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Notes :
Lendemain
Je suis dans mon lit et j’ai toujours mes chaussures aux pieds : aucun souvenir de la nuit dernière… Qu’a-t-il bien pu se passer ?
Contraintes :
Mots à placer (3 sur 5) : hamster, cylindre, domino, virage, caviar
Je c pa ou é la voitur. Je c pa cmt chui rentré. Help, pliz.

Il est un peu plus de trois heures de l’après-midi quand je reçois le sms d’Avril. Je fronce les sourcils. Elle m’avait pourtant juré qu’elle arrêtait les conneries. Remarque, moi je m’étais bien juré que je me laissais plus embarquer dans ses plans merdiques. Elle est un peu trop jolie, Avril. Je pousse un soupir à fendre l’âme, de ceux vaguement grandiloquents qui sont plus pour le spectacle qu’autre chose, même s’il n’y a présentement pas de spectateurs. J’enfile ma veste, je prends mes clefs et je sors. Dans le bus, je compose ma réponse : « Bouge pas, j’arrive. » A chaque virage, mon épaule cogne celle du vieux chauve assis à côté de moi. Je finis par me lever, je préfère encore supporter les cahots debout contre la porte.

Il y a des platanes taillés en cube dans la rue où elle habite. C’est plutôt moche. Comme si la ville n’était pas déjà assez carrée comme ça. Les racines se rebellent contre le goudron et le soulèvent. Je m’amuse à marcher sur ces irrégularités, vérifiant si elles peuvent me faire perdre mon équilibre. Je triomphe de cette micro-épreuve et, emporté par mon élan, je n’évite qu’à la toute dernière seconde une crotte de chien.
L’interphone grésille, je m’annonce, elle ne prend pas la peine de répondre et se contente de débloquer la porte l’espace de quelques secondes. Au début je me faisais toujours avoir et j’avais besoin de sonner une deuxième fois pour pouvoir entrer. Maintenant j’ai pris l’habitude et j’ai gagné en rapidité ce qu’elle m’a fait perdre en civilité.

Personne n’a pris le courrier, il s’entasse sur le sol. Je le pousse du pied pour pouvoir refermer la porte. S’il y a quelque chose pour Avril, elle s’en occupera plus tard, je ne me sens pas d’humeur à me pencher. La cage d’escalier sent le détergeant, une plante verte moribonde sèche sur le premier palier. Au deuxième, des baskets étalent leurs entrailles et leurs lacets. Je détourne le regard ; je déteste que les gens m’imposent ainsi l’intimité de leurs pieds. Comme il se doit, Avril habite au dernier étage. Son nom de printemps m’aide à respirer sur les dernières marches.

Elle n’a pas eu l’idée de laisser la porte ouverte. Je frappe. J’attends. J’appelle. Elle arrive enfin. Il est clair qu’elle s’est couchée sans se démaquiller et qu’elle s’est levée sans se doucher. Je doute qu’elle se soit réellement levée, en fait. Elle a dû se rendormir après m’avoir envoyé ce message, et je l’ai visiblement tirée du lit en sonnant. D’autres pourraient trouver ça mignon, mais quoi qu’on puisse en penser, je ne suis pas encore totalement le type de l’amoureux transi prêt à tout applaudir. Son inconséquence m’agace. Elle ne m’a pas attendu et je referme la porte derrière moi.

Le temps que j’arrive, elle s’est affalée sur le canapé dans le coin du studio qui sert de salon et s’y est emmitouflée dans un plaid. J’ai l’impression qu’elle a dormi là. Nous n’avons pas encore échangé un mot. Je me débarrasse de ma veste et me dirige vers la cuisine. Je mets de l’eau à chauffer et sors deux tasses pour un café. Elle n’en boit pas d’habitude, le pot de Nescafé est là pour les invités. Elle a gardé des goûts de gamine et prend toujours un chocolat chaud le matin. Mais le lait est difficile à digérer et un peu de caféine ne lui fera pas de mal. Je charge sa tasse en sucre, espérant que cela suffira pour qu’elle ne me la jette pas à la tête.

Je m’assois sur le petit tabouret en face du canapé et la regarde droit dans les yeux.

« Bon, alors, raconte. »

Elle pousse un profond soupir et rejette la tête en arrière dans un grand mouvement dramatique. Probablement pas une si bonne idée car une grimace suit immédiatement et elle porte ses mains à ses tempes. Elle n’a rien besoin de dire, je prends déjà la direction de l’armoire à pharmacie pour lui ramener un Advil. Elle me remercie du bout des dents et je répète ma question. Elle soupire à nouveau, avec moins de grandiloquence cette fois-ci.

« Tu sais déjà tout. Voilà, je suis sortie hier, je me rappelle de rien, je sais pas comment je suis rentrée. »

Je pousserais bien un grand soupir à mon tour, mais je me retiens. Je sais qu’elle ne m’a pas appelé pour que je joue les moralisateurs.

« Tu étais avec qui ? »

Difficile de ne pas sonner comme un petit ami jaloux avec ce genre de répliques. Je me mords les lèvres, mais elle ne relève pas. Elle n’imagine pas que je puisse être jaloux. Elle est un peu trop jolie, Avril, et un peu naïve aussi.

