Lien Facebook



En savoir plus sur cette bannière

- Taille du texte +

Elles étaient trop en avance. Gaukurinn, la salle où devait avoir lieu le concert, était complètement déserte, à part pour deux ou trois types accoudés au bar, et un musicien en train de faire des réglages. Elles avaient dû attendre cinq bonnes minutes en bas dans le froid car il n’y avait personne pour les faire payer. Les amplis émirent un son suraigu et Enora grimaça. Solène lui jeta un regard ironique. Le flyer disait vingt-deux heures, et Enora avait voulu arriver un petit quart d’heure avant, ça lui paraissait normal. Solène lui avait dit que ça ne servait à rien de se presser, qu’un vendredi soir le groupe commencerait forcément en retard, mais elle ne l’avait pas crue. Elle s’en mordait les doigts maintenant, mal à l’aise dans cette salle vide où elle avait l’impression d’attirer les regards et les jugements. Ça n’avait pas l’air d’être un problème pour Solène. Elle s’avança vers le bar d’un pas conquérant et commanda d’autorité, sans demander à Enora si elle voulait boire quelque chose. Elle aurait sûrement répondu non, mais au final, avoir une bière dans les mains lui donnait une contenance. Solène s’aperçut de son malaise et sourit :

— Nerveuse ?

— Nan, mentit-elle.

— Viens, on n’a qu’à aller s’asseoir en attendant que ton soupirant entre en scène.

— Solène ! protesta-t-elle.

— C’est vrai, soupirant, ça fait assez vieux jeu… Comment tu veux que je l’appelle, alors ?

— Je ne vois pas de qui tu parles.

— Mouais.

Solène n’était pas dupe. Cette fois encore, Enora avait piqué dans sa trousse de beauté pour se maquiller légèrement. Solène avait voulu lui prêter une jupe en tissu écossais, assurant qu’elle ferait un malheur là-dedans, avec un top noir, mais Enora avait refusé. Elle avait essayé la jupe, pour lui faire plaisir, mais ne s’était pas sentie à l’aise dedans. Trop courte, trop voyante Au final, elle avait gardé son jean, mais avec un haut un peu plus habillé que d’habitude, et de longues boucles d’oreilles tombantes.

Les murs étaient peints en noir et semblaient avaler la lumière. En s’asseyant à une table dans un coin, Enora se sentit immédiatement un peu plus à l’aise. Elles n’étaient plus autant exposées que tout à l’heure, elles se fondaient dans l’environnement sombre. Pourtant, un des types au bar les lorgnait depuis un moment. Enora croisa son regard par mégarde. Il prit ça pour un encouragement et se hâta de les rejoindre à leur table. Elle se mordit les lèvres, embêtée, et Solène leva les yeux au ciel. Il les aborda en islandais, et pendant quelques secondes, Enora caressa l’espoir qu’il laisserait tomber en voyant qu’elles n’y comprenaient goutte. Peine perdue, il passa aussitôt en anglais et en profita pour leur demander d’où elles venaient, ce qu’elles faisaient en Islande, si elles aimaient Days in the Sun, et le nom de jeune fille de leur arrière-grand-mère.

Au début, Enora plongea le nez dans sa bière, laissant Solène faire la conversation. Elles avaient craint d’avoir à faire à un boulet, mais au final, Haukur — il s’était présenté après leur avoir demandé leurs prénoms — n’était pas désagréable. Il était très curieux de leur avis sur l’Islande en tant qu’étudiantes étrangères et était plein d’anecdotes sur ses propres voyages. Arrivée vers la fin de sa bière, Enora avait un peu oublié sa nervosité et la salle avait commencé à se remplir, mine de rien.

Les musiciens montèrent sur scène et la lumière baissa encore davantage : c’était maintenant les spots qui faisaient le gros de l’éclairage. Les premières notes retentirent, et Solène se leva pour se rapprocher de la scène. Enora la suivit machinalement. Elle ne voyait pas Ingólfur. Peut-être qu’il rentrait en scène plus tard, comme c’était le chanteur, après une intro instrumentale pour plus d’effet ? Un des musiciens venait de se saisir d’un micro et s’était lancé dans un petit speech. Enora tendit l’oreille, essayant de comprendre, mais elle ne parvint à reconnaître que « bonsoir », et quelques mots en anglais : « Days in the Sun » et « Lava Rock ». Solène se tourna vers elle, toute excitée :

— Oh, c’est Lava Rock ! Je savais pas qu’ils faisaient la première partie. C’est trop cool ! Je les avais jamais vus en concert !

