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Enora prit place dans l'amphi 301 d'Háskóli Íslands, l'université de Reykjavik, et balaya discrètement les lieux du regard. Elle ne connaissait personne. Et c'était aujourd'hui qu'ils étaient censés former les groupes pour le projet de mi-semestre. Génial ! Début septembre, il y avait trois Erasmus qu'elle connaissait vaguement de vue qui venaient à ce cours. Ils avaient arrêté au bout de quelques semaines. Elle ne savait pas s'ils avaient carrément lâché le cours, ou s'ils séchaient juste. Si c'était la deuxième solution, ils s'étaient mis en difficulté car le projet de mi-semestre comptait pour quarante pourcents de la note finale, et c'était aujourd'hui que la prof donnait les explications sur ce qu'ils devaient faire, et qu'elle finalisait la formation des groupes.

 

Enora détestait bosser avec d'autres gens. Ça demandait de faire des concessions, de batailler pour trouver du temps pendant lequel tous les membres du groupe pouvaient se retrouver, et au final, elle finissait toujours par abattre l'intégralité du travail quasiment à elle toute seule, mais ça n'empêchait pas qu'elle devait partager sa note avec les autres. Elle aurait bien demandé à la prof si elle ne pouvait pas faire une exception et la laisser travailler individuellement, mais elle se sentait déjà coupable de ne pas comprendre l'islandais et d'être – maintenant que les autres étudiants Erasmus ne venaient plus ­– la seule raison pour laquelle ce cours avait lieu en anglais. Elle n'allait pas en rajouter en se singularisant encore !

 

Il était 10 h 40, autrement dit, l'heure de la sacro-sainte pause-café. Enora était toujours étonnée par le fait que tout le monde respectait cette pause. C'était la sixième semaine du semestre, et elle n'avait pas encore eu un seul cours où le prof avait débordé ou oublié de les laisser sortir. Rien à voir avec la fac de Rennes où ils enchaînaient des CM de trois heures sans interruption…

 

Les étudiants commençaient à revenir. La plupart avaient un gobelet de café brûlant dans les mains, même si un écriteau sur la porte de l'amphi spécifiait clairement qu'il était interdit d'amener boisson ou nourriture à l'intérieur. Le sol était recouvert d'une épaisse moquette bordeaux, et si Enora s'était d'abord étonnée de trouver un tel revêtement dans une salle de cours, elle était maintenant vraiment perplexe de constater que la moquette avait toujours l'air impeccable. Les Islandais étaient-ils immunisés contre le risque de renverser un café par terre ?

 

Comme une illustration ironique à ses pensées, le type qui passait juste devant sa rangée trébucha soudain et son gobelet lui échappa des mains. En voulant le rattraper, il le déporta sur le côté et au lieu d'atterrir au sol le café se répandit sur les feuilles de cours d'Enora. Elle soupira. Elle venait juste de se porter la poisse à elle-même. Elle se leva pour éviter que le liquide qui commençait à goutter du bureau ne lui coule sur les genoux.

 

— Fyrirgefðu ! s'écria spontanément le type avant de se rappeler qu'elle n'était pas islandaise. Oh, sorry…

 

La réaction immédiate d'Enora fut de lui dire que ce n'était pas grave, même si ce n'était pas tout à fait la vérité. Ses notes étaient fichues et son écharpe beige clair s'était pris une bonne douche elle aussi. Elle n'eut cependant pas le temps de laisser paraître son mécontentement, le type avait fait demi-tour aussi sec. Cela la fit enrager encore davantage avant qu'elle se rende compte qu'il était sorti pour aller chercher des serviettes en papier dans les toilettes. Bon, admettons. Il fut de retour assez vite, mais le cours avait déjà repris. L'étudiant était mal placé pour éponger ce qui avait coulé du côté d'Enora, mais il tenait visiblement à le faire lui-même malgré tout.

 

Enora n'avait qu'une envie : qu'il retourne à sa place et la laisse se débrouiller toute seule avec les serviettes en papier. Il tamponnait à qui mieux mieux, sans trop d'efficacité. Quand l'inondation fut à peu près résorbée, il partit enfin. Elle se retint de pousser un soupir de soulagement trop audible. Il alla jeter les serviettes trempées tout devant, juste à côté du pupitre de la prof. Il y avait des poubelles dans le fond de l'amphi ; il aurait pu utiliser celles-là, ça aurait été plus discret.

 

Peu importe, il allait enfin retourner à sa place et elle allait pouvoir se concentrer à nouveau sur le cours. Mais non ! Elle le vit se diriger vers la sortie sans comprendre ce qu'il faisait. Pourtant, ses affaires étaient encore là ; sa place devait être celle où un sac et un manteau étaient étalés, deux rangées devant elle. Il ne pouvait pas être arrivé ici les mains dans les poches, juste avec son jean et sa chemise à carreaux. Il s'était mis à neiger une semaine plus tôt et les rues étaient complètement gelées. En plus, ce jour-là, le vent soufflait du nord et avait lâché sur Reykjavik une chape d'air glacial. Non, c'était impossible qu'il soit venu sans manteau.

