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Notes :

Bonjour à toutes et tous, voici ma participation au concours de Fleur d'épine, RedynaMYTHEr !

C'est un super concours, et je suis ravie d'y participer... Sauf que je ne suis pas du tout satisfaite de ce que j'ai écrit. Je le publie tout de même, mais vraiment, je suis rouillée, il faut me pardonner.

 

Rappel des contraintes :

l faudra donc choisir un mythe parmi la longue liste ci-dessus. Une fois que vous avez votre ou vos personnage(s), il suffit de garder l’esprit/les racines de la trame originelle en apportant une touche moderne et une interprétation qui vous est propre. Vous pouvez ainsi modifier à votre guise, du moment que l’on reconnaît de quel mythe il s’agit et que cela correspond à votre vision/interprétation.

J'ai tiré au sort mythologie gréco-romaine, et j'ai choisi les Parques.

Bonne lecture !

 

- Mais tu vas te rabattre, oui ?

Après une trop courte nuit, qui a d’ailleurs eu lieu en pleine journée, et tant pis pour son rythme circadien, Nona a pris le chemin de l’hôpital. Comme d’habitude, elle enchaîne les mouvements par automatisme. Pied sur l’embrayage, pied sur le frein, baisser le frein à main, tourner la clef, passer la marche arrière. Démarrer. Reculer en jouant habilement des pieds sur les pédales, tourner le volant. Rester vigilante mais conserver, par-dessus tout, l’esprit vide. N’être qu’une entité vague dont le corps se déplace d’un lieu à un autre, et accomplit des tâches variables mais régulières. Rien d’autre.

Cela fait longtemps que la déréalisation fait partie de son quotidien. C’est la seule solution que son esprit a trouvée pour ne pas craquer. Un pied, devant l’autre. Un geste, après l’autre. Pas de pensée. Pas de cerveau. Juste un corps qui se meut, comme de lui-même.

Quand elle enchaîne les nuits, Nona a tendance à être taciturne, surtout sur la route. Le fonctionnement de l’hôpital la fascine : elle a trois ou quatre gardes par semaine – comptées douze heures, treize effectives, bien loin des trente-cinq heures pour lesquelles elle est rémunérée – et ils arrivent tout de même à lui faire enchaîner les nuits. Après, ça l’arrange plutôt, les derniers temps : elle n’a aucune envie d’emmener sa fille de quatre ans à l’école du quartier, où les enfants du personnel médical sont exceptionnellement gardés. Elle a la chance d’avoir le choix.

Le seul défaut du plan, c’était qu’elle ne dort pas. La nuit, elle travaille à l’hôpital. La journée, elle travaille à la maison. Les instants de sieste partagée offerts par sa fille ne sont largement pas suffisant, mais c’est tout ce dont elle peut espérer disposer.

Doux bagnes de la maternité. Un comble, vu son métier.

 

D’un coup de volant habile, elle se gare sur le parking du personnel et monte d’un pas faussement guilleret vers les vestiaires où elle enfile sa blouse. Une blouse bleue, avec des détails colorés. L’hôpital a joué la différence, et abandonné le rose. Ce n’est pas pour déplaire à Nona.

Elle fait le point avec ses collègues : deux femmes ont été reçues il y a un moment déjà, c’est pour bientôt. Une autre vient d’arriver. La nuit ne sera pas de tout repos.

Au point où Nona en est…

 

Alors, tout commence. Les lumières, les cris parfois, les pères anxieux et les femmes au front perlé de sueur. Un siège, un forceps, heureusement, pas de césarienne. Du sang. De la matière fécale. Des tissus arrachés, de la chair meurtrie. La routine, bien différente des scènes dans les films. Plus vraie, peut-être, après tout.

 

Cinq heures du matin. Pas d’admissions, quelques vagues coups de fil de futures mères inquiètes, et sans doute le dernier accouchement de la nuit. Pour une fois, il se présente bien. La péridurale a pu être posée. La chambre est paisible. Il n’y a que Nona : ni médecin, ni stagiaire… Juste elle. Pas de père, non plus.

Ce sont ces accouchements-là que Nona préfère. Elle a l’impression qu’une bulle de complicité se forme dans la chambre, et que la violence de ce qui se passe – parce qu’un accouchement est toujours violent, c’est un déchirement, un arrachement, un cri – en est atténuée. Lorsqu’elles sont seules, Nona et la patiente se mettent sur la même longueur d’onde, comme par magie. Il n’y a personne pour infuser son angoisse, son mépris.

La douleur véhicule seulement une sorte de paix. Nona se dit parfois que c’est, simplement, l’ordre du monde qui est respecté. Les femmes, avec les femmes, dans le partage de la souffrance vécue.

 

L’accouchement se passe aussi bien qu’il peut se passer. Des efforts, des grognements, tout de même. Et puis, au milieu du sang et avant le placenta, un souffle et un autre cri.

Un enfant.

 

Nona garde sa fille le jour, est sage-femme la nuit. Deux maternités pour une seule immense fatigue.

