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Journal de bord de Liz Hope du jeudi 8 décembre 2112.
C’est affreux. Jamais je ne me suis sentie aussi mal. En plus, alors que notre mug va enfin rencontrer un autre mug – et pas n’importe lequel : le mug Schoclacho, connu pour ses œuvres d’arts et sa culture – Docteur Chris m’a interdit de côtoyer les étrangers. J’aurais tellement voulu voir les spectacles qui auront certainement lieu ou au moins jeter un œil dans leurs archives… Et non, à cause d’une apparente faiblesse momentanée, il trouve cela trop risqué. Il n’a peut-être pas tort mais je rêve de voir davantage que le mug T où tout n’est constitué que de sciences et de technologies. Sur la centaine d’habitants, il n’y a pas un seul artiste ! Il y a bien des personnes qui jouent un instrument ou qui dessinent mais ce ne sont que des loisirs. Enfin, je ne devrais pas leur jeter la pierre. Ne fais-je pas partie de cette société qui s’éloigne de son humanité ?
C’est ce que je trouve si fascinant chez les Schoclacho. Ils ont créé une nouvelle culture à partir de toutes leurs traditions, parfois opposées à l’origine, et les vivent. Ils me paraissent bien plus vivants que nous, plus réels, plus humains. Ce sont des traces de l’humanité qui vivait sur Terre et, si sur le mug T, nous n’avons pas eu la possibilité de nous rappeler autant que je le voudrais, eux sont fascinants. Je me demande si je ne pourrais pas refaire un voyage astral pour les voir…


Liz se rappela mentalement à l’ordre et ferma son journal de bord. Elle n’était pas là pour rêvasser mais pour prendre quelques affaires. Elle avait déjà suffisamment traîné et ferait mieux de se dépêcher si elle ne voulait pas qu’Héloïse ou Mario s’inquiètent et envoient quelqu’un pour la chercher. Elle était suffisamment grande pour se débrouiller toute seule, merci bien. Déjà qu’elle ratait tout l’amusement pour une histoire de microbes inconnus. Elle ressortit de sa chambre et verrouilla la porte grâce à sa montre. Elle était peut-être déçue mais au fond tout à fait raisonnable. Alors elle écoutait le médecin et se pliait à ses quatre volontés.
« Un éclair de douleur me réveille en sursaut » (de « Alive » de Scott Sigler). Voilà ce qu’elle avait écrit le matin dans son journal pour lui. Ce n’était peut-être pas vrai, mais c’était suffisamment proche de la vérité pour qu’elle puisse se contenter d’une citation et non d’une description détaillée de son ressenti. Comment le docteur Chris pourrait-il comprendre l’horrible dégoût de son propre corps qu’elle avait subitement ressenti ? Elle avait eu la nausée et s’était précipitée vers les toilettes aussi rapidement que la portaient ses jambes flageolantes. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas eu un retour si brutal de sa maladie. Peut-être qu’ils avaient raison de vouloir l’empêcher d’aggraver encore son cas en se confrontant à des microbes inconnus. Ce n’était pas ce qu’il lui fallait. Liz soupira. C’était quand même la poisse. Tous les habitants avaient reçu leur attestation qu’ils n’étaient pas contagieux, tous sauf Karen et elle. C’était injuste mais elle n’allait pas se laisser abattre.
– Salut ! On peut te donner un coup de main ?
La jeune femme ne se retourna pas vers son ami. Il était juste là pour l’aider et n’avait même pas le bon goût de prétendre l’inverse. C’était tellement énervant, elle n’était pas en sucre ! Et même si elle l’était, il n’y avait pas d’eau dans les couloirs du mug.
– Vous pourriez aussi continuer votre ronde, répondit-elle sèchement.
Ce n’était pas comme si elle n’avait qu’un petit sac à transporter cinq couloirs plus loin. Elle s’éloigna sans réagir aux commentaires moqueurs des collègues de François qui étaient toujours encore persuadés qu’il y avait quelque chose entre eux. Il fallait être réellement stupide pour s’imaginer une telle chose et ne pas vouloir en démordre. Elle déposa ses affaires auprès de Mario avant de prendre la fuite. Sa montre lui disait qu’elle avait encore cinq heures de liberté et il était hors de question qu’elle les gâche.

Piquant une course jusqu’au prochain coin, Liz se soutint contre le mur blanc et lisse pour reprendre son souffle. Elle entendait son cœur battre jusqu’aux oreilles et sentait son nez vibrer sous l’affluence du sang qui essayait d’apporter l’oxygène à son cerveau. Décidément, cela n’allait pas fort ces derniers jours. Quand elle se sentit à nouveau prête à marcher sans trébucher par-dessus ses propres pieds, elle se mit en route vers la bibliothèque.