 

Enora eut envie de se gifler. Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire que M. Pas-Doué ait un manteau ou pas ? S'il avait envie de se choper une pneumonie, grand bien lui fasse ! Ce n'était pas ses oignons, et il était largement temps qu'elle se recentre sur le cours.

Cinq bonnes minutes plus tard, son attention était entièrement revenue sur le Powerpoint de Rannveig Gunnarsdóttir quand elle entendit la porte de l’amphi s’ouvrir. Elle se retourna malgré elle, curieuse. L’intuition qu’elle n’avait pas eu le temps de se formuler jusqu’au bout fut instantanément confirmée. C’était bien M. Pas-Doué qui revenait, apparemment pas du tout gêné d’interrompre à nouveau le cours après s’être déjà bien fait remarquer. Il était sans doute parti se laver les mains, pensa Enora. C’est seulement quand il se retourna après avoir fermé la porte qu’elle remarqua qu’il tenait un nouveau gobelet. Vraiment pas gêné, le type. À sa place, Enora se serait écrasée, faite la plus discrète possible. Au lieu de ça, il revenait la bouche en cœur, comme si de rien n’était, après avoir été se chercher sa dose de caféine à la cafét’ alors que le cours avait déjà repris.

Rannveig, sereine, ne fit aucune remarque et continua comme si elle ne s’était même pas aperçue de cette intrusion. M. Pas-Doué repassa devant sa rangée, comme la première fois, et Enora se mit à espérer qu’il ne trébuche pas au même endroit. Une douche au café par jour lui suffisait amplement, merci bien. Il ne trébucha pas mais ralentit imperceptiblement en passant devant elle. De la main qui ne tenait pas le café, il déposa quelque chose sur sa table. Il ne lui accorda pas un regard et alla se rasseoir à sa place, comme si de rien n’était. Perplexe, Enora regarda ce qu’il avait laissé sur sa table. Un Prins Póló. C’était une petite gaufrette chocolatée, très en vogue auprès des Islandais pour une raison mystérieuse, car ce biscuit n’avait rien de très particulier. Enora fit la moue. Bon, il essayait visiblement de se faire pardonner. Elle sentit sa mauvaise humeur refluer quelque peu.

Il fallait qu’elle arrête de se laisser obnubiler par cette histoire et qu’elle se reconcentre sur le cours. Justement, Rannveig venait d’en finir avec son Powerpoint et d’attaquer le sujet qui préoccupait le plus Enora : les travaux de mi-semestre. Elle fit l’appel en demandant à chacun de lui signaler s’il était déjà dans une équipe constituée. Quand elle eut fini, ils n’étaient que sept à ne pas avoir de groupe.

— Bien. Alors Fjóla, Enora et Ingólfur, vous êtes le groupe sept ; Sædís, Þórgrímur, Þórvaldur et Vigdís, vous êtes le groupe huit. Vous avez une semaine pour décider de votre sujet et me le soumettre pour que je l’approuve. Des questions ?

Quelques étudiants levèrent la main mais Enora n’y prêta pas vraiment attention. Elle était trop occupée à essayer d’établir qui étaient Fjóla et Ingólfur. Il lui semblait que M. Pas-Doué-Pas-Gêné faisait partie de ceux qui n’avaient pas de groupe, mais la prof avait fait l’appel si vite qu’elle n’avait pas réussi à retenir son nom. Est-ce que c’était Ingólfur ? Elle n’en savait rien. Elle avait vraiment du mal à mémoriser les prénoms islandais — ils se ressemblaient tous. Le bruissement caractéristique des étudiants qui rangeaient leurs affaires lui indiqua que le cours était sur le point de se terminer. Rannveig finit de répondre à la dernière question et leur rappela :

— N’oubliez pas de m’envoyer vos sujets par email !

Enora prit son temps pour ranger ses affaires, se disant que les deux autres membres de son groupe allaient probablement traîner eux aussi. Une fois que tous les autres se seraient dispersés, ce serait plus simple de repérer qui travaillait avec qui. Et pan, dans le mille ! Elle n’eut en effet pas à attendre que l’amphi soit vide pour que M. Pas-Doué-Pas-Gêné la rejoigne. Il lui tendit la main et elle n’eut d’autre choix que de la serrer :

— Hey, je suis Ingi, et toi tu es Enora, c’est ça ? Désolé pour tout à l’heure, déclara-t-il en anglais.

Toute la promo avait probablement repéré que c’était elle l’étudiante Erasmus qui leur valait de ne pas avoir cours dans leur langue natale.

