Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Notes d'auteur :

Voici ma participation à la première Boîte à Flemme lancée par les beiges (et notamment Fleur et Dreamer :hug:), dont le principe consistait à devoir décrire les cinq minutes précédent un évènement important, selon une liste qui nous était proposée, et j'ai choisi : les cinq minutes précédant l'entrée en scène d'un artiste !

J'espère que ce petit bout de texte vous plaira :hug:

 

Dix-neuf heures, cinquante-cinq minutes.

Elle tremble. Tout son corps n’est que frissons incontrôlables, et le visage pâle qui lui fait face dans le  miroir ressemble à celui d’un cadavre. Elle monte sur scène dans cinq minutes, mais elle ne s’est jamais sentie aussi peu apte à danser que ce soir. Elle a beau essayer de se ressaisir,  elle s’en sent incapable.

— Tu peux le faire, murmure-t-elle. Oublie ce qui vient de se passer. Tu y repenseras après le show. Après, après, pas maintenant.

Son dernier mot s’éteint sur un gémissement, étouffé par des larmes. Ses doigts se serrent sur la faïence blanche du lavabo.

Ce n’est pas le trac qui lui ronge l’estomac. C’est une peur panique.

***

Dix-neuf heures, cinquante-six minutes.

— Où est Sofia, bordel ?

Le juron d’Arthur est prononcé sur un ton à peine couvert par les murmures du public qui bruissent de l’autre côté du rideau. En coulisses, les danseuses autour de lui secouent la tête, gênées. Aucune n’a vu Sofia. Elle s’est préparée avec les autres, en riant, comme d’habitude, puis… elle a disparu.

Leur chorégraphe jure de nouveau puis remonte une nouvelle fois le couloir au pas de course, jusqu’aux loges. Vides, évidemment. Sa respiration se précipite, et il s’oblige à fermer les yeux une seconde, à se calmer, à juguler le stress qui pulse dans ses veines.

Mais tout ce qu’il s’imagine, c’est la barre centrale vide, parce que sa danseuse principale a décidé de le lâcher juste avant sa grande première.

— Putain !

Il sort en claquant la porte derrière lui, qui tremble sur ses gonds. Plus que trois minutes avant le lever de rideau.

***

Dix-neuf heures, cinquante-sept minutes.

Elle a eu raison, pas vrai ? Bien sûr qu’elle a eu raison. Elle se le répète en boucle, comme pour essayer de se persuader. Parce que si elle commence à effleurer cette autre pensée, à écouter la petite voix dans sa tête, celle qui lui dit qu’elle a réagi trop violemment, trop tôt, qu’elle a eu tort… Si elle raisonne ainsi, elle va devenir folle, elle le sait.

L’horloge suspendue au-dessus de la porte des toilettes égrène les secondes avec une rapidité qui l’affole. Elle ne peut pas monter sur scène dans cet état, mais elle n’arrive pas à songer à une solution. La panique rend ses pensées floues et elle se sent perdue dans un tourbillon de sens qui l’étourdissent.

Elle est à ça de s’abandonner, de s’évanouir, de choisir la solution de facilité et de fuir, lorsque la porte s’ouvre avec fracas.

***

Dix-neuf heures, cinquante-huit minutes.

Liv reste quelques secondes pétrifiée sur le seuil, les yeux écarquillées. Elle a profité de l’effusion provoquée par la disparition de Sofia pour se glisser hors de la file et faire un rapide aller-retour aux toilettes. Elle est jeune, elle n’a que dix-huit ans, Liv, et c’est son premier spectacle sur scène. Le trac rend sa vessie plus capricieuse que celle d’une femme enceinte.

Elle ne s’attendait pas à trouver l’objet de tous les tracas devant elle.

Puis, enfin, son corps réagit à ce qu’elle a sous les yeux. Et elle court pour vomir son maigre déjeuner dans le lavabo blanc. Elle se redresse à peine qu’Arthur débarque, mû par un instinct inexplicable. Il s’apprête à leur passer un savon à toutes les deux – le spectacle qui peut décider de sa carrière doit commencer dans une minute et trente secondes.

Mais il s’arrête.

