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Notes d'auteur :

 

textes ecrits dans le cadre du concours, les ombres du manoir organisé par Sun et Catie
1/BIBLIOTHEQUE "douce evasion" contrainte: votre texte se déroule le matin entre 6H et 12H (dans le texte quelques indications temporelles seront en gras) 

Derrière la fenêtre ouverte, la nuit allait bientôt laisser place à une aube froide et triste. Du moins, c’est ainsi qu’Alice percevait le ciel gris qui semblait vouloir refléter l’effondrement de ses espoirs naissants. 


 


Elle avait beau avoir réussi à le semer la veille, il ne tarderait pas à mettre la main sur son adresse. Il n’aurait qu’à se rendre au bureau de poste ou à la mairie au petit matin, dès l’ouverture et faire son numéro de charme pour que quelqu’un réponde avec empressement à sa demande. Il n’aurait même pas besoin de sa carte. 


 


Elle songea qu’elle aurait sans doute dû tenter le commissariat, mais après tout, ses plaintes n’avaient probablement pas été enregistrées.Et puis, elle devrait aussi justifier le fait qu’elle résidait ici sous une fausse identité. Ayant eu comme unique recours la fuite la dernière fois, elle n’avait pas eu le temps de récupérer la copie des procès-verbaux dissimulés dans le double-fond de l’armoire de leur ancienne cuisine. Elle n’était pas non plus capable de fournir la moindre preuve étayant qu’elle avait à craindre pour sa sécurité. La parole d’un collègue contre la sienne, elle connaissait trop bien l’issue. Dans le meilleur des cas, ils contacteraient le commissariat à l’autre bout du pays et il en serait vite informé. Il devait avoir fait circuler l’information que sa femme instable avait disparu et qu’il craignait qu’elle ne soit retombée dans ses vieux démons. Elle avait un casier, lui était irréprochable … enfin, sur le papier. 


 


Non, il fallait fuir, de nouveau. La lassitude couplée à la fatigue la laissait dans un état second, les tempes battantes, tandis qu’elle rassemblait ses quelques possessions dans son grand sac, guettant le moindre bruit troublant le silence qui régnait dans la rue à cette heure ou ses voisins devaient somnoler devant leur café. Elle jeta un coup d'œil dans la rue, ayant entendu des pas. C’était la vieille boulangère qui partait travailler comme tous les matins, sa doudoune au large col en fausse fourrure violette et sa chapka blanche immaculée étaient immanquables. Elle passa sous la douche, l’eau encore glacée la sortit un peu de sa torpeur. La teinture noire dégoulinait sur ses bras, comme si elle ôtait un peu de son défaitisme.


 


 Elle s’en sortirait, elle l’avait déjà fait une fois. Elle ne savait pas comment, mais cette fois aussi. Ce ne serait pas ses premiers mois sans argent, sans soutien, sans destination… Elle ne laisserait pas ses griffes se refermer sur elle. Elle sortit de la pièce en courant, retournant à la fenêtre. La rue était vide, quelques rayons filtraient à travers le gris, le jour arrivait. 


 


Elle enfila en hâte la majorité de sa maigre garde-robe, puis retourna son manteau, se félicitant de l’avoir acheté réversible, prévoyante sans le vouloir. Tout en ôtant la ceinture, elle se dévisagea dans le miroir avec une moue. Pas encore ça. Elle attrapa sur le comptoir les ciseaux, posa sa serviette à terre et entreprit de rétrécir ses longueurs. Une fois que ce fut fait, elle fourra la serviette en boule dans son sac. Ensuite elle nettoya la salle de bain, frottant les traces de teinture avec une telle rage qu’elle sentit ses mains hurler, puis elle se précipita de nouveau à la fenêtre. 


 


Un promeneur sinuait dans le parc, son petit chien joyeux l’entrainant du bout de sa laisse. Il n’avait pas sa carrure, elle soupira.


 


Parcourant la pièce en bazar elle songea à la caution qu’elle ne récupérait jamais, qui valait bien les soucis qu’elle allait occasionner à son propriétaire. 


 


Alors qu’elle fermait la fenêtre son regard s’arrêta sur l’arbre. Il allait lui manquer, lui…. Elle décida d’aller le saluer.De toute façon elle ne pouvait pas aller vers la gare routière alors elle pouvait bien décider de partir par là, et puis, de là-haut, elle aurait une vue sur les environs. Il ne devrait pas la reconnaître sous son déguisement s'il arrivait en contrebas.


