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Notes :

Ce texte est écrit dans le cadre du concours d'Omicronn et Catie

 

KOH-LANT'HPF

Notes d'auteur :

Ce texte a été écrit pour la deuxième épreuve d'immunité du concours :

 

Négociation collective

 

Thème : Votre personnage doit surmonter un obstacle physique ou psychique en faisant preuve de volonté.

 

Contraintes :

 

- deux mots centraux à l'importance à peu près égale : bambou et rancœur

 

- langage : un de mes personnages doit s'exprimer par deux fois en langage soutenu (ici le maître, en gras)

 

- sprint : mon texte doit être posté avant mercredi

 

- métier : comme j'ai choisi de les utiliser en fanfiction, je ne me suis pas occupée de la liste de mots à placer/interdits.

 

Merci beaucoup à Sifoell pour ses supers idées qui m'ont bien débloquée!!

 

Ce soir, Jiang-Li, guidée par le ressentiment, était revenue dans la forêt de Yunqi pour chercher à se retrouver parmi la rectitude des bambous dressés. Les tourments tournoyaient dans sa tête dans un mouvement semblable à celui des motifs de nuages brodés sur sa tunique d’un violet profond.

Elle se remémorait la dernière fois qu’elle avait arpenté cette forêt de bambous : c’était vingt-six ans auparavant, alors qu’elle était apprentie magicienne. Le rite de fin d’initiation exigeait qu’elle y passe, seule, sept jours à méditer, afin que son propre rythme d’énergie magique s’harmonise avec celui de la forêt, avant de partir à la recherche des pousses de bambou qui allaient former son zhú. Il fallait parcourir trois, trois cents ou trois mille lis*, jusqu’à ressentir une sorte d’appel, du fond de la poitrine, devant un groupe de pousses de bambou.

Treize jours après avoir été menée dans la forêt, Jiang-Li était revenue, amaigrie, blessée, brûlante de fièvre mais aussi de triomphe : elle s’était agenouillée devant son maître, lui présentant un fagot de tiges de bambou vert et jaune, résistant et lisse, liées ensemble par une mèche de ses propres cheveux.

Les pousses avaient ensuite subi les traitements magiques appropriés des mains de l’apprentie qui les avaient cueillies. Ses mains avaient dû parcourir le bois, se familiariser avec lui. Quatre lames avaient été taillées à l’aide du couteau sacré, confié par le maître, puis assemblées selon un ordre précis, au rythme de formules incantatoires, à l’aide de plusieurs lacets et manchons de cuir. Le tout était alors devenu un zhú, une arme puissante d’un peu plus d’un bu*, rigide et magique, uniquement destinée à son propriétaire. Le zhú canalisait la magie, la rendait plus puissante, et évoluait avec le guerrier qui le possédait.

Le zhú de Jiang-Li était donc, à présent, parfaitement à son image : éraflé, si asséché qu’il était devenu cassant, et la magie qui le traversait atteignait le plus précisément sa cible quand elle était chargée d’une énergie rancunière, malveillante et brûlante.

Sa vie s’était brisée le jour où, quelques semaines après sa propre initiation, Cheng, son frère jumeau, était revenu bredouille de la forêt, délirant, ayant échoué à trouver son fagot.

Désormais, leur entente n’était plus. Cet épisode avait arraché toutes les racines de leur enfance, jetant les jumeaux, devenus deux chiens dressés, l’un contre l’autre : celui qui ne pouvait maîtriser la magie et celle qui le pouvait.

*

« Veille, inestimable apprentie, à ce que les futiles vicissitudes de ton existence ne l’infléchisse pas profondément. La subsistance du sage réside en son équanimité face aux fluctuations de l’univers. »

*

Les paroles de son maître résonnaient parfois dans son esprit, mais c’était pour mieux la faire mordre dans son échec.

Ce que le maître aurait appelé une futile vicissitude avait profondément forgé son destin et celui de Cheng : en embrassant la voie du bambou, elle avait rejoint l’Ordre des Magiciens de l’Empereur, tandis que son frère s’était uni à la Ligue, une association d’obstinés qui se fantasmaient justiciers.

Leurs chemins s’étaient séparés, du moins jusqu’à la veille.

Une bataille s’était engagée entre l’Ordre et un groupe de rebelles qui cherchaient à défendre la région où ils s’étaient installés en toute illégalité.

Jiang-Li combattait depuis des heures, armée de son zhú, mais la rage qui l’animait habituellement ne s’était pas encore atténuée. La sueur brûlante qui coulait dans ses yeux l’avait tout d’abord empêchée de reconnaître la silhouette raide, armée d’un sabre, qui venait de sauter au bas de son cheval magnifiquement caparaçonné de rouge et qui s’avançait vers elle, mais les armes peintes sur l’armure de son adversaire avaient provoqué en elle un choc : la Ligue venait prêter main forte aux rebelles.