— Ce n’est rien. Merci pour le chocolat.

— Alors, tu as des idées pour le projet ? Tu sais sur quoi tu veux travailler ?

— Non, je n’y ai pas trop réfléchi.

Enora hésita un instant et puis décida que ça ne servait à rien de faire la gueule à M. Pas-Doué-Pas-Gêné et se força donc à élaborer un peu plus sa réponse :

— Je n’ai pas vraiment l’habitude de ce genre de projets. On nous laisse rarement aussi libres de choisir nos sujets, d’habitude. En France, le prof propose toujours un certain nombre de thèmes parmi lesquels on doit piocher.

Ingólfur hocha la tête et allait probablement répondre quelque chose quand une fille se pointa entre eux. Blonde, les cheveux retenus en une succession de tresses compliquées qui faisaient une couronne autour de son crâne, des leggings d’un vert douteux et un pull à motifs jacquard, elle avait un look improbable mais auquel Enora commençait à s’habituer depuis maintenant presque deux mois qu’elle avait élu domicile à Reykjavik.

— Salut, je suis Fjóla, déclara-t-elle.

— Salut, répondirent les deux autres.

Un silence un peu gênant s’installa, qu’Enora se sentit forcée de rompre :

— Alors, et toi, tu as des idées ?

Fjóla secoua la tête.

— Nan, par contre, je n’ai pas super le temps, là… On s’envoie un email, ok ?

Enora rouvrit son sac pour en sortir son bloc-notes, mais l’autre sembla ne pas s’en apercevoir.

— Allez, on fait ça, conclut-elle. Salut !

Enora n’eut pas le temps de lui faire remarquer qu’elle n’avait pas son adresse. Elle avait déjà tourné les talons.

— Bon… soupira-t-elle. Tu as son adresse, toi ?

— Oh, tu peux la trouver sur l’intranet de la fac, ce n’est pas compliqué.

Ingólfur lui fit un large sourire, comme pour compenser la formulation un peu condescendante de sa phrase. Enora n’était pas prête à admettre qu’elle ne savait pas comment faire ça, alors elle embraya sans plus attendre :

— Ok. Et toi, on ne t’a pas demandé, tu as une idée de sujet ?

— Ça se pourrait bien…

Encore ce sourire. Un peu trop blanc, un peu trop Colgate. Au final, un peu trop charmeur pour qu’il inspire totalement confiance à Enora.

— On se trouve un coin tranquille et on en discute ?

— Mmh, il ne vaudrait pas mieux attendre que Fjóla soit là aussi ? objecta Enora.

Son interlocuteur hésita à peine une seconde avant d’acquiescer.

— D’accord… Mais vraiment, tu n’es pas curieuse ?

— Un peu, si. Bon, dis-moi vite fait alors. Mais vraiment, le mieux c’est quand même qu’on réfléchisse chacun de notre côté, et puis qu’on se retrouve tous les trois pour en discuter dans un ou deux jours…

— Ok, juste un mot, alors. Banane.

— Banane, répéta Enora sans comprendre.

Il sourit encore plus largement.

— Ouais, banane. Allez, je t’envoie un email, ok ?

Enora le regarda partir, se demandant si en islandais « banane » pouvait être un genre d’insulte affectueuse, comme c’était le cas en français.

* * *

Enora était en train de laver son écharpe dans le lavabo – c’était du cashmere et il était impératif de la laver à la main – quand Solène rentra à son tour. Elle l’entendit poser ses clés sur le petit meuble dans l’entrée et se fit la réflexion qu’elle allait encore une fois les oublier là si elle ne le lui faisait pas remarquer.

— Eno, t’es là ? claironna son amie.

— Oui, dans la salle de bains.

Solène enleva ses chaussures et son manteau avant de la rejoindre.

— Ben alors, qu’est-ce que tu fais ? s’étonna-t-elle en la voyant plongée dans l’eau savonneuse jusqu’aux coudes.

— Un abruti a renversé du café sur mon écharpe.

— Oh, non, celle que ta marraine t’a offerte ?

— Celle-là même, soupira Enora.

— J’espère que tu lui as « accidentellement » écrasé les orteils avec ton talon ? s’enquit Solène.

Enora leva les yeux au ciel, amusée malgré elle.

— Pff, on ne t’a jamais appris que la violence ne résolvait rien ?

— La violence, non, bien sûr, mais la vengeance discrète, c’est autre chose…

— D’accord… Enfin, je sais pas si t’as lu quelques sagas islandaises, ils sont pas mal dans la vendetta, hein…

— C’est bien pour ça que j’insiste sur le « discrète » : vengeance discrète. Pas la peine d’y faire participer toute ta famille jusqu’à la neuvième génération.