Enora hocha la tête, comme si elle savait de qui il s’agissait, alors qu’elle n’avait jamais entendu parler de Lava Rock avant ce soir. Elle se sentait un peu déçue de ce contretemps. Elle était venue pour voir Ingólfur, pas un groupe qu’elle ne connaissait pas. Enfin, ce n’était pas exactement comme si elle connaissait Days in the Sun avant cette semaine, mais Solène lui avait fait écouter l’album et elle pouvait au moins dire en toute honnêteté qu’elle aimait leur musique.

Haukur revenait vers elles en portant trois bières. Les pintes semblant en équilibre précaires, les deux filles se hâtèrent de l’aider en le délestant d’une chacune. Les remerciements se firent par signes, car le groupe venait de commencer à jouer.

Les musiciens étaient presque invisibles dans la lumière bleutée des spots et les notes semblaient venir de nulle part. Enora se laissa bercer par les premiers accords, se forçant à ne plus prêter attention à rien d’autre qu’à la musique. Le chanteur avait une voix intéressante, qui partait souvent dans des aigus improbables. La mélodie était plaisante, un brin mélancolique, mais fraîche et rythmée néanmoins. À la fin du premier morceau, Enora aurait voulu applaudir de bon cœur mais elle s’en trouva empêchée par la pinte de bière qui lui encombrait les mains. Elle se mit à boire plus vite pour s’en débarrasser, plus ou moins inconsciemment.

Quand le chanteur de Lava Rock annonça que c’était leur dernier morceau, Enora avait fini sa bière depuis longtemps et n’avait pas vu le temps passer. La chanson terminée, elle applaudit à tout rompre et se joignit à la foule qui scandait « meira, meira ». Elle n’avait pas besoin de parler islandais couramment pour comprendre que c’était ainsi qu’on réclamait un rappel. Le groupe s’y plia de bon cœur et joua un de leurs morceaux les plus enlevés. Dans les moments où il ne chantait pas, le chanteur tapait dans ses mains et sautait comme une pile électrique. Suivant son exemple, le public se déchaîna. Prise dans l’ambiance, Enora dansait elle aussi sur place, avec moins de fureur que certains, se contentant de se balancer en suivant le rythme. Quand la musique s’arrêta, elle était à plus d’une dizaine de mètres de son point de départ, séparée de Solène et Haukur par une masse compacte de gens.

Au bout d’un moment, il fut clair que Lava Rock avait fini de jouer, et la foule se dispersa, chacun se ruant sur le bar, les toilettes ou le coin fumeur à l’extérieur. Enora resta plantée là, désemparée. Solène n’était nulle part en vue. À défaut, retrouver Haukur aurait été un soulagement, plutôt que de rester toute seule, mais il avait disparu lui aussi. Ils étaient sans doute sortis griller une clope. Enora ne fumait pas et elle détestait l’odeur. Et puis, aller dehors par ce froid ne la tentait pas outre mesure. Elle prit le chemin des toilettes, plus pour ne pas rester plantée là à rien faire que par réel besoin. Au moins, elle serait tranquille pour la suite du concert. Elle avait quand même descendu un litre de bière et sa vessie se rappellerait fatalement à elle d’ici peu. En sortant, elle faillit buter dans un couple en train de s’embrasser juste devant la porte des toilettes, endroit romantique au possible. Elle allait passer son chemin quand elle reconnut la tignasse emmêlée de la fille.

« Solène ! Qu’est-ce que tu fous ? »

Le type réagit le premier et se détacha de sa compagne pour voir ce qu’il se passait. Sans trop de surprise, c’était Haukur. Solène lui fit face elle aussi, mi gênée, mi agacée. Elle haussa les épaules, l’air de dire : « et puis quoi ? » Enora était choquée et ne savait pas trop comment réagir.

— Mais, et Fred ? finit-elle par dire.

— Quoi, Fred ? répondit Solène avec un soupçon d’agressivité.

Enora ne répondit rien mais lui jeta un regard éloquent.

— Bah il a qu’à ne pas être si con, Fred. Et puis, tu sais quoi ? C’est mon problème. Je suis grande, je peux prendre mes décisions toute seule.