Jiang-Li avait levé son zhú, l’utilisant horizontalement pour parer un éventuel coup de sabre du guerrier adverse. Quand elle avait croisé le regard scintillant de l’homme, visible dans la fente de son casque, une main lui avait broyé le cœur : c’était Cheng. Elle aurait voulu que, derrière ce casque, le visage soit toujours si semblable à celui qui avait été le sien dans sa jeunesse. Elle ne pouvait pas savoir que ce qui déformait alors le visage de Cheng, de la haine pure et une détermination fière et nouvelle, était l’exact miroir de sa propre expression la plupart du temps, sauf à cette minute suspendue.

L’hésitation de Jiang-Li ne dura que jusqu’au premier assaut de son frère. Elle parvent à le repousser violemment du bout de son bâton, afin de gagner les quelques secondes dont elle avait besoin. Cheng, frappé au plexus de son armure, recula de quelques pas. Elle s’obligea à respirer profondément, à détendre ses muscles sans relâcher sa vigilance. Il fallait atteindre le bon état mental… Ses années d’entraînement auraient dû lui permettre d’y arriver en temps voulu. Elle l’avait fait une dizaine de fois pendant cette longue journée d’affrontement. Elle avait plié lentement le coude gauche, rapprochant son zhú de son visage. Quand ses lèvres s’y étaient collées, une seconde avant qu’elle ne prononce les mots chargés de magie, elle aurait dû voir le regard de haine de Cheng, vrillé sur elle, se transformer en puit de terreur.

« Dé le. »

Malgré l’évidente énergie qui coulait entre elle et son arme, incompréhensiblement, Cheng n’avait pas vacillé.

Au contraire, il s’était élancé sur elle de tout son poids, et avec une vitesse improbable, avait abattu le tranchant de son sabre sur le zhú de sa sœur. Alors qu’elle venait de lancer un deuxième sort, de protection cette fois, le sabre avait fait une encoche sur le bambou avant de glisser vers la main gantée de Jiang-Li et de pénétrer dans sa chair. Son auriculaire gauche était tombé pendant qu’un cri de rage se bloquait dans la gorge de la guerrière.

Elle avait eu beau puiser dans les ressources de magie les plus profondes de son corps, à partir de cet instant, il lui avait été impossible de retrouver un état de concentration adéquat pour utiliser des sorts contre son frère. Alors qu’elle s’élançait vers lui pour lui assener des coups sans magie, Cheng avait disparu dans un nuage de brume, et Jiang-Li s’était retrouvée, stupidement, seule dans le fracas de la bataille.

Jiang-Li n’avait rien compris à ce qui était arrivé. Elle avait regardé sa main estropiée, le sang qui noircissait son gant et coulait le long de la surface ternie de son arme, les souvenirs de la faiblesse de son frère adolescent et les preuves de son inexplicable nouvelle puissance s’entrechoquant dans son esprit.

*

« Sois attentive, insigne apprentie, aux tortueuses voies de l’omnipotence. Aspirer les arpenter peut te mener aux faîtes les plus élevés, mais peut pareillement t’entraîner au bas du plus abyssal des précipices. »

*

Aucun magicien ne pouvait être certain de retrouver l’endroit où il avait cueilli son fagot de bambou. La forêt était dense et changeante, et de nombreuses années s’étaient écoulées depuis l’initiation de Jiang-Li. Mais l’énergie qui coulait en elle lui disait qu’elle était proche du lieu de sa naissance en tant que magicienne. Un ruisseau coulait, tout proche. Elle s’agenouilla dans un espace légèrement dégagé, et brassa les feuilles mortes afin de faire apparaître la terre nue. Elle posa son zhú sur le sol après avoir tracé une légère rigole de son doigt ganté. Sa main de magicienne, la gauche, la faisait beaucoup souffrir. Elle avait l’impression que c’était sa haine qu’elle sentait battre dans sa plaie encore vive.

Au lieu de chercher à fluidifier et dissiper le maelström de rancœur qui bouillait en elle, Jiang-Li essaya de lui donner une forme : celle d’une lame, celle d’un zhú, celle d’un dragon aux ailes déployées.

Le cœur consumé, les narines remplies d’une odeur d’humus, la guerrière s’apprêta à formuler une malédiction contre celui qui envahissait son esprit : le non-magicien, la vermine qui l’avait mutilée la veille, celui qui avait été, dans un autre temps, son frère.

 

 

Note de fin de chapitre:

* unité de mesure chinoise ; 1 li est équivalent à environ 500 m, 1 bu à 1m40 et 1 chi à 23 cm (en tout cas pendant la période où j’ai placé mon histoire, je vous laisse deviner la dynastie :D)

J'espère que cet OS vous aura plu !

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