contre leur auteur. Vous en déduirez sans peine que mon cours s’avère pour vous essentiel. Passons à la question suivante. Voici une viole de ventre. Qui peut m’expliquer pourquoi les magiciens utilisent cet instrument en particulier ? Oui, mademoiselle… Julie Lamely
La jeune Gallic se leva et annonça :
— Elle permet au sorcier de jouer la musique requise en se servant de sa seule main gauche, ce qui laisse la droite libre pour l’usage de la baguette.
— Tout à fait… le harnais autorise l’enchanteur à attacher la viole sur son abdomen afin de libérer ses deux mains. Rasseyez-vous, je vous prie. Observons maintenant la composition de l’instrument. Comme vous pouvez en juger, il possède sept cordes qui correspondent chacune à une note de la gamme. Celles-ci sont tendues à l’aide de chevilles et passent au-dessus de la caisse de résonnance avec sa table d’harmonie. Vous apercevez ici le chevalet en triangle qui permet de disposer les boyaux de façon à ce que l’archet glisse…
Amator regardait le professeur désigner l’un après l’autre les différents éléments de l’engin, exposer ses modes de fonctionnement, et se sentait déjà perdre pied. Ses expériences musicales précédentes s’étaient révélées peu concluantes. Gamin, il s’était essayé sans grand succès à jouer de la flûte, jusqu’à ce que ses camarades lui mettent le marché en main : il cessait de leur casser les oreilles ou ils lui briseraient l’instrument sur le crâne. Le jeune garçon se l’était tenu pour dit et avait abandonné ses tentatives. Plus tard, ses voisins avaient protesté avec véhémence quand il s’était brièvement adonné au cor de chasse, et il avait cédé à regret. Il en avait conclu que la musique ne lui portait pas chance et s’en était détourné. Mais il la rencontrait derechef sur son chemin, et comprenait soucieux qu’elle pouvait constituer un obstacle de taille. Égaré dans ses pensées, il perdit de vue l’exposé du professeur Xian Peï et ne revint à la réalité qu’alors que ce dernier terminait son discours par ces mots :
— Dès notre prochain cours, nous débuterons les exercices pratiques. N’oubliez donc pas d’amener votre instrument. La procure fournira des violes d’occasion aux élèves nécessiteux. Remercions l’Empereur de Mora pour sa générosité. Nous nous retrouvons après-demain, même lieu, même heure.
Les étudiants se levèrent dans un brouhaha, récupérèrent chacun un lot de partitions et marchèrent vers la sortie. Amator se rendit le jour suivant au matin à la procure et s’adressa au préposé, un vieux Morain au crâne dégarni :
— Je viens de la part du Professeur Xian Peï. Je désire une viole de ventre.
— Hum… Vos collègues m’ont rendu visite hier en fin d’après-midi et ont raflé tout mon stock.
— Quoi ?! Vous n’en avez plus ?
— Non. Apparemment, les nécessiteux sont légion cette année… à moins que les géniteurs de vos congénères se montrent plus radins que de coutume… Vos parents ne peuvent pas vous payer un instrument décent ?
— Je me suis retrouvé orphelin l’an passé, et je ne roule pas sur l’or…
— Ah… désolé. Je vais voir si je peux vous trouver quelque chose. Attendez ici et commencez par remplir le formulaire.
Le fonctionnaire s’éloigna en soupirant. Amator le vit emprunter un escalier dérobé et s’enfoncer dans des profondeurs inconnues. Le jeune Hind compléta le document officiel avec application et patienta. Le Morain ne réapparut qu’au bout d’une heure, un instrument sale et poussiéreux à la main. Il posa l’objet sur le comptoir et annonça :
— Voilà ! Je me souvenais en avoir aperçu une au milieu d’un bric-à-brac qui date de l’ère des merveilles.
— Mais… cela signifie plus de deux cents ans.
— Je doute que le temps ait affecté un mécanisme aussi simple. Cette viole me parait en état de marche.
— Si vous le dites…
Amator s’approcha de l’objet et souffla pour disperser la poussière grise accumulée sur ses surfaces et dans ses recoins, ce qui déchaîna les protestations de son interlocuteur :
— Ho ! Arrêtez de salir mon comptoir ! Prenez cette antiquité et sortez !
