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Notes d'auteur :
Voici la conclusion de cette modeste histoire. J'ai tenté de rester au plus proche du mythe, dans la mesure du possible. Bonne lecture !
Dix neuf heures cinquante-cinq. Pour une fois, Cyrielle et Lili étaient en avance. Les deux femmes, apprêtées comme pour une soirée festive, trépignaient devant la porte d’entrée. Ce fut Madame Riorim qui leur ouvrit. Elle les invita poliment à patienter dans le salon, alors qu’Amélia terminait ses préparatifs dans son studio improvisé. Les parents de la jeune femme quittèrent ensuite l’appartement afin de laisser le champ libre aux trois jeunes femmes.

A vingt heures cinq, Amélia consentit enfin à les rejoindre, resplendissante dans une combinaison rouge et souple qui mettait ses formes en valeur. Cy et Lili, un peu intimidées, ne firent aucun commentaire à ce sujet.

« Venez donc, il faut que je vous prépare », annonça Amélia, les examinant d’un oeil critique. « Cela ne suffira pas pour ce que j’ai prévu. »

Comme elle s’y attendait, les deux étudiantes semblèrent vexées. Cela ne lui ressemblait pas de leur parler ainsi. Mal à l’aise, elles s’exécutèrent tout de même, cherchant les défauts dans le miroir auxquelles elles firent face. Il était très étrange pour Amélia de constater à quel point elles étaient affectées par ses paroles, pourtant loin d’être offensantes, alors même qu’elles n’avaient aucun scrupule à lui asséner des affirmations vexantes.

« Alors, où sont les vêtements dans lesquels on va poser ? », demanda Lili avec excitation, alors que son amie lui brossait les cheveux avec soin.

« Dans le placard », répondit-elle avec un sourire mystérieux. « Je ne voudrais pas gâcher la surprise. Je crois que c’est ma meilleure collection à ce jour.
- Je suis tellement impatiente ! » Cyrielle se leva pour en ouvrir la porte.

« Cela ne sert à rien, Cy, je l’ai verrouillé pour le moment.
- Oh. » Elle se rassit, déçue. « Je pourrai mettre des photos sur Photoflood ? Tu sais, comme ça les gens pourront voir ce que tu fais… 
- Je ne sais pas si c’est une bonne idée…
- Oh si », intervint Lili. « Ca te ferait une sacrée pub ! »

« Nous pouvons faire des photos toutes les trois  », concéda Amélia, l’air absent. « Je me suis bien débrouillée avec le retardateur la dernière fois.
- Hum, je ne sais pas si c’est une bonne idée Mia… », Cyrielle regardait ses ongles avec un intérêt marqué. « Ta dernière initiative n’a pas beaucoup plu aux gens, tu ne crois pas ?
- Je te rappelle que ce sont quand même mes créations…
- Bien sûr, Mia, Cy ne le remet pas du tout en cause. Mais tu vois, après ce qui s’est passé avec Erick… »

Amélia s’y attendait alors, elle accusa le coup, imperturbable. Elle s’occupa des retouches de maquillage sur le visage de Lili qui se tut aussitôt.

« Appolyne m’a dit qu’Erick refuse de sortir de chez eux.
- J’ai eu des nouvelles de sa part », annonça Mia d’une voix faussement mélancolique.

Surprises, les deux femmes se tournèrent vers elle d’un seul mouvement.

« Et c’est maintenant que tu nous le dis ?
- Excusez-moi, il faut que j’aille prendre l’air. »

Elle sortit sur le balcon et admira les lumières qui filtraient des habitations, tout le long de la rue. Comme elle s’y attendait, Cyrielle fut la première à la rejoindre.