— Ok. D’accord, comme tu veux…

Enora s’éloigna sans insister. Elle avait la gorge un peu serrée. Elle espérait que Solène n’allait pas lui faire la gueule après ça. Elle n’avait pas voulu avoir l’air de la juger ou de lui faire des reproches. Elle avait juste été surprise de la voir rouler des patins à un quasi inconnu alors qu’elle avait un copain. Bon, en formulant les choses ainsi, elle se rendait compte qu’elle jugeait un peu, malgré elle. Et puis, il fallait bien admettre qu’elle se sentait délaissée. C’était Solène qui avait insisté pour qu’elles viennent à ce concert, et maintenant, elle la laissait tomber et Enora se retrouvait toute seule, sans savoir quoi faire. Si Solène avait été avec elle, elles auraient sûrement repris une bière, mais Enora ne se sentait pas de boire toute seule, elle trouvait ça triste. À la place, elle alla demander un verre d’eau au bar. Et puis deux pintes, ça faisait déjà beaucoup, sans l’effet d’émulation du groupe, elle ne se voyait pas boire davantage.

Days in the Sun se mettait en place et Enora se rapprocha de la scène. Les lumières dans la salle s’éteignirent à nouveau. Comme ça, Ingólfur ne risquait pas de la voir. Elle ne savait pas trop si elle devait s’en réjouir ou pas. Elle pourrait toujours essayer de lui parler après le concert, s’il ne disparaissait pas immédiatement en backstage. C’était une petite salle et l’ambiance était décontractée. Les membres de Lava Rock étaient allés se chercher une bière après avoir rangé leurs instruments et discutaient avec des amis. Il en serait peut-être de même pour Ingólfur et ses musiciens. Justement, il venait de monter sur scène et le cœur d’Enora se mit à battre un peu plus vite. Ils commencèrent à jouer alors que les applaudissements qui les saluaient ne s’étaient pas encore calmés. C’était un peu le même genre de musique que Lava Rock — ce n’était pas un hasard s’ils étaient programmés le même soir —  mais en plus doux. Surtout, la voix d’Ingólfur n’avait rien à voir avec celle du chanteur précédent. En l’entendant parler, Enora n’aurait jamais imaginé qu’il pouvait chanter d’une voix si grave, si profonde. Elle avait beau avoir écouté l’album, ce n’était pas pareil de l’entendre en live, de voir ces sons ténébreux sortir de sa silhouette fine. Quand il ouvrit la bouche après une longue intro, elle fut prise d’un frisson incontrôlable. Cette voix la faisait vibrer jusqu’aux tréfonds de son être. Elle ferma les yeux pour mieux en profiter, transportée ailleurs, dans un paysage rêvé et étranger.

L’instant de grâce ne dura que quelques secondes. Quelqu’un la heurta et elle se retrouva aspergée d’une quantité généreuse de bière. Génial. Elle collectionnait les boulets, en ce moment. Elle se décala sur le côté, là où il y avait moins de passage et où elle risquait moins de se faire bousculer. Sauf qu’elle ne voyait plus Ingólfur d’ici. Elle recula encore, jusqu’à trouver une place qui lui convienne. La première chanson se terminait. La suivante était visiblement un des morceaux les plus appréciés des fans, car des applaudissements et des cris d’encouragement retentirent dès les premières notes. Tout autour d’Enora, les gens marquaient la mesure en agitant la tête, ou dansaient carrément. Mais elle n’était plus dans l’ambiance. Les gens remuaient trop, ils la cognaient ; elle ne se sentait pas à sa place. Elle recula encore et se retrouva appuyée à un pilier. D’ici, elle ne voyait plus aussi bien, mais au moins elle serait tranquille. Le pilier était beaucoup plus visible qu’elle et on pouvait espérer que les gens ne fonceraient pas dessus de leur démarche avinée comme ils se précipitaient sur elle.

Deux ou trois chansons passèrent et elle commençait à se sentir mieux et à être à nouveau en mesure d’apprécier la musique et la voix superbe d’Ingólfur. Soudain, une fille émergea du public au premier rang et se hissa sur scène. Enora mit quelques secondes à la reconnaître, perturbée par le changement de contexte. C’était Fjóla. Elle avait abandonné son look de hipster vintage au profit d’une petite robe moulante et décolleté. Elle avait aussi l’air plutôt éméchée. Ingólfur la fit gentiment redescendre mais elle revint à la charge presque aussitôt. Elle chancela et faillit tomber. Elle n’était pas juste éméchée : elle était complètement ivre. Elle se fraya un chemin jusqu’à Ingólfur, malgré les câbles électriques, les pieds des micros, et ses propres talons vertigineux. Enora frémit. Elle n’appréciait pas beaucoup sa camarde d’exposé, mais elle ne lui souhaitait pas une entorse pour autant.