Sans insister, l’étudiant récupéra l’instrument et s’éloigna. Il regagna la cité universitaire et rentra dans la chambre qu’il y partageait avec un autre boursier, temporairement absent. Il s’installa dans la salle d’eau et commença le nettoyage de l’engin à l’aide d’un chiffon légèrement humide. Peu à peu, il découvrit avec intérêt de ravissantes incrustations en or et en argent dissimulées sous la poussière et la crasse séculaires. Arrivé au terme de son activité, il comprit qu’il avait hérité d’un objet de prix, une viole de luxe laquée d’un blanc brillant, à l’archet décoré d’un filigrane en or. Il marmonna à mi-voix :
— Qui a pu abandonner une telle merveille dans les caves de la procure ?
Il réfléchit un moment puis haussa les épaules. Il choisit parmi les partitions reçues la veille un morceau simple recommandé pour les débutants, se remémora ses leçons de solfège de première année et l’étudia avec attention. Lorsqu’il estima l’avoir suffisamment enregistré, il attacha la caisse de la viole à son torse, brandit l’archet et murmura sur un ton solennel le titre de l’œuvre : « Réminiscences d’automne ».
Sous son regard ébahi, les chevilles tournèrent pour tendre les cordes et l’archet, comme animé d’une vie propre, se mit en mouvement, entraînant sa main gauche. La mélodie retentit, mélancolique, exquise et cristalline. Amator fut à ce point surpris qu’il laissa le court intermède musical se dérouler jusqu’à son terme sans oser intervenir. Lorsque l’archet cessa de frémir entre ses doigts, il le déposa précautionneusement sur un guéridon au moment où son camarade de chambrée, un jeune Gallic, entrait dans leur logis commun. Le nouveau venu s’exclama :
— Pas mal ! Où as-tu découvert cette viole ?
— A la procure, souffla Amator.
— Je m’y suis rendu hier, mais ils ne m’ont confié qu’un instrument standard. Tu as eu droit au modèle de luxe, et apparemment tu t’en sers comme un chef. Je t’ai entendu lorsque je montais l’escalier…
Le jeune Hind hocha la tête et dégrafa les lanières qui fixaient la caisse de résonnance sur sa poitrine en marmonnant :
— La qualité de l’instrument intervenait pour beaucoup dans celle de mon interprétation.
Il n’en dit pas plus sur le moment et n’aborda pas le sujet pendant le déjeuner pris avec son collègue au restaurant universitaire. La conversation des deux jeunes gens se limita à un sujet classique : devaient-ils remercier l’Empereur pour cette pitance gratuite ou le maudire pour la médiocrité des plats. Seul le pain de la plèbe, disponible gratis pour tous en une douzaine de goûts différents, trouva grâce auprès de leurs papilles. Une fois repu, Amator prétexta un rendez-vous et quitta son copain de chambrée. Il récupéra sa viole, s’installa dans un coin éloigné du parc, et s’entraîna pendant deux heures. Le répertoire de l’instrument semblait immense. Il joua avec maestria tous les titres qu’il lui soumit.
Le lendemain, il fit sensation au cours de musique, et ce succès perdura tout au cours de l’année. Xian Peï ne tarissait pas d’éloges à son égard et le citait régulièrement en exemple aux autres élèves, ce qui en agaça plus d’un. Délivré du temps requis pour maîtriser une des techniques les plus complexes nécessaires pour lancer un sortilège un tant soit peu élaboré, Amator réussit à se maintenir à niveau dans les domaines restants. Son professeur de coordination éprouvait des difficultés à comprendre comment un étudiant aussi habile au maniement de l’archet se montrait si maladroit dans celui de la baguette magique et s’en désolait, mais personne ne devina son secret. L’année s’écoula et la période des examens se profila au début de l’été. Amator, vu sa maîtrise exceptionnelle de la viole de ventre, avait obtenu l’accès à un local où il pouvait s’entraîner dans la solitude.
Il s’y rendit à une semaine des contrôles finaux, tôt le matin, se harnacha et souffla à l’objet le nom d’une œuvre particulièrement complexe que seuls des sorciers de renom exécutaient à la perfection. À sa grande surprise, l’archet demeura immobile. Une voix ténue sembla naître de l’air ambiant à hauteur de son visage et énonça distinctement :
— Il vous reste trois morceaux.