La bibliothèque n’était pas réellement une bibliothèque au sens étymologique du terme mais c’était davantage le lieu de stockage et d’étude des archives. Il y avait notamment tous les livres datant encore d’avant la Grande Fuite et les enregistrements de tout ce qui avait été découvert depuis. Et surtout c’était le meilleur endroit de tout le mug. C’était calme et on y trouvait toutes les informations intéressantes qui étaient disponibles. Liz adorait la bibliothèque et d’ailleurs, elle avait choisi de devenir archiviste et d’y consacrer sa vie. C’était un travail tout aussi indispensable que les techniciens et ingénieurs qui s’occupaient du bon fonctionnement du mug et de toutes les machines indispensables ou de loisir qu’ils avaient. Le métier consistait d’un côté de trier et de garder à jour tous les archives, de l’autre de sortir les informations demandées par les habitants que ce soit des personnes privées ou l’ensemble pour améliorer une fiche technique ou réparer un robot. C’était divers et varié, et Liz adorait savoir un peu de tout et découvrir de nouvelles choses oubliées parmi les documents du passé.
Ce qu’elle aimait moins, c’était les personnes qui pensaient qu’elle était à leur disposition et qui venaient lui parler. Si encore c’était de thèmes intéressants elle n’était pas contre mais de manière générale ce n’était pas le cas. A son plus grand malheur, elle s’était tout juste assise avec un livre sur les différentes races de mouton – demande du Bureau d’Elevage pour Nourriture qui voulaient en récupérer sur la Terre pour améliorer la qualité de la viande et de la laine – qu’elle aperçut Bertha Schneider à travers les vitres demi-teintes de son bureau. De toutes les geignardes qu’elle connaissait, c’était bien la pire. Liz fut tentée de prendre la fuite puis le souvenir de Karen prétendant qu’elles étaient des super-héroïnes. Même si c’était seulement les affabulations d’une vieille femme, elle pouvait se montrer digne de sa confiance et affronter le danger négligeable d’une technicienne jamais satisfaite.
Apparemment le fait qu’elle ne s’éloigne pas, encourageait la bonne femme. Bertha s’approcha de son bureau et commença directement à lui raconter sa si inintéressante vie. Enfin, raconter… elle se plaignait sans arrêt de ses problèmes tellement sérieux. Liz avait envie de la jeter par la porte.
– Et là c’est cette idiote de Betty qui a été promue à ma place. Vous vous rendez compte de l’injustice ? Je vais devoir supporter Alex encore plus…
Elle regardait Liz comme si elle devait la plaindre mais la jeune femme n’en avait pas la moindre intention. Qu’est-ce que ça pouvait bien changer d’avoir un poste ou un autre identique ? Il y avait des problèmes bien plus graves. Comme les déformations génétiques chez leurs moutons causées par l’inceste.
– La vie ne m’a pas gâtée, vous savez. Mon mari qui me quitte, mon fils qui se fait enrôler dans les sphères de l’ingénierie, ce poste qui m’échappe une fois de plus… Je ne voudrais pas avoir l’air de me plaindre mais j’aimerais bien être à votre place, jeune et heureuse dans votre travail…
Il n’y avait qu’une seule chose qu’elle répondait toujours dans ce genre de situation. C’était une citation de Guy de Maupassant, un écrivain français dont les archives contenaient six romans et de nombreuses nouvelles. Liz fixa Bertha droit dans les yeux.
– « La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit. »
Bertha la fusilla du regard comme si elle lui avait dit une grossièreté. Pourtant ce n’était rien de plus ou de moins que la vérité. La technicienne pensait qu’elle était malchanceuse et que toute autre vie était meilleure, alors qu’elle-même pensait l’inverse. Peut-être parce qu’elles ne savaient pas suffisamment de la vie de l’autre, peut-être parce que cela ne les intéressait pas de voir le négatif chez les autres. Déprimant comme pensée. En tout cas, elle eut la satisfaction de voir Bertha repartir aussi rapidement qu’elle était venue. Pas trop tôt.