Impassible, Ingólfur continuait à chanter. Fjóla arriva jusqu’à lui et passa son bras autour de ses épaules. Pendue à son cou, elle se mit à chanter – très faux – avec lui, essayant de son mieux de viser le micro alors que de son côté il s’efforçait de le tenir hors de sa portée. Enora se sentait gênée pour elle rien qu’à la regarder. Lorsqu’elle aurait dessaoulé, elle se trouverait sûrement très embarrassée par son attitude. C’était le genre d’histoires qui faisait le tour d’un campus à la vitesse de l’éclair, surtout dans une ville de la taille de Reykjavik où la plupart des Islandais semblaient se connaître depuis la maternelle. En tout cas, Fjóla avait l’air de connaître les paroles par cœur. En la voyant aussi froide avec Ingólfur, Enora n’aurait jamais imaginé qu’elle était une grande fan de son groupe. Peut-être que ce qu’elle avait pris pour une attitude hautaine n’était en fait que de la timidité. Et puis la chanson se termina. Fjóla se colla à Ingólfur et l’embrassa à pleine bouche.

Ce qui choqua le plus Enora, ce fut le sentiment de trahison, qui la submergea, si fort qu’elle eut presque l’impression d’étouffer. C’était stupide. Ce n’était pas comme si Ingólfur lui devait quoi que ce soit. Il ne lui avait rien promis, ne lui avait même pas laissé entendre qu’il pouvait être intéressé par elle. Mais pourquoi diable se sentait-elle si abandonnée ? Elle quitta la salle, naviguant dans un brouillard. C’était sûrement les fumigènes qui lui piquaient les yeux et les rendaient humides.

* * *

Enora prenait des notes sur un bouquin de cours quand le bruit caractéristique de la porte d’entrée se fit entendre. Elle vérifia machinalement l’heure sur son portable. Il était quatorze heures trente. Solène n’avait pas dormi là. La phrase « c’est à cette heure-ci que tu rentres ? » lui traversa l’esprit et elle secoua la tête pour l’en chasser. Elle prit le temps de finir de recopier le paragraphe qui l’intéressait, tout en étant hyper attentive aux bruits dans l’appartement. La porte de la chambre de Solène s’ouvrit et se referma, puis celle de la salle de bains. Bruit d’eau, maintenant. Elle prenait une douche. Enora n’avait plus qu’à prendre son mal en patience. Elle avait besoin de la voir, de s’assurer qu’elles n’étaient pas en froid à cause de la veille. Elle avait aussi un peu passé la matinée à ruminer à propos d’Ingólfur et Fjóla ; son moral était assez bas. Elle savait que discuter avec Solène la remettrait d’aplomb. Il était impossible de s’accrocher à sa morosité face à une telle pile électrique. Outre les événements de la veille, il fallait bien avouer que sa lecture sur le droit pénal administratif n’était pas des plus passionnantes. Elle aimait ses études parce qu’elle savait qu’elles lui donneraient les outils pour faire une différence dans le monde. Elle voulait travailler dans le domaine des droits de l’homme ou de la protection de l’enfance, et certaines branches du droit, qu’elle était obligée d’étudier, lui paraissaient bien absconses. Comme en plus elle avait la tête ailleurs – Ingólfur… Fjóla… – sa prise de notes stagnait depuis deux bonnes heures. Et maintenant, elle était bien trop impatiente que Solène sorte de la salle de bains pour être un tant soit peu efficace.

Elle passa dans la cuisine et mit de l’eau à chauffer pour un thé, en espérant que Solène aurait envie d’en partager un avec elle. Elle n’eut pas longtemps à attendre, la porte de la salle de bain s’ouvrit et elle vit son amie passer en serviette et se précipiter dans sa chambre. Enora espérait que c’était seulement parce que le couloir n’était pas très bien chauffé, et pas parce qu’elle la fuyait. La bouilloire avait fini, et elle versa l’eau dans la théière. Le Grapevine, journal gratuit rédigé en anglais, traînait sur la table et elle entreprit de le feuilleter en attendant que le thé infuse. Une double page sur les bons plans de la semaine mentionnait le concert de Days in the Sun. Enora poussa un soupir frustré. Décidément, elle avait beau vouloir se changer les idées, tout semblait se liguer conter elle pour lui rappeler le désastre de la veille. Elle se mordit les lèvres, consciente d’en faire trop. Elle avait une petite tendance au mélodrame. Ce n’était pas un désastre, à peine une déception.