« Qu’est-ce qu’il t’a dit, Mia ?
- Ne le dis pas à Lili… », dit-elle avec un sanglot travaillé. « Il m’a avoué qu’il s’était trompé sur mon compte. Il m’avait confondue avec toi et c’est avec toi qu’il voulait communiquer. Mais il est timide…
- Oh Mia… » Elle cacha mal sa satisfaction, qui pointait dans sa voix. « Je suis tellement désolée…
- Il m’a dit que si tu partageais ses sentiments, il faudrait que tu t’excuses publiquement, avec Lili, sur Photoflood pour l’avoir mis dans l’embarras. Tu comprends, il a peur que tu ne l’aimes pas vraiment.
- Il a dit ça ? Je ne voulais pas vous humilier, Mia, je vous promets…
- Je sais bien, Cy, je le lui ai dit. Mais je le comprends. Comment pourrait-il penser autrement ? »

La jeune femme ne répondit pas immédiatement, mais finit par acquiescer.

« Tu es prête ? Va prévenir Lili, j’arrive. »

Sans attendre sa réponse, Amélia lança un live sur Photoflood. Ces derniers jours, elle s’était assurée de savoir le faire, pour ce moment précis. Cy se précipita dans l’atelier pour aborder le sujet avec Lili.

« Bonjour à tous, je suis avec Cyrielle et Lili ce soir, et elles ont une grande annonce à nous faire. »

Ces dernières semaines, elle avait gagné un grand nombre d’« abonnés ». Elle vit les premiers se connecter au live, mais ne prêta aucune attention aux commentaires qui s’affichaient.

« Lili ? Cy ? »

Cyrielle fut la première à s’approcher, un grand sourire sur le visage. Elle saisit le téléphone d’un geste expert.

« Bonjour mes petits chats ! Nous sommes chez Mia ce soir, vous savez à quel point elle est douée pour créer des vêtements. Avec ma belle Lili, nous allons poser pour présenter sa merveilleuse collection. » Lili arriva à ses côtés, un peu incertaine, mais se composa une expression avenante. « D’ailleurs Lili, nous avons une petite mise au point à faire, n’est-ce pas ?
- Bonjour les copains ! Oui, Cy, il semblerait que nous nous sommes un peu précipitées, il y a quelques temps… Vous vous souvenez de notre dernier live ensemble, à la bibliothèque ? Tout cela n’est qu’un énorme malentendu.
- Erick, je suis profondément désolée. Et toi Amélia, j’espère que tu ne m’en veux pas… », fit-elle avec une moue exagérée.

Amélia se saisit du téléphone et, filmant toujours Cyrielle et Lili, répondit d’une voix claire. Enfin, l’heure de sa vengeance approchait.

« Je ne sais pas Cy… Quand vous m’avez laissée tomber pour les photos, je n’ai rien dit. Quand je les ai postées alors que j’avais fini par les prendre seule, tu ne m’as pas soutenue. Puis, vous m’avez fait passer pour une illuminée. Vous m’avez blessée, vous le savez. Alors, en vérité, je vous en veux encore, toi et Lili. »

Le visage de la blonde, choqué et furieux derrière un sourire forcé, valait le détour. Lili regarda ses pieds avec grand intérêt.

« Oh Mia… Ce n’est pas ce que tu crois », répliqua Cy, qui s’approchait discrètement pour récupérer le téléphone.

« Qu’est-ce que c’est alors ? Je ne comprends pas.
- Cyrielle s’est trompée sur tes intentions… »

Amélia fit mine de couper la connexion et posa son téléphone, qui enregistrait toujours.

« Dites-moi, est-ce que c’est vrai ? Est-ce que vous avez sali notre amitié, si elle existe vraiment, parce que j’ai pris des photos sans vous et que je les ai publiées ? Est-ce que vous avez laissé tout le monde m’humilier sans bouger le petit doigt ?
- Non Mia…
- Oh arrête un peu », intervint Cyrielle. « Je sais que tout ça, c’est à propos d’Erick. Tu es tombée amoureuse de lui, très bien, mais je te rappelle qu’il pensait m’écrire. Quoi de plus normal, de toute façon ?
- Répondez-moi.
- Mia… », reprit Lili, attristée par le tour que prenait la conversation.

