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Notes :

L'homme gris fait partie du même univers que mon recueil de la Boîte à Flemme n'°1, la Femme Creuse, et qu'un autre recueil, Le Décepteur, que je peine à poursuivre.

Ces trois textes font eux-mêmes partie d'un projet de roman où le fantastique, tout doucement, vient se glisser dans notre monde.

L'ère des hommes prend fin, alors l'homme gris émerge...

Notes d'auteur :

Etwhaz est le tirage concernant le présent : Mouvement, progrès, cheval. Votre personnage essaie de survivre au passé en se lançant le défi de s'améliorer.

La partie en italique est celle du narrateur qui deviendra un personnage à part entière du projet de roman, mais qui ici, n'interviendra que peu (j'ai écrit environ un tiers de l'histoire qui comptera 6 chapitres, parce que tirage de 6 runes).

Pour les lecteurs de la Femme Creuse, n'hésitez pas à laisser quelques théories si vous le souhaitez :)

Je vous souhaite une bonne lecture !

 

 

Personne ne le regarde. Il fait partie des invisibles. Il y a les invisibles, chez les hommes, ceux que le regard évite. Et il y a les invisibles chez les autres, ceux que le regard des hommes ne sait pas voir.

Ils sont peu nombreux, si peu qu'ils ne se rencontrent pas, ne se côtoient pas, bien qu'ils vivent côte à côte. Ils se contentent de continuer à être, imparfaits, titubants, oublieux. Ils attendent sans le savoir que leur heure arrive. Parce que leur temps est passé. Ils se conjuguent à l'imparfait. A l'avant que les hommes n'écrivent leur histoire. Au temps où les hommes contaient au coin du feu, enterraient des chats dans les murs des châteaux pour faire fuir le mauvais sort. Ces invisibles là sont les monstres dans les placards, les loups dans les bois qui hurlent leur faim, le froid mordant de la présence d'un fantôme qui vous fait hérisser les poils.

Mais quand les hommes ont commencé à écrire leur histoire, ils sont morts. Ou ont disparu. Ont attendu, la mémoire de ce qu'ils étaient filant.

Certains ont vécu à la manière des hommes, parmi les hommes.

 

***

 

Il règne un silence paisible dans le jardin botanique. Les canards ont glissé leur tête sous leur aile, les tortues paressent dans les petites rigoles le long des canaux, les poules d'eau se sont réfugiées dans leur nid, blotties l'une contre l'autre. Pas une âme n'est là pour se gorger de la beauté endormie du parc, les pelouses entretenues soigneusement se revêtent de la rosée, les arbres se dérangent du bruissement de la brise dans leur feuillage. Au loin, parfois, une moto pétaradant ou une voiture redémarrant au feu vert, trouble la quiétude endormie des lieux. La lumière des réverbères peine même à briser la nuit du jardin, comme si ce dernier était un monde à côté d'un monde, intouché.

Tout est calme.

Et pourtant...

Et pourtant là, à l'endroit exact où le plus grand arbre du parc, le chêne pédonculé millénaire, à la forme torturée, étire ses deux énormes branches vers le ciel comme les bras d'un supplicié... Exactement là où sa ramure cesse de s'étendre et où la pelouse verdit... Exactement là, la terre tremble. Cela commence comme le grondement sourd d'un animal fouisseur gigantesque qui s'extirpe de la terre qui l'enserre en son sein. Exactement là, la pelouse se craquèle comme se craquèle la coquille d'un oisillon qui se donne naissance. Exactement là, dans un grognement de douleur et de rage, une main croche comme une serre surgit, couverte de terre et d'herbe, et une créature suit cette main, brandit ses poings vers le ciel, tousse et crache de la tourbe, la vomit presque, et se relève péniblement, comme si elle ne savait plus faire le geste le plus simple. De petits yeux plus noirs que la plus noire des nuits clignotent, et deux gros poings fermés viennent les frotter. Et d'un coup, c'est tout un concert de volailles dérangées dans leur sommeil, de tortues qui plongent au fond des canaux, de canards qui caquètent en se dandinant précipitamment le plus loin possible du danger. Et soudain, la créature éternue et c'est pire que le tonnerre. On entend des bruissements dans les feuillages, le coq indécis tente un cocorico alors que le soleil n'est encore qu'une idée à l'horizon. Quelque part, dans les rues attenantes, un badaud se demande ce qu'il se passe au jardin botanique pour que toutes les bêtes se réveillent en même temps.

La créature prend alors la mesure de l'endroit où elle est, tourne et se retourne encore, se demandant pourquoi le champ de bataille est si ordonné, où sont les guerriers debout ou tombés, mais aussi pourquoi la nuit est si claire. Qui se donne ainsi la peine de l'éclairer de mille bougies ? Alors, la peur, cette grande inconnue, s'insinue dans l'esprit lent de la créature. Quelque chose se serre à l'endroit où bat son cœur, et aussi dans sa gorge. La créature tombe à genoux et se met à creuser de ses mains monstrueuses la pelouse sur laquelle personne n'a le droit de marcher.