— T’as fait du thé ? Génial !

Solène venait de faire irruption dans la cuisine et cette entrée en matière laissait supposer que leur petit accrochage de la veille était oublié.

— Oui, sourit Enora. Le Earl Grey que t’aimes bien.

— J’ai toujours dit que tu étais une coloc parfaite.

Solène sortit deux tasses d’un placard, vérifia à la couleur que le breuvage avait suffisamment infusé, et les servit toutes les deux.

— Tu es rentrée avec Haukur ?

Enora se serait volontiers giflée. Coloc parfaite, tu parles. Elle s’était promis de ne pas questionner Solène là-dessus, de la laisser en parler la première, si elle en avait envie. Heureusement, Solène ne sembla pas s’en formaliser.

— Ouais. On a des trucs à bouffer ? Je crève la dalle.

— Je me suis fait des pâtes et il en reste un peu. Ça te va ?

Solène accepta avec enthousiasme. Alors qu’elle se servait, elle reprit :

— Sérieux, bon coup, mais pour le romantisme, on repassera. On s’est réveillé tard, on a baisé de nouveau et puis on venait à peine de finir qu’il me dit qu’il a un truc à faire et qu’il doit partir. Pour le petit-déj au lit, on repassera…

Enora enfouit le visage dans sa tasse. Parfois, elle était encore surprise d’à quel point son amie pouvait se montrer directe. Ce n’était pas qu’elle était choquée, mais elle ne savait jamais trop comment réagir à ce genre de déclarations.

— Tu vas le revoir ? demanda-t-elle.

— Peut-être. Je lui ai dit que j’avais un mec. Ça n’a pas eu l’air de le déranger.

Enora prit une nouvelle gorgée, le temps de digérer cette nouvelle information. Mais Solène était fine mouche, et elle se rendit compte de son malaise.

— Écoute, reprit-elle, je suis désolée de t’avoir grogné dessus, hier soir. Mais je ne me sens pas coupable par rapport à Fred.

Enora hocha la tête histoire de lui montrer qu’elle ne lui tenait pas rigueur de son mouvement d’humeur de la veille.

« Tu sais, ça ne marchait plus trop entre nous avant que je parte. On a failli rompre, on ne savait pas trop. On s’est dit que l’éloignement serait un bon moyen de voir si on tenait toujours autant l’un à l’autre…

— Je vois… »

En fait, Enora ne voyait pas trop. Elle avait l’impression de bien connaître Solène, et pourtant celle-ci ne lui avait jamais parlé de ses inquiétudes quant à son couple. Elle avait été persuadée que tout allait très bien entre Solène et son copain. Enora ne le connaissait pas vraiment mais elle avait eu l’occasion de le croiser une ou deux fois à Rennes. Lui et Solène étaient ensemble depuis plusieurs années, ce genre de couples qui fait partie des meubles.

— Alors tu testes si tu tiens toujours à lui en couchant avec un autre ? demanda Enora avant de se mordre la langue.

Elle ne pouvait s’empêcher de dire des trucs qui sonnaient comme des reproches. Solène était de bonne composition. Encore une fois, elle n’eut pas l’air de le prendre mal.

— Oui, en quelque sorte. Quand je suis partie… bon, on n’a pas rompu, mais on s’est mis d’accord sur le fait qu’on ne se jurait pas fidélité, tu vois. Qu’on s’offrait quelques mois de liberté pour voir où on en était à mon retour.

Solène soupira et poussa les farfalles à la tomate du bout de sa fourchette.

— Le truc, c’est que je pensais quand même qu’on restait un couple, tu vois, et qu’on ferait des efforts pour rester proches, se donner des nouvelles, tout ça. Mais il n’a jamais le temps de venir me parler sur Skype, il met à chaque fois deux ou trois jours à répondre à mes emails, et puis c’est des réponses de cinq lignes alors que je lui fais des romans… Je lui ai aussi envoyé des cartes, des lettres et même un petit colis avec de la bouffe d’ici. Lui, que dalle. Il fait aucun effort, j’ai l’impression qu’il n’a même pas envie d’essayer qu’on reparte du bon pied à mon retour. Ou bien il pense que c’est acquis, va savoir. Alors, ouais, j’ai couché avec ce mec. C’était bien et j’ai aucun remords.