« Laisse Lili. Amélia semble avoir oublié que sans nous, elle n’est personne. Regarde-toi, tu n’as pas d’amis et tu en es réduite à tomber amoureuse de lettres. D’ailleurs à ce propos, je veux les récupérer.
- Tu ne réponds toujours pas à ma question, Cyrielle. »

La jeune femme tentait de rester solide, malgré les méchancetés assénées par Cy. Elle ignorait pourquoi celle qu’elle avait longtemps considéré comme une amie pouvait la mépriser autant. Lili tentait encore de maintenir un semblant de paix.

« Mia. Je comprends que tu te sois sentie blessée, mais cette situation n’était pas tenable. On te voyait tous les jours avec ce sourire, tu disparaissais à la bibliothèque quelques minutes et tu revenais l’air de rien. Forcément, on a remarqué que quelque chose ne tournait pas rond. Tu ne voulais rien nous dire, mais ce qu’on avait appris était suffisant pour savoir que la situation n’était pas saine. Il se moquait de toi, Mia.
- Les trois-quart des filles sont amoureuses de lui depuis des années, et tu voudrais nous faire croire que d’un coup, il t’écrit des lettres en cachette ? Ne me fais pas rire. Appolyne a raison », intervint Cyrielle, toujours furieuse. « Pendant des années, tu as cherché à éblouir tous les hommes avec ta beauté, mais il faut croire que ça ne leur suffit pas. Tu as très bien compris que ta personnalité n’attirerait jamais personne alors tu as fait ton chantage sur Erick…
- Il n’y a jamais eu de chantage », fut tout ce qu’Amélia parvint à répondre, surprise par la tournure de la conversation. De quoi pouvait bien parler Cyrielle ? Celle-ci divaguait. « Très bien. Si tu es si sûre de toi, va le rejoindre. Je crois que tu n’as plus rien à faire chez moi. »

Elle saisit son téléphone et coupa la transmission. Cinq cent cinquante personnes s’étaient connectées pendant la session. Amélia n’en avait cure. Des masques étaient tombés ce soir-là. Sa manoeuvre ne passa pas inaperçue.

« Qu’est-ce que tu as fait Amélia ? 
- J’ai fait exactement comme vous deux. Un live. »

Un silence assourdissant s’ensuit.

« Tu n’as pas osé… Tu nous as piégées… », souffla Lili, horrifiée.

«  Tu ne nous as pas prévenues ! », hurla Cyrielle. « Comment as-tu pu nous faire un coup pareil ? 
- Exactement de la même manière que tu m’as piégée et que tu as piégé Erick. Qu’est-ce que ça pouvait bien vous faire ? Vous vous cachez derrière votre prétendue bienveillance à mon égard, mais en réalité, la jalousie vous a guidées depuis le début. Chaque fois que j’ai eu besoin de soutien, vous n’avez jamais été là. Maintenant, sortez de chez moi.
- Est-ce que tu as pensé à ta réputation, Mia ? », articula la rousse, toujours choquée.

« Ce n’est pas comme si j’en avais une à protéger, n’est-ce pas ?
- Est-ce que tu m’as dit la vérité à propos d’Erick ? », demanda Cyrielle, toujours remontée.

« A toi de juger. Je ne sais pas si Ethan aura été très ravi de ta prestation ce soir, à toi de voir auprès de qui tu veux assurer ta place. Pour la dernière fois, partez. »

*:*:*


Ce soir-là, elle prit finalement ses photos seule, avec une confiance renouvelée. Cette fois, elles ne finiraient pas sur les réseaux par accident. Amélia recruta également un voisin pour mettre en valeur les vêtements masculins, un lycéen heureux de repartir avec un petit billet. Le moment était venu de retravailler son book et ses candidatures. La jeune femme avait conservé les adresses mail et les numéros de téléphone des contacts que lui avaient indirectement procuré son inconnu. Son coeur se serra à cette pensée. Elle était désormais sûre que le jeune homme avait mobilisé ses contacts pour lui apporter de la visibilité.