— Admettons. Mais non, je n’ai pas fait ça. Surtout que je vais devoir bosser avec l’abruti en question.

— Oh, ma pauvre, s’apitoya Solène. Raconte, un Islandais ? Un Erasmus ?

— Nan, un Islandais. On dirait que je suis la seule étrangère dans ce cours, en fait.

Enora essora l’écharpe du mieux qu’elle pouvait sans toutefois trop serrer pour ne pas abîmer les fibres et créer des bouloches.

— Ça part ? s’inquiéta Solène.

— Oui, j’ai l’impression qu’on ne voit plus les taches. Bon, va falloir attendre que ce soit sec pour en être sûr.

Elle étendit l’écharpe bien à plat sur le séchoir.

— Tu nous fais du thé et je te raconte tout ?

Quelques minutes plus tard, elles étaient toutes les deux assises sur le lit de Solène avec une tasse fumante dans les mains. Solène avait même ouvert un paquet de petits roulés briochés, parfumés à la cannelle, qu’elle avait fait réchauffer au micro-ondes. Elles avaient découvert cette marque suédoise la toute première semaine de leur installation en Islande et en avaient très vite fait leur goûter de prédilection. Les pieds au chaud, rassemblés sous elle en tailleur pour Enora, carrément fourrés sous la couette pour Solène, c’était la configuration idéale pour se raconter leur journée l’une à l’autre.

Elles ne se connaissaient que de vue du temps où elles étaient étudiantes à Rennes. Mais quand elles avaient su qu’elles partaient toutes les deux en Erasmus à Reykjavik, prendre un appart ensemble leur avait semblé la solution évidente, tant pour s’éviter le stress de découvrir seules un pays dont elle ne connaissaient pratiquement rien que pour réduire les coûts de logement. Enora avait un peu appréhendé au début de vivre avec une quasi-inconnue, mais elles étaient rapidement devenues amies pour de bon.

— C’est pour quel cours ? demandait Solène.

— Production, blabla, Développement durable. Je n’arrive jamais à me rappeler de l’intitulé complet. Mais en gros c’est ça.

— Et vous devez faire quoi ?

— Étudier un produit qui vient d’Islande, le comparer avec ce qu’on trouve sur le marché mondial, tant en termes d’impact économique qu’écologique. Définir s’il est plus rentable d’importer un produit équivalent ou de continuer la production islandaise, ou au contraire, s’il est possible d’envisager une exportation. Contrebalancer ça avec l’empreinte écologique de la production vs celle de l’importation. Et visiter un des lieux de production et écrire un rapport dessus.

— Pffiou, ça me donne mal au crâne rien que d’y penser, se plaignit Solène.

Enora se donna le temps d’engloutir un des petits roulés à la cannelle avant de reprendre :

— Et moi donc. Qu’est-ce que je fais dans ce cours, déjà ?

— Tu élargis tes connaissances. Et tu valides, quoi ? Dix crédits ECTS pour ce semestre ?

— Oui, c’est dix crédits, confirma Enora. Mais quand même, je ne me sens pas super à ma place dans ce cours. Enfin bref, voilà, c’est un travail de groupe, et comme je ne connais personne, la prof m’a automatiquement assigné deux autres personnes avec qui travailler. Dont Ingólfur, donc.

Les yeux de Solène se mirent à briller d’intérêt.

— Attends, Ingólfur ? Tu veux dire, Ingi Kristjánsson ?

Solène prononçait mieux le prénom qu’elle, avec ce f qui était en réalité plus proche d’un v.

— Peut-être, j’en sais rien. Il y a combien d’Ingólfur dans ce pays à ton avis ?

Enora fit de son mieux pour se rapprocher de la phonétique correcte. Autant prendre de bonnes habitudes.

— Et puis c’est qui, en fait ? demanda-t-elle.

Solène arbora sa plus belle mimique d’exagération outrée.

— Bon sang, Eno, après deux mois ici tu ne sais toujours rien de ce pays ? Ingi est le chanteur de Days in the Sun ! Je l’ai déjà croisé à la fac, je pense bien qu’il est étudiant, mais je ne sais pas dans quelle filière.

— Ah, fut la seule réponse d’Enora.

Solène secoua son impressionnante crinière, drôle de mélange de dreads et de mèches tressées avec des petites perles multicolores.

— Tu ne vas quand même pas me dire que tu ne connais pas Days in the Sun ?

— Ben, heu…

— Mais si, bon sang ! J’ai un CD d’eux, en plus.

— Ah, d’accord.

— Je ne voulais pas pirater parce que c’est pas un gros groupe, et puis la pochette est cool.

Solène bondit de son lit tel un diable à ressort. Elle farfouilla quelques minutes sur son bureau en maugréant :

— Aux grands maux, les grands remèdes…

Finalement, elle se redressa en brandissant un CD. Sans plus attendre, elle mit le disque dans son lecteur et passa le boîtier à Enora.