 


Elle aurait tellement voulu avoir le temps de tirer au clair l’hallucination de l’autre soir, qui résonnait maintenant comme une prémonition de l’orage qui balayait cette nouvelle vie. Elle aurait peut-être l’occasion de revenir, se mentit-elle. Peut-être que sa patronne, inquiète, alerterait une association, qu’il serait miraculeusement traduit en justice. Mais elle ne croyait plus dans l’impartialité de la justice depuis trop longtemps. Ces dernières années l’avaient transformée, elle, l’énergique rêveuse, en pessimiste anxieuse. 


 


Elle descendit sur le seuil, un poing sur sa paire de ciseaux dans sa poche droite, dans la gauche, une clef coincée entre ses doigts fins. Elle se raidit, manquant un battement de cœur quand le bourdon de l’église commença à sonner. Sept coups qui résonnèrent trop en elle, ses sens exacerbés par l’adrénaline. Elle jeta un coup d'œil dans la rue, persuadée que les cloches annonçaient un danger imminent, mais elle était toujours déserte. Les doigts tremblants, elle verrouilla la porte, puis glissa sa clef dans la boîte aux lettres de la voisine, ainsi qu’un mot à l'intention de son propriétaire. 


 


Arrivée en haut de la colline, elle s’arrêta, soulagée. Le vent froid apaisait un peu le feu dans ses joues. Elle étouffait après l’ascension du petit sentier, ses dizaines de couches de vêtements pesant plus lourd que prévu.


 


S’approchant de l’immense arbre, à petits pas, elle posa son sac entre deux racines. Comment procéder? Le stop était sans doute la meilleure option, mais risquée aussi, au cas où il aurait loué une voiture de location pour remplacer celle dont elle avait ôté la courroie. Il était venu seul, pas de doute. S’encombrer d'un possible témoin, ce n’était pas lui. Il faudrait alors agir quand il atteindrait l’appartement, bien que la nationale ait moins de trafic à cette heure-là, elle trouverait bien une âme charitable pour l’éloigner de quelques kilomètres. C’était un plan.


 


Le feuillage de l’arbre, roux et brun, était encore dense. Elle s’approcha du tronc centenaire. Son manteau se mariait parfaitement avec l’écorce de l’arbre. Elle sortit le livre qu’elle ne rendrait jamais à la bibliothèque et l’ouvrit. Le sens des phrases défilant lui échappait, toute son attention étant tendue vers la porte de la petite maison au crépi écaillé engoncée entre deux autres plus larges, comme désireuse de se cacher, de s’extraire du monde, tapie dans l’ombre. C’était une des raisons qui lui avait fait apprécier ce lieu, ça et le fait que le propriétaire n’était pas pointilleux sur la légalité.


 


Elle se sentait étrangement calme dans cette position, tapie depuis les hauteurs à le guetter. Elle n’avait plus l’impression d’être une proie. 


 


Les nuages se dissipèrent tandis que la matinée progressait. Le livre était retourné dans le sac et elle tentait de lutter contre l’engourdissement, perdue dans la contemplation de la lumière jouant à travers les feuilles d'automne, des branches qui s’agitaient hypnotiquement au vent. Elle était si détendue qu’elle failli manquer les deux silhouettes qui remontaient la rue. La boulangère ouvrait la marche et elle aurait reconnu dans une foule pogotante la silhouette qui suivait, chargée d’un énorme bouquet de fleurs. Alice ne pouvait pas voir son visage mais elle devinait le sourire doux dessus, son masque préféré. 


 


Alice se tapit un peu plus contre le tronc de l’arbre tandis qu’il s’approchait de cette maison qu’elle aurait voulu appeler son chez elle et qu’il lui avait aussi volée. Mais la rage ne contrebalançait pas l’infinie terreur qui la submergeait. Observer n’était pas une si bonne idée, elle n’avait pas du tout inversé la situation, son emprise fonctionnait toujours. Elle aurait dû être heureuse de le voir sortir un passe partout et ouvrir la porte silencieuse, après avoir remercié la serviable voisine qui retournait en direction de sa boutique le pas sautillant, sûrement remplie de joie à l'idée d’avoir aidé un chevalier servant cherchant à surprendre sa belle. 


 


Elle était tétanisée. Se sentait incapable, ridicule, stupide. Les qualificatifs dont il l’avait si souvent accablés résonnaient dans sa tête. 


 


Elle le vit passer le seuil et tenta de se redresser, mais ses jambes étaient flageolantes . Un flash de lui l’apercevant à la fenêtre passa dans sa tête. Il fallait qu’elle bouge. 