En ce qui concernait Lili et Cyrielle, une partie d’elle s’en voulait de s’être rabaissée à leur niveau. Mais Amélia ne pouvait plus supporter leur hypocrisie, leur amitié toxique et malveillante. Elles méritaient, à leur tour, d’être exposées aux yeux de tous. Cela dit, elle n’avait pas cherché à en connaître les conséquences. Ni Lili, ni Cyrielle n’avaient remis les pieds à l’université depuis, ce qui l’avait vaguement fait culpabiliser. Dans les couloirs, les quolibets à son égard s’étaient calmés. Cerise sur le gâteau, depuis cinq jours, elle n’était pas tombée sur Appolyne.

Les vacances de Noël pointaient le bout de leur nez lorsque Amélia finit par croiser la soeur jumelle d’Erick. Celle-ci, pour une fois, ne l’attaqua pas publiquement. Au lieu de cela, elle s’arrangea pour qu’elles se retrouvent seules.

« J’ai vu la vidéo », dit-elle simplement.

« Comment va Erick ? », questionna Amélia, sans réfléchir. Elle s’inquiétait pour lui, même s’il l’avait rayée de sa vie.

« De quel droit… » Appolyne commença à s’énerver. Cependant, elle s’interrompit et plissa ses yeux. « Il va très mal. Je te laisserai lui parler à condition que tu me rendes quelques services.
- Tout ce que tu veux », répondit aussitôt l’étudiante, trop heureuse d’avoir une opportunité de s’excuser.

« J’ai une dissertation à rendre pour Dubois demain, à dix heures. Je l’avais complètement oubliée donc je n’ai pas encore commencé. » Elle sortit une feuille de son sac et la lui tendit. « Rédige-la moi, pour demain neuf heures. On se retrouve ici. Et fais-moi un truc potable, sinon tu peux oublier mon frère. »

Puis, elle se retourna sans ajouter quoi que ce soit. Amélia déplia le papier, les doigts tremblants. Le sujet était intitulé « Les réformes modernes du droit des entreprises en difficulté ». Il était seize heures. Sans aucune recherche préalable, elle ne voyait pas comment elle allait pouvoir s’en sortir. La mort dans l’âme, elle se dirigea vers la bibliothèque. Pour Erick, elle devait au moins essayer. Elle saisit tous les livres de droit commercial qu’elle put, et les empila sur une table vide. Quel dommage que Dubois ne leur ait pas donné le même examen !

Les heures passaient et elle en était toujours au plan de la dissertation. Amélia ne parvenait pas à aligner ses idées de manière cohérente. Elle détestait le droit commercial. Ses propres notes dépassaient à peine la moyenne, mais là, elle ne pouvait pas se rater. L’étudiante se prit la tête entre les mains. Le découragement s’insinuait dans son âme, glaçant ses pensées les unes après les autres. Il lui devenait impossible de réfléchir. Sa gorge se noua. Les larmes affluèrent sous ses paupières désespérément closes. Un premier sanglot s’échappa de sa gorge, puis un second. Non… Elle ne pouvait pas craquer ici, dans cette bibliothèque presque vide.

« Tu as besoin d’aide avec cette dissertation ? »

Amélia se redressa brusquement et essuya discrètement ses larmes, avant de se tourner vers la source de cette voix compatissante. Deux étudiantes un peu plus âgées l’observaient avec inquiétude.

« Oh, mais je te connais ! », s’exclama l’une d’elles avec entrain.

Oh non… C’était reparti pour une humiliation. La jeune femme s’assit aux côtés d’Amélia, un grand sourire sur les lèvres.

« Tu as beaucoup de talent !
- Oh euh… merci beaucoup », réagit Amélia, légèrement embarrassée.

« Quand est-ce qu’on verra la prochaine collection ? », renchérit son amie. « D’ailleurs, ce n’était pas cool ce que t’ont fait ces filles avec qui tu traînes.
- Arrête de l’embêter Mimi. Montre-moi donc ce devoir qui te pose problème. »

Sans attendre de réponse, l’inconnue saisit la feuille portant le sujet.