— Je crois qu’il y a des photos à l’intérieur. Regarde et dis-moi si c’est lui.

Enora obtempéra, peu convaincue. Quel était le pourcentage de chances que son binôme soit la même personne que le chanteur dont parlait Solène ? Pourtant, elle trouva vite une photo de M. Pas-Doué dans le livret.

— Oh, c’est lui, on dirait, oui.

— Petite veinarde ! s’écria Solène en venant se rasseoir à côté d’elle.

— Bah… voulut protester Enora.

— Si, si, insista son amie. Nan mais regarde-moi ça, il est quand même super canon !

Enora feuilleta le livret, faisant défiler plusieurs photos. Maintenant qu’il n’avait plus un gobelet de café brûlant à la main, elle devait bien reconnaître que M. Pas-Doué était plutôt pas mal. Il fallait qu’elle arrête de l’appeler comme ça. Ils allaient devoir travailler ensemble après tout, et puis Solène semblait bien avoir un petit crush pour lui. Ingólfur. Ingi. Grand et mince, sa silhouette dégageait une certaine grâce sans tomber dans la fragilité. Ses cheveux châtain clair donnaient l’impression d’être coupés un peu anarchiquement mais faisaient ressortir ses pommettes hautes et ses yeux d’un bleu presque gris. Il avait une barbe, ce qui d’habitude n’était pas au goût d’Enora, mais il lui fallait admettre qu’elle lui allait bien. Moitié ours, moitié rockeur. Pas si mal, effectivement.

Perdue dans ses pensées, elle avait presque oublié la présence de Solène à ses côtés.

— Bon, tu dis, hein. Si ça te pose vraiment problème de bosser avec lui, je veux bien faire ce projet à ta place, moi…

— Tss, bas les pattes. Et puis d’abord, tu t’y connais en développement durable, toi ?

— Jalouse ? la taquina Solène.

— Certainement pas. Jalouse de quoi, franchement ?

— Oh, Ingi, minauda son amie. Enora n’a pas très envie de travailler avec toi, elle ne sait pas ce qu’elle perd. Tu veux bien me dédicacer ton CD ? Et me chanter un truc, juste pour moi ? S’il te plaît ?

Solène battait des cils et faisait semblant de s’adresser à un Ingólfur invisible qui se serait tenu juste à sa gauche. Enora lui envoya une bourrade pour la faire cesser.

— Arrête tes conneries, grogna-t-elle. Et puis d’abord, t’as pas un copain, toi ?

— Donc, tu es jalouse ! triompha Solène.

— N’importe quoi. Je dois bosser avec lui sur un projet, c’est tout.

— Oh, non, ce n’est pas tout ! Le Prins Póló… n’oublie pas le Prins Póló …

Incapable de garder son sérieux plus longtemps, Enora éclata de rire.

— Ah, parce que c’est une méthode de drague connue chez les Islandais, ça, le Prins Póló ?

— Tu sais, ça ne m’étonnerait pas…

* * *

Le lendemain, Enora reçut un mail d’Ingólfur qui leur donnait rendez-vous, à elle et Fjóla, l’après-midi même, si elles étaient disponibles. Elle répondit immédiatement que oui, elle pouvait venir à la fac vers seize ou dix-sept heures, comme ils préféraient. Elle n’eut pas de réponse immédiatement et commençait à penser que le rendez-vous allait tomber à l’eau quand un email de Fjóla arriva dans sa boîte. Elle disait d’accord pour le rendez-vous, ce qui voulait dire qu’Enora avait tout juste une demi-heure pour arriver au rendez-vous. Elle pesta silencieusement. C’était un peu raide, comme délai. Même si elle avait dit qu’elle était a priori d’accord pour les retrouver là-bas, il lui fallait quand même le temps d’arriver à la fac, qui était bien à vingt minutes à pied de chez elle. Elle passa vite fait dans la salle de bain se donner un coup de peigne et tressa ses cheveux. Elle devait traverser Tjörnin, le lac qui séparait le campus du centre-ville, et même par beau temps, le pont était venteux, alors en ce début d’hiver, il valait mieux attacher ses cheveux pour éviter de les manger. En avisant son reflet dans le miroir, elle eut soudain envie de s’apprêter un peu plus.