Nona est épuisée. Et pourtant…

Nona tisse le fil de la vie.

 

***

 

Decima passe la porte des urgences en soufflant. Elle n’a pas envie.

Cela fait longtemps qu’elle n’a plus envie. Trop d’heures supplémentaires, trop de tension, trop de mépris. « Infirmière ? Vous torchez des culs et plantez des aiguilles, mais vous ne faites rien. Vous n’êtes pas médecin. » Elle l’entend tout le temps. Elle ne se donne même plus la peine de répondre.

Pas d’argent magique, qu’on lui a dit, elle enchaîne les gardes et ne voit rien à la fin du mois. Parce qu’elle n’est pas médecin, justement. Elle n’en peut plus. Elle aurait bien, comme tant d’autres, déménagé en Suisse mais… C’est trop compliqué. Elle aurait dû prendre sa décision dix ans plus tôt. Maintenant, c’est trop tard. Le monde, et la Suisse, ont changé.

Elle souffle encore quand elle passe au vestiaire. Et puis, vêtue de sa blouse rose, elle arrive dans le service. Une sonde urinaire à poser, une prise de sang à faire, des traitements à délivrer.

Plus le temps de souffler.

Le bracelet connecté que sa sœur lui a offert à Noël, pour lui montrer qu’elle fait du sport même si son emploi du temps ne lui en laisse pas le loisir, prend la poussière sur sa table de chevet. Elle n’a pas besoin de lui pour savoir qu’elle court son marathon quotidien entre les chambres et les étages de l’hôpital de campagne où elle travaille.

 

Decima continue son tour. La petite dame de la chambre 132 est toujours là, fidèle à elle-même. Ce n’est plus une jeune fille, pas encore une dame d’âge mur non plus. Elle doit être à peine plus jeune que Decima, mais elle donne l’impression de porter un poids beaucoup trop lourd sur les épaules.

Contrôle de routine, vérifier qu’il reste assez de solution dans les poches, rien de plus. La petite dame n’est pas là parce que son corps est malade. C’est son esprit qui part et l’abandonne. Depuis plusieurs semaines, elle a cessé de s’alimenter, comme si rien n’avait plus d’importance. Decima a l’habitude que les aides-soignantes apportent et remportent des plateaux-repas intacts, et pourtant… Ce matin-là, le plateau n’est pas intact. Ce matin-là, le poids sur les épaules de la petite dame a l’air juste un peu moins lourd.

- Alors, vous avez mangé ? s’exclame Decima de la voix forte qu’elle utilise avec tous les patients, aussi bien jeunes qu’âgés, pour les réveiller un peu.

La petite dame ne répond rien. Elle fait mieux.

Sur ses lèvres apparaît, pour la première fois, comme une esquisse de sourire.

 

Decima souffle en arrivant au travail, elle enchaîne les heures, elle a envie de vomir l’hôpital et toutes ses contradictions.

Et pourtant… Parfois, un sourire et l’ébauche d’une guérison, au milieu des tumultes, lui coupent le souffle et l’ancrent dans le présent.

Decima souffle, et pourtant…

Decima déroule le fil de la vie.

 

***

 

Morta court d’un patient à l’autre. Elle n’a pas une minute pour elle, mais ça, c’est le refrain de toutes les gardes de toute sa vie. La situation n’y change pas grand-chose, et elle accueille d’un rire jaune la sollicitude toute particulière qu’on lui offre en ce moment. C’est plus dur, évidemment, mais ce n’est ni plus intense, ni plus fatigant. Et elle n’a que faire de la compassion : ce qu’elle veut, c’est qu’on fasse quelque chose. Les belles paroles ne lui donnent que de l’aigreur, rien d’autre.

Elle remballe toutes celles et tout ceux qui lui demandent, avec l’air satisfait de ceux qui se sentent à leur place, si elle n’est pas trop fatiguée.

Elle est trop fatiguée. Mais elle n’a pas attendu l’arrivée d’un virus pour l’être.

 

Son service est le nerf de la guerre. Réanimation. Elle a l’impression de se préparer – avec les moyens du bord, masques périmés et surblouses noires fabriquées par une couturière du coin – à la fin du monde. Elle préfère ça, finalement. Au moins, elle est dedans. Et puis, elle est vieille maintenant. Les enfants sont loin, elle vit seule. Peu importe au fond, si elle attrape cette saloperie. C’est inévitable.

D’ailleurs, elle tousse. Tous ses collègues toussent.

Elle n’a pas peur, elle ne ressent plus que l’aigreur. Son psy lui a dit, lors de leur dernière consultation téléphonique, que c’est une manière de se protéger. Il a certainement raison mais ça n’y change rien.

La rage accentue les couleurs. Toutes les couleurs. Elle voit rouge. Elle rit jaune. Elle est verte de rage.

Ce joyeux mélange ne forme pas l’ombre d’un arc-en-ciel, non. Toutes ces couleurs mises ensemble font un noir mat. Un noir sans espoir.

Le noir de la surblouse de fortune qu’elle porte parce que celles et ceux qui auraient dû lui fournir du matériel adapté l’ont abandonnée.