 


Elle contourna le large tronc, puis s’adossa contre le bois, tentant de respirer pour calmer son vertige. Elle voulait disparaître, se réveiller autre part. Mais y' avait-il un endroit assez sûr, celui ci était censé l’être, et pourtant…. 


Elle serra son sac contre elle, tenta d’absorber un peu d’énergie des faibles rayons sur son visage,  pour retrouver la force de croire en un avenir sans regards derrière l’épaule, sans insomnies, sans passé. Si seulement elle n’avait pas été stupide au point de lui confier son passeport, elle se fondrait dans la foule d’un pays lointain. Elle aurait voulu quelqu’un pour la guider, un animal même, comme dans cette édition d’Alice au pays des merveilles illustrée d’étranges gravures que sa mère lui avait laissée comme seul héritage à ses 15 ans, alors que son anglais était largement insuffisant pour qu’elle réussisse à en déchiffrer une phrase. 


Pourquoi pensait-elle à ce livre maintenant, c’était ridicule, il fallait qu’elle parte. 


 


Juste encore une minute pour retrouver un peu de force. 


 


Alice se souvenait des pages jaunies qui portaient encore le parfum du bureau de sa mère, un mélange de vieux papiers et d’encens. Qu’en avait-il fait? L’avait-il brûlé, mis en pièces à défaut de … ou l’avait-il oublié, laissé faire tache sur les étagères du salon, parmi les polars et les livres de développement personnel qu’il aimait lui offrir devant leurs amis, dans son rôle de parfait époux. 


 


Elle crut entendre un cri de rage au loin. Elle se décida, il était temps de se mettre en route.


Mais elle ne réussit pas à avancer. Elle crut que son manteau s’était bloqué contre les aspérités du tronc puis se rendit compte de son erreur lorsqu’elle vit le paysage descendre. 


 


Baissant les yeux, elle vit ses pieds, à un mètre de hauteur. 


 


Impossible.


 


Elle plaqua instinctivement ses mains contre le tronc, comme elle l’aurait fait pour retenir une chute. mais le contact de l’arbre, au lieu d’être rugueux et rassurant, était tiède, souple, mouvant, comme l’eau d’une rivière. 


 


Que se passait-il? 


 


Elle tenta de se débattre mais cela ne changea rien, elle avait même l’impression de monter plus vite encore. Elle leva la tête: La couronne de l’arbre se rapprochait dangereusement. 


 


Lâchant son sac, elle recroquevilla sur elle-même, fermant les yeux dans l’expectative du choc.


 


À la place de ce dernier, elle se sentit glisser au milieu d’un flot tiède. Elle retenait sa respiration, terrifiée. Une masse solide heurta ses pieds. Elle ouvrit les yeux. 


 


Elle était entourée d’eau. Un poisson multicolore l’observait de ses yeux d’éternel surpris. Elle sentit l’air contenu dans ses poumons lui échapper en une volute de bulles blanchâtres. Remettant la surprise à plus tard, elle leva les yeux puis frappa le sol de pierre sombre pour se propulser vers la surface. Elle émergea, crachotant, paniquée. 


 


Une espèce de bassin naturel l’entourait, l’eau d’une couleur qu’elle n’avait aperçu qu’à la télévision. Une impressionnante cascade l’alimentait, semblant passer sous les racines d’un arbre étrangement familier. 


 


Elle resta un instant éberluée, sonnée, à barboter, puis vit son sac qui flottait en amont, près de la rive.


 


Elle nagea jusqu’au bord, ses sens perturbés par la douceur de l’air, les odeurs de fleurs inconnues et les couleurs chatoyantes de l’endroit où elle avait atterri comme par magie. 


 


Elle se hissa sur la roche tiède, à côté de son sac. 


 


Alice était à bout de forces. L’air parfumé lui tournait la tête et elle crut (mais elle devait rêver) déceler parmi les odeurs une ressemblant à s'y méprendre à celle de l’encens qui brûlait dans le bureau de sa mère,  qu’elle n’avait jamais retrouvé malgré des recherches.


 


Rêvait-elle ? À moins qu’il ait réussi à la rendre folle. Dans un cas ou l’autre elle était heureuse d’être ici. Là où il ne pourrait pas la trouver. 


 

Note de fin de chapitre:

merci pour votre lecture.

L'evasion de mon personnage était elle douce selon vous ou bien je suis passé totalement à côté d'une partie de la contrainte. 

 

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