Le temps se fige. Rien que quelques instants. Il retient sa respiration, ses yeux balayent la scène, puis se fixent sur Sofia, qui tremble toujours, dans le coin opposé, aussi pâle qu’un cadavre.

Elle attend la sentence. Et le couperet s’abat enfin.

— En scène. Maintenant.

Sa voix, froide et sèche, résonne dans la pièce silencieuse. Liv émet un gémissement, mais il la saisit un peu brutalement par le coude et il la redresse, son regard hanté par une lueur de folie.

— J’ai dit maintenant. Et vous me faites la plus belle prestation que vous avez jamais faite, compris ?

Liv hoche le menton, des larmes perlant au coin de ses yeux. Arthur se répète, les yeux fixés sur Sofia. Son étoile, son soleil, pour qui il avait tant d’espoir, sa star déchue. Celle qui a déjà tout perdu, alors qu’elle aurait pu tout gagner.

— Compris ?

Elle acquiesce aussi et tente de ravaler sa panique.

***

Dix-neuf heures, cinquante-neuf minutes.

Elles sont enfin toutes alignées, en coulisses, prêtes à entrer sur scène. Sous leurs yeux, les barres de pole dance se devinent sur la scène. De l’autre côté du lourd rideau rouge, les murmures des spectateurs se transforment de plus en plus en chuchotis. Une douce tension flotte dans l’air, celle des quelques secondes qui précèdent le début du spectacle, à la fois inspirante, électrique, et pleine de doutes.

A la tête de la colonne, Sofia a toujours les mains qui tremblent. Elle serre les poings, essaye de se remémorer la chorégraphie en détail. Tout, tout pour oublier ce qu’elle a laissé derrière elle, dans ces toilettes.

Ses talons aiguilles lui font mal aux pieds, son maquillage est lourd contre la peau de son visage, mais elle se force à penser aux minutes qui vont suivre. Les noms des prises, des figures, des enchaînements, tout devient mécanique dans son esprit. Son corps se détend peu à peu. Elle ferme un instant les paupières, elle fait le vide.

Dans son dos, elle entend la respiration précipitée de Liv. Elle est si désolée, que la petite ait dû assister à ça. Elle aimerait pouvoir se retourner, la prendre dans ses bras, la rassurer, mais elle doit se concentrer sur elle, sa performance,  son avenir.

Arthur lui a dit qu’il y aurait des investisseurs dans la salle. Il lui a dit avant… avant. Mais elle peut toujours espérer, pas vrai ? Elle espère. Au moins un tout petit peu.

Vingt heures sonnent.

Les lumières de la salle s’éteignent, les spectateurs se taisent. Le rideau se lève, avec un bruissement qui lui donne des frissons impatients, bien différents de ceux qu’elle a connu un peu plus tôt. Juste cinq minutes, une poignée de secondes qui lui paraît être à des années lumières à présent qu’elle s’avance sur le parquet familier.

La musique se déclenche, elles prennent place. Et alors que Sofia referme sa main sur la barre, elle voit le sang sur sa main. Si rouge sous la lumière crue des  projecteurs. Celui qu’elle n’a pas réussi à enlever sous l’eau du robinet.

Du sang qui anéantit tous ses espoirs, ses rêves, son futur.

Et qui lui fait penser au cadavre qu’elle a laissé sur le carreau, dans les toilettes, le crâne fracassé contre le lavabo. De la légitime défense, mais qui serait là pour en témoigner ? Personne. C’était sa parole contre le vide.

Alors qu’elle s’élance pour tourner autour de sa barre avec les autres, en un bel ensemble, le regard de Sofia accroche celui d’Arthur, posté en coulisses. Elle y lit tout ce qu’elle a besoin de savoir. Tout ce qu’elle savait déjà à l’instant où le sang a commencé à salir sa peau.

Ce serait son dernier spectacle.

 

Note de fin de chapitre:

J'ai volontairement choisi une fin "ouverte" sans trop d'explications, j'espère que ça ne vous a pas déçu et que ce texte vous a plu ! N'hésitez pas à laisser un petit commentaire pour me dire ce que vous en avez pensé :)

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.