Liz se pencha sur le dossier des moutons. Au fond, c’était évident qu’il y aurait un problème tôt ou tard. Au départ du mug, ils avaient emmené une vingtaine de moutons, une vingtaine de poules, une quinzaine de cochons et une dizaine de vaches. Chacun pouvait se douter que la diversité génétique ne pouvait pas tenir très longtemps. En même temps, ils n’avaient pas la place ni le temps d’en emmener davantage… Les cochons et les vaches n’avaient pas survécu jusqu’ici – apparemment le mug n’était pas un endroit où ils pouvaient vivre sainement. Etrange, sachant que les cochons étaient les plus proches des humains. Bien plus les moutons et les poulets, alors que les trois espèces avait réussi à s’acclimater. Tout comme les souris qui avaient réussi à monter à bord du vaisseau spatial et qui étaient devenues des animaux de compagnie très appréciés. Apparemment avant la Grande Fuite, il y avait une faune tout à fait incroyable sur Terre. Des centaines de races d’animaux domestiques et encore davantage d’espèces d’élevage et sauvage. Elle avait du mal à s’imaginer cela malgré les nombreux livres à ce sujet.
Heureusement qu’ils avaient été plus prévenants pour les plantes et n’avaient pas apporté des semences pour du gazon pur mais bien des morceaux de pré entiers, accompagnés par quelques essaims d’insectes qui permettaient la pollinisation. Ils avaient quand même bien préparé une fuite qui était toujours décrite comme précipitée. C’était perturbant mais remettre en doute le fondement de leur société miniature n’était pas une bonne idée. Après tout, cela fonctionnait très bien… Ils n’étaient qu’une centaine d’humains mais ils vivaient en harmonie sans qu’aucun d’entre eux ne soit le chef comme il semblait souvent avoir été le cas sur Terre. Chacun avait son rôle à jouer, sa tâche à accomplir qu’il pouvait choisir selon ses compétences et ses préférences. Les décisions importantes étaient prises par tous les habitants ensemble et préparées par des équipes de spécialistes du domaine concerné. Le plus souvent c’était le choix le plus logique qui était voté, évidemment. Cela n’avait pas l’air d’avoir souvent été le cas sur Terre… Liz supposait que c’était dû au fait qu’il y avait surtout des scientifiques à bord. Cela simplifiait les choses puisqu’ils parlaient tous le même langage de faits et de preuves.
Elle travailla un petit moment sur le résumé qu’elle devait faire parvenir au Bureau d’Elevage puis sa montre sonna lui indiquant la réception d’un message. C’était inhabituel. Très peu de personnes lui écrivaient, la plupart venant la voir à la bibliothèque quand c’était d’autres professionnels. Curieuse, elle l’ouvrit.
« Annonce officielle à tous les habitants du mug T,
Avant de rejoindre le mug Schoclacho et d’atteindre avec lui la proximité de la Terre, nous devons traverser un champ d’astéroïdes. Nous devrons donc désactiver le champ de pesanteur de façon momentanée entre seize et vingt heures. Nous vous prions de vous rendre aux emplacements consacrés vingt minutes avant et de bien vouloir patienter.
Salle numéro 1 : projection du film « Le seigneur des Anneaux, partie 1, version longue »
Salle numéro 2 : lecture du roman « Au-delà de l’air et de la pesanteur » de Jean-Léonard Volon par Theodor Russel
Salle numéro 3 : projection du film « Autant en emporte le vent »
Salle numéro 4 : discussions et divertissements individuels
Réservez votre place dès maintenant en réponse à ce message. »

Rien d’exceptionnel alors. Elle vérifia l’heure – quatorze heures trente-sept – et soupira en réalisant que les astéroïdes venaient de lui piquer près de trois heures de liberté. D’ailleurs, elle ne devrait pas tarder à recevoir un deuxième message. Cela arrivait assez fréquemment qu’il y ait des champs d’astéroïdes ou d’autres obstacles qui nécessitaient la mise en pause du générateur de pesanteur. Sans oublier le nombre de fois qu’il tombait en panne… Heureusement que l’air qu’ils respiraient n’était pas généré de cette manière – en réalité, il y avait simplement le grand parc au milieu du mug ainsi que toutes les petites cours vertes qui suffisaient – sinon ils seraient morts depuis longtemps.
« Bing », sa montre confirma ses attentes et Liz ouvrit le message sans aucune curiosité. Elle connaissait le texte quasiment par cœur.
« Liz Hope, Rendez-vous à l’hôpital à quinze heures quarante en prévision des turbulences liées au champ d’astéroïdes. »
Seuls l’heure et la raison changeaient parfois. Elle avait souvent été tentée d’ignorer ce message et de simplement se réserver une place dans une des salles de cinéma mais elle savait que les gardes viendraient la chercher pour l’escorter jusqu’à sa chambre. Ce n’était pas un risque qu’elle avait envie de prendre. Et puis au fond elle savait que c’était pour son bien. Elle soupira une nouvelle fois puis continua comme si de rien n‘était. Le rapport devait être fini avant qu’ils n’arrivent près de la Terre et vu les circonstances c’était peut-être sa dernière chance de le finir. Elle avait dit à Gertrude qu’elle le ferait et elle n’avait pas l’intention de briser sa parole face à l’archiviste susceptible. C’était sa supérieure et son enseignante après tout. Elle avait déjà eu suffisamment de difficulté à la convaincre de la prendre en formation.