— Pardon ? Qui parle ? s’exclama le Hind alarmé par cette réaction inattendue.
— L’esprit de la viole, bien entendu, rétorqua la voix fluette.
— Vous… vous avez un esprit ?
— Évidemment…
— Que vouliez-vous dire par : « Il vous reste trois morceaux ? »
— Cela me paraît assez clair. Bon, je débute l’interprétation.
— Non ! Attendez ! Attendez !
— Quoi encore ?
— Pourriez-vous surseoir ? Remplacer cette mélodie par un autre que vous joueriez ultérieurement ?
— C’est assez irrégulier… mais comme je n’ai pas commencé l’exécution, admettons. Attention. Je vous fais une fleur. Une fois, mais pas deux !
— D’accord, promis, murmura Amator qui transpirait soudain à grosses gouttes. Donc, je n’ai plus droit qu’à trois morceaux…
— Vous comprenez vite…
— Pourquoi ?
— Mais… parce que vous avez épuisé votre compte.
— J’ai un compte ?
— Évidemment…
— Puis-je le réalimenter ?
— Cela va de soi.
— Comment puis-je y parvenir ?
— Vous devez effectuer une libation solennelle et publique en l’honneur de Cerberos le Magnifique, au-dessus de son cénotaphe. Un montant de cent unités créditera dès lors le compte.
— Et où se trouve le mausolée de Cerberos ?
— Ho ! Hé ! Je suis une viole, pas une encyclopédie.
— Et comment réaliser cette offrande ?
— J’aurais cru que tout le monde le saurait. Enfin… Au milieu de la nuit, placez quatre bougies allumées aux coins du monument, brûlez un peu d’encens, invoquez l’esprit de Magnus Cerberos, renversez une coupe de vin rouge capiteux sur la tombe de mon créateur et proclamez : « Magnus Cerberos, enchanteur exceptionnel et majestueux, je proclame ta puissance devant tous. Jamais le peuple de Mora ne t’oubliera. Puissent les effets de ta magie ainsi que ta renommée traverser les siècles ! » Voilà.
— C’est tout ?
— Oui… Pour le vin, évitez la piquette. Un bon Galineau de Sipar devrait convenir.
— Votre concepteur avait des goûts de luxe…
— Peut-être. Je le trouvais sympa. N’offensez pas sa mémoire.
— Loin de moi cette idée.
Amator rangea l’instrument de musique devenu silencieux, s’assit sur un banc et se prit la tête entre les mains. Plus qu’une semaine avant le début des examens… Il devait interpréter au moins une dizaine de morceaux pour réussir à passer en troisième année… Impossible d’apprendre à jouer vraiment de la viole de ventre en sept jours. Il devait donc réactiver son compte, et dès lors commencer par se renseigner sur Magnus Cerberos et sa dernière demeure.
Il se mit à la recherche d’Hatana Tartabosaga, son professeur d’histoire de la sorcellerie. Il le retrouva peu avant midi, dissimulé dans une encoignure de l’immense bibliothèque de l’ISO, l’Institut des Sciences Occultes. L’homme, un Hind âgé au visage fripé et aux cheveux blanchis, se tenait assis sur un tabouret, penché sur un gros volume éclairé par un feu follet vert pomme. Sur un coin de sa table, une tasse de thé refroidi tenait compagnie à une assiette où reposait une tranche de cake à moitié grignotée. Amator toussota et le professeur releva la tête. L’enseignant cligna des yeux et murmura :
— Ah, Amator Valanthyr. Comment vous portez-vous ?
— Bien, révéré maître. Je vous remercie. Puis-je bénéficier de votre immense érudition ?
— Sans doute. L’Empereur me paie pour vous apprendre le peu que je sais.
— Connaissez-vous un dénommé Magnus Cerberos ?
— Ce vocable évoque un souvenir, marmonna l’éducateur. Un mage de second ou troisième ordre du début de l’ère des merveilles. Pourquoi vous intéresse-t-il ?
— Simple curiosité.