Elle hésita une seconde et puis ouvrit la trousse de maquillage de Solène. Enora se maquillait tellement rarement qu’elle avait emmené le minimum syndical en matière de produits de beauté. Il faut dire que non seulement, elle était limitée à vingt kilos de bagages, mais en plus elle avait mal compris la règle sur les liquides et ne savait pas qu’elle pouvait les mettre en soute. Elle était donc sous-équipée, mais Solène ne lui en voudrait pas si elle se servait de ses affaires, c’était le genre de choses qu’on pouvait se permettre quand on s’entendait bien avec sa coloc. Par contre, si Solène apprenait qu’elle avait décidé de se maquiller pour son entrevue avec Ingi, elle ne manquerait pas d’en tirer des conclusions… totalement erronées, décida fermement Enora. Elle fouilla un peu et finit par dénicher un crayon khôl noir dont elle souligna le bord de son œil. Instantanément, son regard s’en trouva plus intense. Ses iris très sombres associés au noir du khôl, à sa tresse brune et à sa peau mate lui donnaient un air mystérieux, profond. Et avec ses petits anneaux en or aux oreilles, c’était parfait !

Son autosatisfaction ne dura pas longtemps. Le passage de la mine sur sa paupière interne la laissa avec une sensation de brûlure et elle essuya une larme au coin de sa paupière. Et voilà, tout ça pour se retrouver avec les yeux d’un lapin albinos ! Il y avait une raison pour laquelle elle ne se maquillait jamais… Enfin ! Avec un peu de chance, le temps qu’elle arrive à la fac l’irritation se serait résorbée et il n’en paraîtrait plus rien. Tant qu’à y être, elle se passa un coup de gloss légèrement teinté – et parfumé à la pêche – sur les lèvres. Pour les protéger du froid, se dit-elle.

Avec tout ça, elle n’était pas en avance. Elle se dépêcha de sortir de la salle de bain et enfila en quatrième vitesse sa paire de bottes, sa grosse doudoune et un bonnet. Son écharpe beige n’était pas tout à fait sèche mais heureusement, elle en avait une autre, en grosse laine, vert mousse. Peut-être pas exactement aussi élégante, mais tout aussi chaude. Elle entendit la porte de la chambre de Solène s’ouvrir. Au lieu de la saluer comme elle l’aurait fait en temps normal, elle se hâta d’attraper son sac à main et de filer avant que son amie ne la voie et ne lui fasse une remarque sur son apparence…

 

Si elle avait su, elle n’aurait pas eu besoin de marcher aussi vite : ni Ingi, ni Fjóla n’étaient là quand elle arriva à la cafétéria. Cela dit, avec le vent glacial chargé d’un parfum de neige, elle n’avait pas eu envie de s’attarder en chemin. Háskolatorg, le bâtiment où se trouvait la cafète, était la plus récente addition au campus. Avec ses parois de verre et la drôle de coupole jaune asymétrique à son sommet, il en était l’élément le plus résolument moderne. Plus que son esthétique, ce qu’Enora appréciait dans son architecture, c’était qu’il était relié aux autres par des tunnels qui permettaient de passer des salles où elle avait cours à la cafétéria sans devoir ressortir dans le froid et le vent.

Elle s’engouffra à l’intérieur et se tint debout un moment à côté de la porte à tambour de l’entrée, se demandant si elle devait déjà s’installer à une table ou continuer à les attendre comme ça. Elle patienta une ou deux minutes avant de se dire qu’elle pouvait toujours aller se chercher un café, ça la ferait patienter, sans compter que l’impression de chaleur qui l’avait saisie en rentrant dans le hall commençait à se dissiper.

La caissière marqua d’un coup de perforatrice la carte café prépayée et Enora repéra Fjóla rentrer dans la cafète alors qu’elle récupérait sa boisson. Elles échangèrent des salutations qui manquaient d’enthousiasme avant de choisir une table. Enora espérait qu’Ingólfur ne tarderait pas trop, car elle ne savait vraiment pas quoi dire à cette fille. L’autre sortit un tricot de ses affaires et commença à monter une rangée de mailles sans plus se soucier d’elle. Enora fouilla dans son sac, plus pour se donner une contenance qu’autre chose, et en extirpa un bloc-notes et un stylo.

— Alors, essaya-t-elle, tu as commencé à réfléchir ?

— Oui…

Elle attendit quelques secondes, mais sa nouvelle coéquipière n’ajouta rien. Enora soupira intérieurement. Elles étaient censées être là pour discuter de leurs idées, mais s’il fallait qu’elle lui tire les vers du nez comme ça à chaque phrase, elle n’était pas au bout de ses peines. Heureusement, elle aperçut par la fenêtre la haute silhouette de leur co-équipier qui traversait le parvis.

— Ah, je crois que voilà Ingólfur…

C’était plus pour rompre ce silence pesant qu’autre chose. Fjóla releva le nez de son tricot et vérifia l’information d’un coup d’œil par la vitre. Enora se leva pour aller chercher une serviette en papier et passer un coup rapide sur la table. Ingólfur entra et la repéra presque immédiatement. Il les rejoignit et posa son sac, une grosse besace en cuir marron, sur la table.