 

Morta récupère les bilans de la nuit. Nouvelles admissions dans son service, un cas qui vient des soins intensifs, et une autre patiente arrivée tout droit des urgences. Un autre cas déjà dans leur service, mais qui se dégrade.

Trois cas, de toute évidence à mettre sous respirateur. 

Trois vies, trois fils élimés qui ne tiennent plus qu’avec peine au bout d’un immense essoufflement. Les respirateurs peuvent maintenir le fil en état, au moins quelques instants de plus. Jusqu’à ce que…

 

Sauf que des respirateurs, il n’y en a que deux.

Morta tremble déjà.

- On fait quoi ? lui demanda simplement l’interne.

 

Morta, silencieuse, ferme les yeux. Elle savait que ce moment allait arriver. Elle savait que c’était à elle de prendre la décision, et, dans son cynisme, elle croyait s’y être préparée. Elle remarque maintenant qu’il n’en est rien, et que ce rôle qui lui échoit lui donne la nausée.

Verte, la nausée.

Mais noire, surtout, noire encore, comme la colère, comme le deuil, comme le rejet pur et simple de ce qu’elle est sur le point de faire.

 

Elle ouvre les yeux et descelle les lèvres pour répondre. Elle doit faire ce choix.

Dans sa gorge serrée les mots se tarissent.

C’est une condamnation à mort qu’elle doit prononcer, mais elle n’y parvient pas. Elle n’a pas signé pour ça. Elle n’est pas prête. Les mots lui échappent au fond de ses cordes vocales figées.

Elle est désespérée, et muette.

 

Et puis, enfin, un vague toussotement retentit, et elle met plusieurs secondes à remarquer que c’est bien elle qui le produit. Quelque chose se libère.

- Au vu des dossiers des patients, il vaut mieux intervenir sur celui-ci et celui-là. Le dernier risque de ne pas supporter un geste aussi invasif.

- Mais on a déjà posé des respirateurs sur des pa…

- Faites ce que je vous dis.

 

Morta sait bien qu’avant, on a déjà pu poser des respirateurs sur des patients de même type. Mieux vaut essayer, pour voir. Après tout, en temps normal, ça ne coûte rien… Sauf que c’est, dans la situation, à la fois parfaitement impossible et relativement inutile. Il n’y a que deux respirateurs, trois patients, et que cette fois-ci, quoi qu’il arrive, ce geste coûtera la vie d’un autre patient. On ne peut pas juste essayer, pour voir. L’univers entier leur rappelle que si, ça coûte quelque chose, et qu’ils n’ont pas de quoi payer ce prix.

Morta se rassure ainsi. Elle ne condamne personne. Elle se contente de ne pas essayer. Fermer les yeux, ne rien faire.

S’en laver les mains.

Cet idiôme était, après tout, d’actualité.

Aller de précaution inutile en lâcheté. Le tout, contrainte et forcée. Morta soupire sous son masque – chirurgical, puisqu’il n’y a pas mieux à disposition.

 

- Vous êtes sûre qu’on ne l’intube pas ? Il est en détresse respiratoire, il…

- Je suis sûre.

C’est un déchirement. Aucune parade possible. Tant pis. Le soupir l’a calmée. Elle a retrouvé l’efficacité automatique qui l’a toujours servie. On fait comme on peut, on s’indignera, oui, mais plus tard. Et surtout, on ne se lamente pas.

Le sort de cette personne est objectivement bien pire que celui de Morta, et elle refuse de verser dans le misérabilisme de soi vers soi. Qui est-elle pour se plaindre alors que les personnes autour d’elle meurent les unes après les autres ? Elle peut critiquer, elle peut dénoncer, elle peut s’indigner. Mais elle refuse de se plaindre. À quoi bon ? Elle ne peut atteindre personne si la mort même, par faute de moyens, n’émeut pas ceux qui pourraient l’aider.

 

Elle ne condamne personne, donc. Elle prend sur elle une décision dont la nécessité ne provient après tout pas d’elle.

 

Elle soupire encore.

Elle n’aurait jamais cru que devenir médecin impliquerait de choisir qui doit vivre et qui doit mourir.

 

Nona tisse le fil de la vie. Decima le déroule.

 

Et bien malgré elle, Morta le coupe.

 

 

 

 

Note de fin de chapitre:

Petites précisions utiles sur les Parques : ce sont des figures de la mythologie, Clotho, Lachésis et Atropos chez les Grecs, Nona, Decima et Morta chez les romains. Elles ont une image variable et flottante, mais sont dans l'ensemble vues comme les divinités qui maîtrisent la destinée humaine, représentée par un fil. Nona tisse le fil, Decima le déroule, Morta le coupe.

Comme les personnages de cette histoire, Nona est le plus souvent une femme jeune vêtue de bleu. Decima est une femme d'âge mur vêtue de rose. Et Morta est une vieille femme vêtue de noir.

J'espère que ça vous a plu tout de même ! N'hésitez pas à aller lire les autres participations !

Bises de loin !

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