Il creuse à droite, il creuse à gauche. Des trous pelletés à la va-vite par ses mains immenses. Mais rien. Pas d'épées, pas de boucliers. Pas de masses d'armes. Pas de guerriers. Rien que cette créature seule au beau milieu de la nuit. Alors, le temps que le feu de sa respiration s'apaise, et que le cheval qui a pris place dans sa poitrine arrête son galop, la créature tourne son regard plus noir que la plus noire des nuits vers ces lumières par centaines qui réfutent la nuit, qui feraient de l'ombre au soleil. Au premier pas qu'il fait, il trébuche. A force d'avoir remué la terre à grandes pelletées de ses mains immenses, quelque chose en sort, en métal brillant. Le cuir qui enveloppait la garde de sa masse d'arme a disparu dans la terre, s'est émietté et a été dévoré par les profondeurs. Il tend l'oreille, tentant d'entendre le souffle des forges, le fracas des marteaux, mais rien. La terre est silencieuse. Il est seul. Il saisit dans son poing immense la garde de sa masse d'arme et l'arrache à la terre, dans une grande envolée de pierres et de poussière. Il la soupèse, retrouve la sensation familière d'extension de son bras, sa masse prolongeant son allonge. Il se sent plus fort, moins vulnérable, moins seul aussi. Pourtant seul il l'est. Alors, la masse d'arme dans son poing immense, il se retourne vers les lumières de la ville.

 

La nuit est étrange, il ne distingue pas même les étoiles, comme si elles étaient retenues au bout de ces lances de métal. Il se perd dans ce paysage inconnu, ces maisons si hautes qu'elles semblent soutenir le ciel, la terre revêtue de son habillage de noir, de traits blancs ou jaunes, cette puanteur. Il ne voit pas un seul cheval. Pas un seul loup. Que des oiseaux par centaines, et quelques chiens et chats qui ont vite fait de déguerpir en le voyant traîner sa masse d'arme derrière lui, qui racle le sol dans un bruit affreux.

Un moment, il longe un grand bâtiment de verre, qui abrite des panneaux de plein de couleurs, et des écritures qu'il ne connait pas. Et il regarde le reflet que lui renvoie le verre, mais ne se reconnaît pas. Ses cheveux noirs pendent dans tous les sens autour de son visage. Les crocs qu'il sent dépasser de sa bouche et qu'il tâte pourtant, il ne les voit pas. Et surtout, il semble singulièrement amaigri et rapetissé. Alors oui, il reste un homme de forte stature, et les bracelets qu'il sent autour de ses biceps et qu'il tâte pour s'assurer de leur réalité, n'apparaissent que sous forme d'un dessin faisant le tour de son bras. Même la bague qu'il porte à sa canine gauche et qu'il sent pourtant sous sa langue n'est pas là. Et c'est un bâton en guise de masse d'arme qui se reflète. Un bruit le tire de sa contemplation et il voit là un homme tout de orange vêtu, qui traîne derrière lui un énorme seau sur des roues, et tient un balai à la main. L'homme semble hésiter en le voyant, un peu effrayé, puis il sourit et marmonne un bonjour, avant de se glisser dans la ruelle. Alors, la créature regarde de nouveau son reflet qui imite ses mouvements, sa main libre qui s'envole vers son visage et tâte ses joues pour s'assurer de leur consistance. Il ressemble à un homme mais il n'en est pas un. Quelle est cette magie ?

Et tout est étrange. Les odeurs pestilentielles, les arbres rares, et enfermés dans des cages de fer, ces lumières au bout des lances, la rivière enfermée elle aussi dans des murs. Tout est étrange, et pourtant, il se dit qu'avec la tête d'homme qu'il a, il peut se fondre dans cette ville. Tout est étrange, et pourtant, il se dit qu'il peut faire semblant d'appartenir à ce monde d'hommes vu qu'il en a l'apparence.

Mais ce qui l'effraie vraiment, c'est quand il touche son bracelet, il ne sent pas la magie qui l'a forgé. Il ne sent plus la magie du tout. Nulle part. Elle s'est évanouie dans l'air comme eux aussi, à l'issue de cette bataille.

 

Et à chaque fois qu'il s'endort, où qu'il soit, c'est comme s'il mourait, et renaissait au monde quand ses yeux s'ouvrent de nouveau.

 

Un éclair de douleur le réveille en sursaut. C'est comme s'il avait été mort longtemps. C'est comme si on lui avait rendu la vie, et la vie elle fait mal. Ses poumons se remplissent d'air et claquent dans sa poitrine, son cœur bat de manière erratique. Il n'est qu'un corps empli de douleur qui se rend compte qu'il est vivant. Qu'une masse organique qui bat et qui respire.