Hæ, hæ ! Je suis en retard ? Désolé. Comment vont les choses ? Vous êtes en forme, les filles ?

Enora sourit, heureuse de cet entrain évident qui changeait agréablement des monosyllabes de Fjóla.

— Je vous abandonne encore quelques petites secondes, poursuivit Ingólfur. Il me faut un café. Promis, je serais prudent, cette fois.

Sa dernière phrase s’adressait évidemment à Enora. Il la regarda droit dans les yeux et elle sentit comme un drôle de picotement parcourir sa colonne vertébrale. Bon sang, c’était quoi, ça ? Il ne l’avait pas troublée comme ça, la veille. En tout cas pas autant. C’était sans doute les plaisanteries de Solène qui faisaient des drôles de trucs dans son subconscient. Pas de quoi en faire toute une histoire.

Enora se contenta de siroter son propre café en silence en attendant qu’Ingólfur revienne, découragée par l’évidente mauvaise volonté que Fjóla mettait à communiquer avec elle. Heureusement, il ne fut pas long. Il posa son café et les rejoignit autour de la table, où il s’assit plus près d’elle que de Fjóla.

— Alors les filles, qu’est-ce que vous avez ? Je vous écoute…

Silence attendu de la part de Fjóla. Enora allait devoir se dévouer et se lancer la première :

— Je pensais qu’on pourrait faire un truc sur la laine islandaise…

Ingólfur hocha la tête et dit :

— Oui, on pourrait faire ça, pourquoi pas. Mais… j’avais pensé à quelque chose d’un peu différent.

Il jeta un coup d’œil en biais à Enora.

— Je t’en ai déjà touché un mot hier…

Elle haussa un sourcil, pas vraiment convaincue qu’il n’était pas en train de la mener en bateau.

— La laine, c’est le truc auquel tout le monde va penser… Ça, ou bien le poisson. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas une bonne idée, hein, juste, c’est pas super original. Franchement, si j’étais la prof, au dixième travail sur la laine ou le poisson, j’en aurais un peu ma claque…

Enora fit la moue. Il n’avait pas tort, l’animal, même si elle se sentait un peu vexée qu’il lui renvoie ainsi son manque d’originalité dans la figure. Enfin, c’était toujours mieux que Fjóla qui n’avait pas d’idée du tout.

— En France, souvent, les profs proposent deux ou trois sujets au choix et tout le monde doit travailler dessus…

— Vraiment ? Et si aucun des sujets te plaît, tu fais comment ?

— Bah, tu choisis le moins pire…

Ce fut au tour d’Ingólfur de faire la moue.

— Ah ouais… Ça doit être super chiant. Vous écrivez tous le même truc, sans aucune initiative personnelle ? C’est un peu nul, franchement.

Enora se sentit obligée de défendre, sa fac, son pays, sa culture. C’était presque instinctif.

— Ça te force à utiliser des ressources auxquelles tu n’aurais pas forcément pensé, à être capable de travailler sur n’importe quoi…

Fjóla soupira et déclara :

— Je vais aller me prendre un café aussi…

Enora se mordit les lèvres, agacée. Elle aurait pu faire ça pendant qu’elles attendaient Ingi, pas maintenant qu’ils s’étaient mis à réfléchir sur leur projet.

— Tu es d’où, en France ? demanda Ingólfur sans avoir l’air perturbé par le départ de leur coéquipière.

Enora lui jeta un regard en coin, se demandant si c’était juste pour faire la conversation, ou s’il était vraiment intéressé.

— De Bretagne. Tu connais ?

Il haussa les épaules avec un sourire.

— Pas vraiment. Mais j’ai été à Paris une fois.

— Ouais… Ce n’est pas trop la même ambiance…

Il avait toujours le même sourire chaleureux, mais Enora avait la sensation qu’il ne voyait pas trop ce qu’elle voulait dire. La plupart des gens à qui elle parlait ici ne connaissaient que Paris, ou à la rigueur la côte d’Azur. Mais Ingólfur la surprit en reprenant :

— Je comprends. Tu sais, je ne suis pas d’ici. J’ai grandi à la campagne.

Enora ne s’y était pas attendue. Avec ses deux cent vingt mille habitants, Reykjavik et son agglomération rassemblaient les deux tiers de la population du pays, au point qu’il était facile d’oublier que tous les gens qu’elle croisait n’étaient pas automatiquement natifs de la capitale. Elle allait lui demander d’où il venait, mais Fjóla revenait déjà. À nouveau, Enora ressentit une pointe d’agacement : tout à l’heure parce qu’elle partait alors qu’ils devaient travailler, maintenant parce qu’elle revenait trop tôt. Elle se força à lui sourire. Ça ne lui ressemblait pas d’être aussi négative avec quelqu’un, sans réelle raison. Fjóla ne lui rendit pas son sourire, trop occupée à touiller le sucre dans son café. Enora reporta donc son attention sur Ingólfur qui disait :

— Alors, un sujet un peu plus original, ça vous irait ?