Le professeur scruta le visage d’Amator, une lueur rusée dans le regard et grommela :
— Curiosité, hein… non, je n’y crois pas trop. Que recherchez-vous exactement ?
— Son lieu d’inhumation…
— De plus en plus étrange. Si vous me disiez de quoi il retourne.
— Je ne peux. Cela concerne un pari entre étudiants…
— Voyez-vous cela… Cerberos m’évoque aussi une rumeur, ou plutôt une légende… voyons…
Il écarta l’incunable qu’il consultait, dégaina sa baguette, la pointa en direction d’une muraille de bouquins à la livrée uniforme et effectua quelques passes en chantonnant un sort. Un volume se détacha de la bibliothèque, vola sur trois mètres, se posa sur la large table et s’ouvrit en son premier tiers. Le mage historien se pencha en marmonnant :
— Je n’ai pas perdu la main… pile sur l’article. Voilà… « Magnus Cerberos, le musicien prodige ». Hum… Ses collègues le tournaient en dérision pour son manque de rythme lors de l’exécution de ses sorts… Il revint un jour de Tenebras, sa ville natale, capable de jouer à la perfection les morceaux les plus difficiles. Personne ne comprit comment il s’y prenait… Un homme assez imbu de lui-même, décédé voici trois cent deux ans. Son fils Cerberos l’indolent lui succéda… apparemment un incompétent de première… tué dans un accident de chasse cinq ans après la mort du père…
— Mais où Magnus Cerberos se trouve-t-il enterré ?
— Le livre ne le dit pas… Je vous suggère de lire la presse de l’époque. Le quotidien Tempus di Mora existait déjà et ils disposent d’excellentes archives. Vous pourriez également vous renseigner auprès de l’administration des catacombes impériales, mais ce ne sera pas gratuit… Vous ne voulez pas m’en dire plus ?
— Désolé. Mes lèvres sont scellées…
— Hum… Montrez-vous prudent. Les catacombes ne sont pas sûres… Les goules, zombies et vampires s’y rassemblent de nuit, sans parler des adeptes de cultes ésotériques.
— Je limiterai mes investigations à la journée. Merci professeur.

Les bureaux du quotidien Tempus di Mora se trouvaient dans un bel immeuble de six étages à la façade immaculée, érigé non loin du cirque. Ses fenêtres s’ouvraient sur la statue colossale de l’empereur perpétuel dont la tête seule était remplacée à chaque fois que Mora se donnait à un nouveau maître. Haute de vingt-quatre mètres, la sculpture monumentale de bronze verdi arborait pour le moment les traits austères de Philémon II. Des légionnaires postés autour de son socle de granit vérifiaient que chaque passant saluait avec déférence ce symbole du pouvoir impérial. Amator s’acquitta de la marque de respect extérieur requise, et se dirigea vers les locaux du journal. Il présenta sa carte d’étudiant au portier qui le laissa entrer comme à regret. Un minuscule dragonnet pourpre guida le Hind jusqu’à la salle des archives. Au bout d’une heure, il découvrit finalement l’information qu’il recherchait dans un court entrefilet.
« À l’instigation de son fils aimant, les pompes funèbres impériales ont inauguré ce jour le cénotaphe du vénéré Magnus Cerberos disparu en mer voici un an. Le monument de marbre, orné sur toutes ses faces de hauts-reliefs qui retracent la vie du magicien, se trouve dans la septième galerie du troisième niveau, section C7. La rédaction du Tempus di Mora se joint à la famille du défunt pour adjurer ses anciennes connaissances de lui rendre un dernier hommage avant que le caveau soit scellé. »
Amator relut le court texte une seconde fois. « Zut ! Songea-t-il. Ils ont muré la grotte ! »
Il nota les coordonnées sur un petit carnet et sortit précipitamment des locaux du journal. Il traversa à pied la moitié de la ville avant d’atteindre la Porte Antonia. Amator passa devant les légionnaires de garde nonchalamment appuyés sur les hauts battants de bois cloutés de fer et marcha dans la campagne pendant une heure jusqu’à l’enceinte circulaire qui délimitait la résidence des morts, située à proximité des entreprises de tannerie qui empuantissaient l’air.