« Marc, Nelly, Fred… Je sais plus, admet-elle.

— Pourquoi tu m’as appelé moi, et pas l’un d’eux ?

— Je crois qu’on s’est engueulés, répond-elle du bout des dents. »

Ah. Voilà qui est nouveau.

« Vous vous êtes engueulés mais tu te rappelles plus de ce qui s’est passé ? Il y a quelque chose que tu me dis pas ?

— On a commencé la soirée au Fin du monde, Fred était de mauvaise humeur, après je sais pas trop. »

Elle grimace en avalant une gorgée de café.

« Il faut qu’on retrouve la voiture, dit-elle. Je dois la rendre à mes parents demain. »

On aurait presque l’impression que s’il n’y avait qu’elle de concernée elle se moquerait d’avoir perdu cette voiture. Je dois continuer à la faire parler, avec un peu de chance les souvenirs lui reviendront au cours de la conversation. C’est comme une pile de dominos qui s’effondre, la mémoire. Il suffit de la plus petite impulsion pour que tout revienne d’un coup.

« Vous y êtes allés à quelle heure au Fin du monde ? Tu as garé la voiture où ?

— J’y suis pas allé en voiture. J’avais pas prévu de sortir… Mathilde est passée ici, elle voulait absolument sortir prendre un verre. Je l’ai... »

Je lui fais un signe de la main afin qu’elle s’interrompe.

« Si tu n’as pas pris la voiture, comment ça se fait que…

— On est revenu ici en sortant du Fin du monde. Fred voulait aller marcher sur le port, Nelly voulait aller en boîte, Marc voulait aller dans un autre bar. Je crois qu’on est resté là un moment. »

Ça explique probablement les cadavres de bouteilles entraperçus dans la cuisine. A moins qu’Avril ne se soit mise à boire seule. J’hésite à lui proposer de ranger l’appartement. Ça serait probablement une bonne idée, particulièrement si ses parents doivent passer ici pour la voiture.

« Tu as conduit dans cet état-là ? »

Elle ne répond rien.

« Et alors, vous êtes allés où finalement ? »

Elle hausse les épaules. Pris d’une inspiration soudaine, je me penche pour ramasser une de ses Doc Martens qui dépasse de sous le canapé. La semelle est toujours couverte de sable.

« Je crois bien que vous êtes allés jusqu’au port, et même sur la plage, au final. »

Encore ce même mouvement d’épaules. On croirait presque qu’elle n’est pas concernée.

« Peut-être, maugrée-t-elle. »

Je lui tends la main pour qu’elle se lève.

« Allez viens, on va aller y faire un tour. »

Elle n’a pas l’air spécialement enthousiaste, mais un peu d’air frais ne peut pas lui faire de mal, de toute façon. Je l’oblige à boire un grand verre d’eau avant de partir, et nous quittons enfin l’appartement. Je lui passe une écharpe autour du cou, elle prend froid facilement. Elle a l’air complètement perdue, comme un hamster qui pédale dans sa roue sans se rendre compte qu’il n’avance pas. Elle a oublié sa direction il y a longtemps. Je me voudrais son GPS, je suis à peine une boussole déréglée.

Je ne prends pas la peine de regarder les horaires de bus, je sais qu’il y a plusieurs lignes qui vont jusqu’au port. Au pire, on attendra un peu, il fait beau, ce n’est pas gênant. Le 6 arrive au bout de quelques minutes. Je fais signe à Avril de monter la première et je m’assois à côté d’elle, tout au fond.

Elle est pâle. Le manque de sommeil et le trop d’alcool se lisent sur son visage froissé. Elle est jolie quand même, Avril. Sa tête bascule sur mon épaule ; elle somnole. Elle revient d’un sursaut lorsque le bus arrive à son terminus.

Il y a plus de monde qu’à l’habitude sur le port. Des badauds s’attroupent devant la cale. J’ai un mauvais pressentiment. Instinctivement, Avril me prend la main et nous marchons tous deux vers le rassemblement. Nous n’avons pas le temps d’y parvenir. La mère d’Avril est là, elle se précipite vers sa fille et la serre dans ses bras de toutes ses forces.

« Ça va ? Tu n’as rien ? Tu as eu mon message ? »

Submergée par les questions, Avril n’a pas le temps d’y répondre. Un policier en uniforme nous rejoint.

« Mlle Forin ? J’aimerais vous poser quelques questions… »

Elle me lance un regard paniqué, comme si elle attendait que je réponde à sa place. Je me contente de serrer sa main un peu plus fort. Alors que le policier s’apprête à continuer, un mouvement de foule nous fait détourner le regard. Un camion-grue est en train de héler quelque chose hors de l’eau. Une voiture. Une Peugeot grise. Je sens Avril trembler contre moi.

« Où étiez-vous hier soir ? »

Un silence. Un regard.

« Je… j’étais avec Eric, dit-elle en me désignant du menton. »

Le mensonge franchit mes lèvres avant que je puisse même le calculer :

« Oui, le samedi, c’est notre soirée jeu vidéo. »

Sa paume remercie la mienne d’une pression légère.
Je m’étais juré que je ne me laisserais plus entraîner dans ses plans merdiques.
Sa voix met le printemps dans mon âme.
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