Prenant l’absence de réponse pour un assentiment, il poursuivit :

— Vous savez que l’Islande est le plus gros producteur de bananes d’Europe ?

— Hein ? Mais d’où tu sors ça ?

C’était officiel : il se foutait de leur gueule. Même Fjóla semblait être sortie de son inertie et le regardait avec quelque chose qui approchait de la stupeur incrédule face à cette déclaration.

— Oui, avec la géothermie, dans les serres. On peut faire pousser plein de trucs.

C’était vrai. En faisant ses courses, Enora avait souvent remarqué que les concombres, les carottes et même les tomates qu’elle achetait étaient produites en Islande. Avant d’arriver dans le pays, elle avait été persuadée que tous les légumes étaient nécessairement importés. Elle s’était vite rendu compte que ce n’était pas le cas. Par contre, elle n’avait jamais vu d’étiquette mentionnant que les bananes étaient produites en Islande.

Le plus gros producteur d’Europe ? Elle avait du mal à y croire. Mais si Ingólfur avait raison, c’était clairement plus original que la laine ou le poisson.

— Alors c’est ça, ton sujet ? Tu veux qu’on travaille sur les bananes islandaises ?

— Pourquoi pas ? Qu’est-ce que tu en dis ?

Elle fit mine d’y réfléchir quelques secondes mais en vérité elle était déjà conquise.

— Oui. Ça me plaît. C’est parfaitement loufoque, c’est sûr qu’avec ça, notre présentation ne passera pas inaperçue. 

Ingólfur se tourna alors vers Fjóla qui donna également son accord, à la condition que ce soit lui qui se charge de contacter la prof pour lui soumettre le projet. Enora rangea mentalement leur coéquipière dans la catégorie « moins j’en fais, mieux je me porte » mais cela n’avait pas l’air de déranger Ingólfur qu’on lui refile cette responsabilité.

— Ok, je vous mettrai en copie. J’espère qu’elle répondra rapidement, qu’on ne perde pas trop de temps si on doit chercher un autre sujet.

*

Enora venait à peine de s’installer à son bureau et de rallumer son ordinateur que le couinement caractéristique annonçant un message sur Facebook se fit entendre. C’était Solène. Enora savait qu’elle était à l’appart : ses chaussures et son manteau étaient à leur place dans le hall d’entrée. Elles avaient pris l’habitude de communiquer comme ça plutôt que de se déplacer jusqu’à à la chambre de l’autre, notamment pour se mettre d’accord sur l’heure à laquelle elles faisaient la cuisine. C’était peut-être paresseux, mais c’était pratique.

Solène venait de lui envoyer un lien assorti d’une question : On y va ? Enora cliqua. C’était un flyer pour un concert de Days in the Sun, vendredi soir. Elle n’avait rien de prévu, mais elle n’était pas sûre d’avoir envie d’y aller. Il n’aurait pas non plus fallu qu’elle passe pour une groupie. Heu, je ne sais pas… tapa-t-elle.

La réaction ne se fit pas attendre. Moins de trente secondes plus tard, Solène frappait énergiquement à sa porte et l’ouvrait dans la foulée.

— Comment ça, tu ne sais pas ? Je vais te dire : moi, j’y vais, et toi, tu viens avec moi.

Enora sourit malgré elle. Il était souvent difficile de résister à son amie quand elle avait une idée derrière la tête. Elle n’eut cependant pas le temps de répondre car Solène venait de remarquer quelque chose.

— Mais. Attends. Enooo ?

À la façon dont Solène laissa traîner le « o », Enora sut que des ennuis s’annonçaient.

— Bouge pas, fais voir.

En quelques enjambées rapides, Solène l’avait rejointe et se penchait pour mieux voir son visage.

— Ah oui. Quand même. Du khôl et un reste de gloss. C’est du sérieux, je vois.

— Je… non. Tu… bafouilla Enora en se disant qu’elle aurait peut-être dû passer par la salle de bains pour se démaquiller avant de s’installer à l’ordi.

Quoique. Cette attitude de coupable n’aurait fait que donner raison à Solène.

— Eno, Eno… Il te plaît vraiment, alors, ce mec ? Moi qui disais juste ça pour te taquiner, hier.

Enora capitula. Ça ne servait pas à grand-chose de vouloir dissimuler à Solène ce qu’elle avait envie de savoir.

— Je ne sais pas… Il me plaît un peu, oui. Le maquillage, ce n’est pas pour lui, hein. J’avais juste envie de changer un peu.

Solène lui jeta un regard entendu.

— Je vois… Bon, raison de plus pour aller à ce concert, alors !

 

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