Les catacombes de Mora, à l’origine de simples carrières d’où provenait la pierre blanche utilisée pour la construction de la cité, servaient à l’inhumation des défunts depuis des temps immémoriaux. Les légendes racontaient qu’elles constituaient un don des dieux et existaient avant même que les humains peuplent l’agglomération, elle-même supposée créée avant l’arrivée des Morains. Amator, qui se considérait comme une personne de bon sens, doutait fortement de ces contes. Il ne croyait certainement pas à celui qui narrait l’entrée des premiers Morains dans une ville déserte conçue à leur attention par les divinités qu’ils honoraient. Il évitait toutefois d’étaler cette opinion en public, car elle pouvait lui valoir des remarques acerbes, voire quelques horions de la part de patriotes morains qui voyaient en cette histoire la confirmation de la destinée manifeste de leur cité à dominer l’ensemble du monde connu.
Il abandonna ses réflexions quand il arriva devant le poste de contrôle des catacombes. Il s’arrêta face à une énorme porte close qui se dressait entre deux tours et tira sur une corde reliée à une cloche. Le tintement amena à la fenêtre du premier étage un Morain d’une trentaine d’années, au teint bronzé et aux cheveux noirs crollés, revêtu de la livrée ténébreuse des thanatopracteurs.
— Que voulez-vous ? Aucun convoi funéraire n’est prévu aujourd’hui.
— Je suis étudiant à l’ISO et désire présenter mes respects à un mage défunt.
— La visite coûte deux as.
— Pas de problème.
Le visage de l’homme se ferma et il disparut. Quelques instants plus tard, un portillon s’ouvrit dans le vantail de gauche de la majestueuse porte cochère et l’employé invita le Hind à entrer. Amator lui paya la somme convenue et l’autre lui remit un plan général de l’endroit en précisant :
— Marchez le long de l’allée bordée de sphinx jusqu’à la rotonde principale. Vous trouverez en son centre un escalier qui vous mènera à la première cave circulaire où vous emprunterez le tunnel marqué HADÈS qui descend en pente douce. Il suit un tracé hélicoïdal et donne régulièrement accès à des souterrains moins larges. Des bornes indiquent les niveaux et des panneaux les galeries d’où partent des boyaux eux-mêmes désignés par des lettres gravées dans la pierre. Je suppose que vous savez générer un feu follet…
— Oui, évidemment. Je me rends à cet endroit, ajouta-t-il en ouvrant son carnet. Est-ce loin ?
Le préposé regarda dubitativement la page où s’étalaient les coordonnées et se gratta la tête avant d’annoncer :
— Vous en avez pour une demi-heure. Ne vous attardez pas trop sur place. Une fois dans l’obscurité totale des catacombes, la notion de temps paraît s’abolir. Et restez sur vos gardes. Normalement, les vampires dorment à cette heure, mais nous avons déjà eu affaire à quelques insomniaques… Je vous le dis comme je le pense : je ne descends jamais là-dessous tout seul. Nous sommes au moins cinq à chaque inspection.
— Merci pour l’information, marmonna l’étudiant en magie.