Sa montre afficha un nouveau message, ce qui était plus qu’inhabituel. De la part de François en plus. Franchement étonnant. Elle l’ouvrit rapidement.
« Tu veux aller regarder quel film ? »
– Tu t’es trompé de destinataire… grogna Liz, soudain de mauvaise humeur, fermant le message et décidant de ne plus se laisser distraire par des messages quelconques.
Presque boudeuse, et tout cela parce qu’elle ne pouvait pas aller regarder un film qui ne l’intéressait même pas tellement, elle retourna aux meilleurs moutons à viande. Elle reçut encore quelques autres messages mais ne releva plus la tête. Si quelqu’un voulait absolument l’enfoncer dans son malheur. Enfin, c’était ridicule. Liz leva brutalement les yeux. Pourquoi n’avait-elle aucun contrôle sur ses sentiments, alors qu’elle les trouvait absurdes ? C’était énervant et ça l’empêchait de se concentrer. Elle venait d’écrire que les moutons mérinos étaient une race bouchère. Tout le monde savait que c’était faux. Enervée contre elle-même et contre le reste de l’univers, elle décrocha le dernier des messages.
« Réponds, Liz !!!! »
François devait vraiment avoir perdu la tête. Il savait exactement qu’elle n’aimait pas les points d’exclamation, et en plus il devait être en fonction vu l’heure et donc pas censé écrire à qui que ce soit. Mais elle n’avait pas envie de perdre un de ses seuls amis alors elle lut les autres messages.
« Non, je ne me suis pas trompé de personne. C’est avec toi que je veux regarder quelque chose ce soir, Liz. »
« Je veux emprunter un film qu’on pourra regarder tranquillement. »
« J’en étais sûr, tu boudes et ne regardes plus tes messages… »
« Je vais te spammer jusqu’à ce que tu en aies marre. »
« Allez, Liz, réponds-moi ! »

C’était pitoyable. Même s’il la connaissait très bien visiblement. En plus, il était certain que François n’ait pas le droit de rester avec elle dans les circonstances données. Et ses amis allaient encore penser qu’ils sortaient ensemble ou un truc dans ce genre. Comme si elle était intéressée par son meilleur ami. Comme si quelqu’un pouvait vouloir sortir avec elle. Non, elle n’avait pas la moindre envie. Et puis regarder un film… à quoi cela pouvait bien rimer ? Elle n’avait pas envie de regarder ni des gens se disputer puis s’embrasser, ni des héros musclés et beaux-gosses sauver le monde.
« Je suis fatiguée, je dormirai. » Ce n’était même pas un mensonge. Elle était réellement fatiguée et elle commençait à nouveau de se sentir nauséeuse alors cela ne serait probablement pas plus mal de simplement se reposer. Et une fois qu’elle aurait un peu récupéré, elle réessayerait bien le voyage astral puisqu’elle avait de plus en plus de mal à croire que c’était vraiment ce qui s’était passé. C’était tellement irréel, plus digne d’une histoire de fantaisie que de la vraie vie.
Oui, le voyage astral. Elle avait tellement envie de retrouver cette sensation de liberté absolue, sans aucune restriction physique mais en même temps suffisamment présente pour pouvoir interagir avec le reste. Elle voulait en découvrir les opportunités et les limites. Elle voulait s’aimer et non être rattachée à un corps qui ne savait même pas se désintoxiquer tout seul. Elle voulait fuir ce dégoût et cette nausée. Elle voulait être active et en pleine forme.
Soudain, alors qu’elle ne s’y attendait pas, elle se sentit s’élever dans les airs. Elle avait activé son pouvoir sans le vouloir ! Ou l’avait-elle voulu mais ne savait en réalité toujours pas comment elle pouvait le contrôler ? C’était plutôt cette hypothèse la bonne. Mais cela n’avait aucune importance. Elle était libre !