Au début, il ne sait pas où il est. Puis il ouvre les yeux sur le ciel immense, qui se pare de toutes les nuances de bleu. Le soleil cogne fort et des images commencent à envahir ses sens. Le fracas d'une bataille, épée contre épée, masse contre bouclier. Des cris, des râles, des hurlements. Puis le silence. Il tourne la tête, et se rend compte qu'il est dans une prairie herbeuse qui ne porte nulle trace de ce que ses souvenirs lui renvoient. Peut-être les a-t-il rêvés. Ses membres bougent, désynchronisés comme des bras et des jambes de nouveau-né. Mais il parvient à se lever. Cela tangue, il se sent faible comme un enfant. Pourtant il sent tous ses muscles se réveiller. Il regarde autour de lui, des collines et des prairies à perte de vue, de l'herbe et du ciel. Du vert et du bleu. Et il est seul. Alors qu'ils devraient être une multitude. Il ramasse sa masse dans son poing immense, retrouve la familière sensation de son poids dans sa main, le familier sentiment qu'elle est le prolongement de son bras et de sa volonté de tuer, de fracasser des crânes, de sentir le poids des matières s'en écouler. Il a l'impression étrange qu'il a longtemps perdu sa masse, et il ne sait même pas comment il l'a retrouvée.

Il ne devrait pas être seul. Le paysage lui est familier, mais étranger aussi. Comme si du temps avait passé. Un sacré paquet de temps. Des lunes, et des lunes, et des années, et des siècles. Les autres doivent être poussière, et lui il est chair et os, sang et métal. Souvenirs flous, sensations vides.

Et la peur s'insinue en lui, alors qu'elle ne devrait pas y être. Il inspire la peur, il invoque la peur, il l'utilise. Mais elle ne peut prendre possession de lui. Ce n'est pas comme cela que ça marche. Et d'un coup, un souvenir vient le frapper plus fort qu'un coup de masse. La phrase du Sage de sa tribu qui l'avait fait frissonner, insinuant un mauvais pressentiment dans son esprit. Une de ces phrases qui peut inspirer et provoquer la défaite avant la bataille.

Inutile de combattre, ils prendront notre place.

 

Et c'est cela, maintenant, sa vie. Des souvenirs qui sont des rêves ou des rêves qui sont des souvenirs, et l'impression étrange qu'il ne devrait pas être là. Qu'il ne devrait pas être tout court. Qu'il ne devrait pas être seul, alors il les cherche, ses semblables, ceux à qui il ressemble, mais il ne trouve personne qui a la même apparence que lui. Parfois, quand il tombe sur un point d'eau, il se regarde, et le reflet lui renvoie l'image d'une trogne à faire peur, ses crocs qui dépassent de sa bouche, son arête frontale avancée, lui donnant un air féroce. Ce cou massif, ses épaules larges et musculeuses. Sa peau grise et sombre. Ses petits yeux plus noirs que la plus noire des nuits enfoncés dans leur orbite, et comme les animaux, l'iris sombre qui prend toute la place de l'oeil, ne laissant aucun blanc visible.

Mais, étrangement, quand il marche dans leurs villes, il ne semble effrayer personne. Tout juste lui jette-t-on un regard dégoûté et s'écarte-t-on de son chemin, lui qui les domine tous par sa stature. Ces villes ont changé, d'ailleurs, dans ses souvenirs elles étaient de bois et de chaume, de cuir et de terre. Fragiles face aux hordes qu'il menait sur elles. Maintenant, les maisons sont immenses, viennent frôler le ciel de leurs piques en métal, refléter le soleil de leurs fenêtres par milliers. Les chemins de terre sont recouverts de ce truc noir qui pue. Tout pue, d'ailleurs. C'est une véritable pestilence. Il ne voit quasiment plus de ces animaux qu'il chassait autrefois, et doit se contenter de l'occasionnel chat ou du pigeon stupide à qui il arrache la tête d'un coup de dents avant de se repaître de sa chair encore frémissante de vie.

Et il a faim. Irrémédiablement faim. Il dévorerait un auroch.

 

Note de fin de chapitre:

Bon, j'espère que ce premier chapitre n'est pas trop indigeste. J'y ai mis des textes que j'ai écrit avec un laps de temps de plusieurs années entre eux :)

Je compte me servir de ce concours pour essayer de développer le personnage de l'homme gris et son histoire, ceux qui participent aux ateliers sur Discord seront sans doute familiers de quelques bribes de textes qu'ils auront lu.

J'espère que la lecture vous a été agréable, n'hésitez pas à laisser un message, j'y répondrai avec plaisir :)

A bientôt :)

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