Enora se sentit encore plus mal.

— Je suis désolée. Ça a l’air de te peser beaucoup, cette situation avec Fred. Pourquoi tu ne m’en as pas parlé avant ?

Solène haussa les épaules.

— Waf… J’aime pas trop parler de ce genre de trucs, je préfère quand on déconne. S’apitoyer sur son sort, ça n’a jamais aidé personne, si ?

Elle finit son assiette en quelques coups de fourchette et se leva pour la laver.

« Je t’ai cherchée hier soir, avant de rentrer avec Haukur. Je ne t’ai pas trouvée.

— Nan… Je suis rentrée avant la fin.

— Ah bon ? Ça ne t’a pas plu ?

— Si, si. C’est juste que… J’avais envie de rentrer.

Solène lui jeta un coup d’œil circonspect.

— Tu as vu cette fille qui s’est jetée sur Ingi ?

Enora la regarda de travers. Elle l’appelait par son diminutif, alors qu’elle ne le connaissait même pas. Pour Enora, c’était impossible. Elle n’arrivait pas à penser à lui autrement que comme « Ingólfur », même si lui utilisait volontiers la forme raccourcie de son prénom quand il se présentait.

« Difficile de ne pas la voir… grogna-t-elle.

— Oh. C’est pour ça que tu es partie ? »

Ce n’était presque pas une question. Solène était vraiment perceptive. Un peu trop, parfois. Enora maugréa vaguement quelque chose qui pouvait passer aussi bien pour un oui que pour un non.

— Bon, ben j’ai eu des potins sur elle, reprit Solène. Par Haukur, ajouta-t-elle devant le regard surpris d’Enora. Oui, tu sais comment c’est, ici. Tout le monde se connaît plus ou moins. S’ils ne sont pas allés à l’école maternelle ensemble, ils ont forcément un ou deux cousins en commun. Bref. Cette fille, c’est son ex.

Enora sentit son visage se défaire. Son ex… Elle n’avait aucune chance. Enfin, pas comme si elle avait jamais pensé sérieusement à quoi que ce soit avec Ingólfur. C’était juste que… elle aimait bien rêvasser un peu de temps en temps, voilà tout. Il était mignon et s’était montré attentionné envers elle mais au fond elle savait bien que ça ne voulait rien dire.

— Et le fond du truc : la chanson qu’elle a essayé de chanter avec lui en montant sur scène, c’est une chanson d’amour. Il paraît que c’est lui qui l’a écrite à l’époque où ils étaient ensemble.

De mieux en mieux.

— Eh bien au moins, les choses sont claires, déclara Enora.

— Tu crois ? Il n’avait pas l’air ravi de son attitude, hein.

— Il ne s’est pas particulièrement défendu quand elle l’a embrassé.

— Il était surpris. Juste après, il l’a forcée à descendre de scène et il a demandé à un groupe d’amis à elle de l’emmener.

— Ah ? J’étais déjà partie, je pense.

Solène la considéra en silence quelques secondes.

—  Dis donc. T’es vraiment mordue, on dirait.

Enora ne jugea pas utile de répondre. Elle se sentait assez pathétique.

— Ne t’en fais pas. D’après Haukur, ce n’est pas la première fois qu’elle lui fait ce genre de coups, mais il ne veut rien entendre.

— Mouais. Enfin, il pourrait aussi ne pas jouer la chanson qu’il lui a écrite alors qu’il sait qu’elle est dans la salle.

— C’est leur morceau le plus célèbre. Ça serait bizarre qu’ils ne le jouent pas. Leurs fans seraient vraiment déçus. Et puis c’est pas parce qu’il l’a écrite à l’époque où c’était sa copine que ça veut nécessairement dire qu’il l’a écrite pour elle. De toute façon, il ne savait peut-être même pas qu’elle était dans la salle.

Enora n’était pas totalement convaincue, mais le plus important n’était pas là.

— Elle est dans notre groupe, tu sais. Le projet pour mon cours sur le développement durable, on est trois : elle, Ingólfur et moi.

Solène siffla entre ses dents.

— Eh ben, ça promet…

Vous devez vous connecter (vous enregistrer) pour laisser un commentaire.