« Dubois ne se renouvellera donc jamais… », soupira-t-elle. « Ecoute, va te chercher un café, j’appelle deux-trois amis et on en reparle, d’accord ? »

Devant le ton impératif de l’étudiante, Amélia n’osa pas répliquer et se précipita vers la machine à café dans le hall. Là, la grande horloge indiquait vingt heures trente. Dehors, le ciel était d’un noir d’encre, constellé d’étoiles scintillantes. Amélia attendait la neige avec impatience. Elle se faisait de plus en plus tardive et rare au fil des années. Le réchauffement climatique y était-il pour quelque chose ? Récupérant deux gobelets fumants, elle remonta anxieusement vers la bibliothèque. Ces femmes, qu’elle ne connaissait pas, allaient-elles réellement l’aider ?

Ils étaient quatre lorsqu’elle retourna à sa table. Deux hommes avaient rejoint Mimi et son amie, et ils tapent tous frénétiquement sur leurs ordinateurs respectifs. En s’approchant, elle réalisa qu’ils s’étaient répartis le travail et rédigeaient chacun une sous-partie différente de la dissertation.

« Oh Amélia, je te présente Nicolas et Maurice. Ils ont gentiment accepté de nous aider. Assieds-toi avec nous et ne t’inquiète pas. Nous n’en aurons pas pour très longtemps. »

Plantée là, avec ses deux tasses, la jeune femme faillit fondre en larmes à nouveau mais cette fois, de gratitude. Maladroitement, elle tendit les tasses aux deux femmes, qui furent surprises de cette attention.

« Oh, il ne fallait pas, c’est adorable ! Au fait, je crois que je ne me suis pas présentée. Moi c’est Akilée, mais tout le monde m’appelle Aki, on se demande pourquoi », fit-elle en roulant des yeux.

« C’est un joli prénom », répondit aussitôt Amélia, avec sincérité. « Ca me rappelle la mythologie.
- Tu avais raison Aki, elle est vraiment chou », rit le dénommé Nicolas.

Amélia repartit acheter des cafés aux deux hommes, malgré leurs protestations, peinant à croire ce qui lui arrivait. Ces parfaits inconnus l’aidaient, sans attendre de contrepartie. La reconnaissance la faisait bégayer, ce qui les amusait beaucoup. Une bonne heure plus tard, Mimi avaient synthétisé leurs travaux respectifs et harmonisé l’ensemble. Elle lança victorieusement l’impression.

« Et voilà ! Tu vas pouvoir passer une nuit tranquille.
- Comment puis-je vous remercier ? Etes-vous sûrs qu’il n’y a rien qui ne puisse vous faire plaisir ? », insista la jeune femme.

Ils rangèrent leurs affaires sans répondre dans un premier temps. Puis, Maurice se pencha vers elle avec un sourire en coin.

« Faire barrière au harcèlement, ça nous fait plaisir. »

Avec un clin d’oeil et une tape sur l’épaule, il quitta la pièce, suivi de ses amis, qui lui adressèrent des signes d’adieu. Comment l’avait-il su ? Amélia baissa les yeux vers la feuille qui était restée sur la table, la feuille que lui avait donnée Appolyne. En haut à droite, elle ne l’avait pas remarqué auparavant, son nom était écrit en lettres majuscules : A. SORE.

*:*:*


Amélia attendait avec nervosité dans le couloir où elle avait rencontré Appolyne la veille. Il était déjà neuf heures cinq. Si la brune n’arrivait pas rapidement, elle devrait se rendre en cours, sans pouvoir lui remettre la dissertation. S’était-elle trompée de lieu de rendez-vous ? Elle reconnaissait pourtant l’amphithéâtre devant lequel elle se trouvait…

Elle était sur le point de partir lorsque, enfin, Appolyne daigna montrer le bout de son nez. Elle eut l’air surprise de la voir là. Amélia lui tendit le devoir, le coeur battant. Il était vraiment excellent. Les étudiants de la veille connaissaient leur sujet sur le bout des doigts. Avec une moue dubitative, la soeur d’Erick parcourut rapidement le devoir. Au fur et à mesure de sa lecture, elle devint livide.