Un bruit lui apprit que son corps physique s’était effondré sur la table maintenant qu’elle l’avait quitté mais elle ne s’en préoccupa pas. Elle avait l’impression d’être tellement vivante, de percevoir bien plus de bruitages et d’odeurs que jamais avant. Ses yeux volaient d’un détail à l’autre et elle remarqua pour la première fois que le mur gauche de la pièce avait une légère fissure – ce n’était pas grave, à côté était un cagibi qui faisait partie des pièces de la bibliothèque. Gertrude avait mangé un sandwich au fromage à son bureau alors que d’habitude elle interdisait toute forme de nourriture dans la bibliothèque. Les moutons qu’il leur fallait était des Ile-de-France, une race ovine particulièrement adaptée à une utilisation multiple. Elle fournissait de la bonne viande, de la laine de qualité et s’élevait facilement. C’était celle-là qu’il fallait cibler en priorité mais pas oublier d’en prendre d’autres moutons afin d’éviter de se retrouver dans la même situation dans quelques années.
Elle avait besoin de sa montre pour corriger son rapport et le finir en vitesse. C’était le moment parfait pour voir si son corps astral pouvait bouger des objets réels. Elle pouvait interagir avec les ondes sonores, elle l‘avait bien vu deux jours avant, mais elle craignait traverser les objets comme elle avait traversé le plafond et les murs. Ce n’était pas tout à fait logique mais elle ne pouvait que gagner à tenter. Liz redescendit à côté de son corps, inspira un grand coup puis toucha l’écran de sa montre. Il réagit comme s’il avait toujours fait cela – peut-être que c’était vrai et que les écrans tactiles réagissaient aux âmes et non aux électrons dans les doigts. D’un sourire satisfait, elle ouvrit son rapport, se saisit de son stylo et commença à écrire avec une vivacité d’esprit qu’elle ne se connaissait pas. Elle ne se sentait pas uniquement légère comme une plume physiquement mais aussi mentalement. Si c’était possible, elle voudrait toujours rester ainsi.
Sa montre émit le bip d’un nouveau message et Liz l’ouvrit distraitement, encore plongée dans ses rêveries.
« Avis à tous les habitants du mug T, il est quinze heures trente. »
Le message eut sur elle l’effet d’un seau d’eau froide. Elle n’avait aucune idée comment retourner dans son corps ! Et elle ne pouvait décidément pas le laisser ici parce qu’il ne supporterait sans doute pas de flotter dans les airs dans une pièce avec plein de livres qui étaient certes pour la plupart bien rangés et arrimés – après tout, c’était presque une habitude les moments d’apesanteur – mais elle en avait sortis quelques uns qu’elle devait encore ranger. Sans oublier qu’elle n’avait aucune idée de comment son corps astral allait réagir à l’apesanteur. Probablement pas du tout puisque la pesanteur ne l’affectait pas mais elle préférait ne pas le savoir.
La dernière fois, elle avait réintégré son corps à cause de – ou grâce à ? – l’intervention de François qui l’avait percutée. Aussi hésita-t-elle à se donner un coup de poing pour provoquer l’effet attendu, mais n’aurait-elle pas dû se retrouver dans son corps lorsque sa tête physique avait heurté la table ? Enfin bon. Peut-être qu’il suffisait qu’elle veuille retourner dans son corps pour que cela fonctionne. En fait, cela devait certainement être la méthode correcte et non brutale… Liz se concentra sur tous les avantages que présentaient un corps physique et le sien en particulier. On pouvait bouger plus facilement – faux –, on pouvait communiquer avec les personnes autour de soi – possible aussi en astral et d’ailleurs la sociabilité était beaucoup trop mise en valeur par rapport à la réalité –, on pouvait toucher les choses pour de vrai – cela voudrait dire qu’elle avait touché sa montre pour de faux ? –, on pouvait… Non, ce n’était pas possible, elle ne voyait aucun avantage d’avoir un corps faible et lourd qui l’empêchait de bouger et de penser comme elle le voudrait.
La montre reçut un nouveau message, disant probablement qu’il était quinze heures trente-cinq, et Liz sentait ses larmes monter aux yeux. Elle n’allait quand même pas pleurer pour une vulgaire histoire d’apesanteur et de voyage astral ?! C’était complètement ridicule. La porte de la bibliothèque claqua et elle leva un regard embué. Qui pouvait bien venir ici à une heure pareille ?
– Liz, tu es là ?
François ne sonnait pas réellement inquiet et d’un seul coup Liz sut quel avantage pouvait avoir un corps physique : celui de n’inquiéter personne et de pouvoir être avec ses amis, celui d’être traitée comme quelqu’un de normal et non comme un fantôme, celui d’être entièrement soi-même avec tous ses défauts et toutes ses relations. Elle eut comme une sensation d’être aspirée et sentit soudainement le bois de son bureau contre sa joue. Elle avait réussi.
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