Plutôt refroidi, Amator suivit néanmoins les instructions du fonctionnaire. Après cinq minutes de progression dans un silence oppressant que ne troublait que le léger bruit de ses pas, et une obscurité effrayante que son feu follet repoussait avec difficultés, il devint excessivement nerveux. Il tressaillait à chaque son suspect. Il avait dégainé sa baguette réglée sur les élémentaires du feu, et se tenait paré à tirer. Au bout d’une longue marche, il arriva au lieu-dit et découvrit avec une joie mêlée de curiosité et d’inquiétude que le mur qui protégeait le cénotaphe s’était éboulé. Il songea d’abord à un effondrement dû à la vétusté, mais un examen plus attentif des restes de la paroi lui permit de déceler des coups de pioche et de barre à mine sur certaines des briques éclatées. Quelqu’un l’avait donc précédé… Il éclaira de son feu follet le tombeau monumental inhabité, un parallélépipède de marbre blanc veiné de gris, sculpté sur ses faces latérales de hauts-reliefs qui dépeignaient Magnus Cerberos en étudiant à l’ISO, en compagnie de son épouse devant son manoir, en voyage à Ténébras, en professeur de magie à l’ISO, et enfin prêt à embarquer sur la nef fatale qui l’entraîna dans la mort lors de son naufrage. L’épais couvercle de marbre supportait une statue polychrome grandeur nature de Cerberos accroupi, dépeint à l’âge de son décès. Il tenait dans ses mains une viole de ventre identique à celle qu’avait reçue Amator. Face à la représentation du défunt, une dépression creusée dans la dalle funéraire, marquée par le dessin d’une coupe gravé dans le travertin, indiquait l’endroit où verser les libations en son honneur. « Bien, tout semble simple, songea Amator. Mais l’esprit a précisé que l’offrande devrait s’effectuer de nuit… »
Il regagna hâtivement la surface, et revit avec soulagement le soleil quand il émergea du sol de la rotonde. Il suivit l’allée bordée de sphinx au sourire énigmatique jusqu’au poste de contrôle. Une demi-douzaine de thanatopracteurs vêtus de leurs tuniques noires officielles s’étaient installés en pleine lumière sur une terrasse improvisée et déjeunaient de bière et de saucisses. Le mage saliva. Il n’avait rien mangé depuis le matin. Il ouvrit la bourse qui pendait à sa ceinture et proposa de partager le repas des préposés. Leur chef, un Gallic de près de deux mètres de haut, accepta un sesterce et l’invita sur un ton bourru à s’asseoir à leur table. Tout en dégustant une saucisse qui sortait à l’instant du gril et en grignotant des légumes confits, l’étudiant posa quelques questions.
— L’endroit se trouve vraiment isolé et je n’ai pu m’empêcher de remarquer nombre d’objets de prix lors de ma descente en sous-sol. Ne craignez-vous pas les voleurs ?
Les thanatopracteurs éclatèrent d’un rire homérique, et leur chef, après avoir essuyé une larme qui perlait au coin de son œil droit, répondit en se gaussant :
— Non ! Certainement pas ! Le lieu, déjà dangereux de jour, devient carrément mortel la nuit. Les goules, vampires et zombies hantent les sous-sols, et pour faire bonne mesure, nous relâchons les khânes à la surface avant de nous retirer. Le matin, ils regagnent leurs cages, car nous y déposons de la viande pour les y attirer.
— Les khânes ?
— Finissez votre saucisse et votre bière ! Je vais vous les montrer.
Le géant aux cheveux roux le conduisit vers un vaste bâtiment annexe intégré dans la muraille qui entourait le cimetière. Il sortit un trousseau de clés, ouvrit une porte massive bardée de fer et murmura la formule simple qui allumait les feux follets. Amator vit une rangée de cages aux barreaux épais de plus de deux centimètres, certains marqués de traces de dents. Dans chacun des enclos, allongé sur de la paille fraîche, dormait un gigantesque chien bicéphale au pelage noir et orange, ses quatre yeux clos. Les animaux magiques soupiraient dans leur sommeil. Le Gallic sourit, marmonna la formule d’extinction des feux follets et invita le Hind à sortir. Alors qu’il raccompagnait l’étudiant vers la porte, il ajouta :
— Vous comprenez pourquoi nous avons ri. Chacune de ces charmantes bestioles pèse dans les deux cents kilos et atteint néanmoins le soixante kilomètres à l’heure en douze secondes. J’en ai vu un casser un fémur de bœuf d’un seul coup de dent.
— Et vous les relâchez dans l’enceinte toutes les nuits…
— Dès le coucher du soleil. Un dispositif externe permet d’ouvrir toutes les cages ainsi qu’une large porte coulissante. Le matin, nous leur balançons des quartiers de viande par des orifices dissimulés dans le mur et ils regagnent leurs enclos où nous les enfermons, toujours depuis l’extérieur. Vous voyez, simple et efficace.
— En effet…
Amator, alors qu’il marchait vers la cité, agitait de sombres pensées sous son crâne. Une expédition nocturne lui paraissait téméraire, mais il ne pouvait renoncer à son destin de magicien. Peu à peu, un plan se développa dans son esprit.
Le lendemain au coucher du soleil, il quitta la ville à bord d’une charrette tirée par un âne, sous le regard étonné des légionnaires de garde. Alors que l’astre du jour jetait ses derniers feux, il gara son véhicule derrière une masure en ruine et attendit. La guimbarde qui ramenait les thanatopracteurs à Mora ne tarda pas à passer. Une fois qu’elle se fut éloignée, il se rendit au cimetière. En ahanant et jurant, il débarqua les carrés de bœuf de sa carriole et les traîna jusqu’aux ouvertures pratiquées dans le mur où il les balança. Il entendit bientôt un rugissement suivi d’une série d’aboiements frénétiques. Trois minutes plus tard, les khânes avaient tous regagné leurs cages et il actionna le mécanisme de fermeture. Toujours en grommelant, il déchargea de la charrette deux échelles qu’il posa sur le faîte de l’enceinte de trois mètres de haut qui entourait les catacombes. Une fois au sommet de la première, il fit coulisser et basculer la seconde sur le sommet du mur et la descendit avec grande peine à l’intérieur. Il retourna ensuite s’équiper de sa viole de ventre et escalada l’obstacle. Tremblant et transpirant, précédé par un feu follet, il emprunta l’allée des sphinx jusqu’à la rotonde et s’enfonça dans les souterrains.
Une demi-heure plus tard, il se trouvait devant le cénotaphe, surpris de n’avoir effectué aucune rencontre déplaisante. Il déboucha la bouteille de Galineau rouge vieille de dix ans qui lui avait à elle seule coûté autant que la location de la charrette, et accomplit le rituel. Il s’apprêtait à repartir quand les yeux de la statue de Cerberos s’illuminèrent d’une belle couleur ambrée. Amator sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, au moins pour la troisième fois depuis son entrée nocturne dans les souterrains. Il resta figé, sa baguette à la main. La représentation du mage défunt s’étira, le regarda et s’esclaffa :
— Encore un tricheur, s’exclama-t-il. Eh bien, tu n’auras pas agi en vain. Ta viole se trouve à présent rechargée pour son propriétaire suivant.
— Pardon ?! Mais l’esprit de la viole m’avait dit…
— Que la libation rechargerait le compte ? En effet, mais pas pour toi !
— Mais… c’est scandaleux !
— Cela se discute…
— Mais, pourquoi ce traquenard ridicule ? J’ai pris des risques insensés pour vous offrir cette libation !
— Et je t’en remercie, qui que tu sois. Je constate avec plaisir que des personnes songent encore à moi plus de trois cents ans après mon décès. Je conçus ce petit piège pour deux raisons : me prémunir de l’oubli et punir les tricheurs. En effet, au soir de ma vie, je me repentis amèrement d’avoir construit cette viole enchantée que je ne pus cependant me résoudre à détruire. Considère ma plaisanterie posthume comme un avertissement et va en paix.
Amator fut un moment tenté d’anéantir dans une gerbe de flammes la statue qui avait retrouvé son immobilité, mais y renonça finalement. Il regagna la surface en pestant, grillant un vampire au passage, récupéra ses échelles et libéra les khânes qui se ruèrent à nouveau dans l’espace laissé à leur garde. Il passa une nuit fraîche à la belle étoile et rentra au petit matin dans Mora, à l’ouverture des portes. La veille de son premier examen, il contacta son professeur de musique magique et lui avoua toute l’histoire sur un ton penaud. Xian Peï, d’abord courroucé, finit par rire de la mésaventure de son étudiant et conclut :
— Vous avez voulu prendre un raccourci et vous vous êtes planté. J’applaudis votre inventivité et votre courage, mais je déplore votre manque d’honnêteté. J’espère que cette malheureuse affaire vous servira de leçon. Bien entendu, vous n’accéderez pas à la troisième année, mais je vous autorise à redoubler à condition que vous me confiiez cet intéressant instrument de musique. Je suis curieux de ce qu’il m’apprendra.
Dépité, Amator accepta le marché et abandonna à son professeur la viole de ventre enchantée. Il demeura l’année suivante un modèle d’honnêteté et de travail, ce qui lui permit de passer de justesse en troisième. Au seuil de cette année supplémentaire, il renonça cependant à ces bonnes résolutions qui ne correspondaient guère à sa nature profonde.
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