« Ce n’est pas toi qui a écrit ça », cracha-t-elle, visiblement vexée.

Amélia comprit alors qu’elle n’avait jamais eu l’intention de rendre le devoir qu’elle avait écrit. Cy - ou Lili - avait dû lui confier que le droit commercial était son point faible et elle avait voulu la piéger, l’obliger à renoncer à son frère.

« Tu m’as demandé une dissertation, la voici », répondit-elle, avec prudence.

« Je ne suis pas convaincue », dit-elle d’une voix mauvaise. « Demain, je me rends à une soirée de Noël. Il me faut une robe, je n’ai rien à me mettre. Il me faut une robe moulante, entièrement doublée en dentelle de Calais dorée et en lamé or. Couds-la moi, et peut-être que tu reverras mon frère. Demain, même heure, même lieu. »

Une nouvelle fois, elle tourna les talons sans réfléchir. Du lamé or ? De la dentelle de Calais dorée ? Si Amélia avait une idée précise de la robe qui plairait à Appolyne, elle ne voyait pas comment elle pourrait se procurer les matériaux. La dentelle de Calais coûtait extrêmement cher et ne se trouvait pas à la mercerie du coin. Elle devait, en revanche, avoir le lamé requis dans son placard. Elle n’en était pas certaine. Elle soupira. Après les cours, elle n’aurait que quelques heures pour travailler.

Elle n’avait pas assez de tissu lamé doré. Il fallait qu’elle aille s’en procurer, mais elle avait téléphoné à ses merceries préférées, les implorant, mais rien n’y faisait. Personne, autour de chez elle, n’avait ces tissus spécifiques en stock. Elle n’aurait jamais le temps de terminer cette robe avant le lendemain matin, encore moins avec les matériaux requis. Blême, elle avança comme un zombie en direction du balcon, dans l’espoir que l’air glacial lui fasse du bien. Pourquoi Appolyne s’acharnait-elle à lui réclamer des défis impossibles dans des délais absurdes ? Et surtout, pourquoi Amélia se laissait-elle faire ? Rien ne l’obligeait à lui obéir. Mais elle voulait qu’Erick lui pardonne. Elle voulait avoir une chance de le revoir, de lui parler. C’était puéril, certes, mais cela animait son coeur. Elle soupira et se réfugia sur son lit, le regard vide.

Deux heures s’étaient ainsi écoulées lorsque la sonnette de la porte d’entrée sonna avec insistance. En l’absence de ses parents, la jeune femme se leva de mauvaise grâce et alla ouvrir. Devant elle, un livreur portait un gros paquet sous le bras.

« Amélia Riorim ?
- C’est bien moi », répondit-elle avec méfiance.

Elle n’avait pourtant rien commandé dernièrement. Elle signa sur le petit boîtier qu’il lui tendit et saisit le paquet. Le poids, la texture du colis ne laissèrent aucune place au doute. La jeune femme se dépêcha de l’ouvrir, une fois à l’intérieur. Serait-ce possible ? Est-ce bien… Un superbe tissu lamé d’or s’échappa du colis. Il devait y en avoir pour cinq mètres à l’intérieur, ce qui était largement suffisant. Et ce n’était pas tout. Il y avait également une bobine de fil doré et trois mètres de dentelle de Calais. Il devait y en avoir pour une belle somme. Qui avait bien pu lui envoyer ce colis ? Une simple lettre dactylographiée s’échappa du paquet.

Nous avons appris ce qui était attendu de toi sur Photoflood. Nous espérons que ce matériel te permettra de relever le défi, à toi de laisser parler ton talent à présent ! Courage, nous croyons en toi.

Une dizaine de créateurs qu’elle connaissait uniquement de nom avaient signé la lettre. Le coeur d’Amélia se gonfla de gratitude. Sans perdre une seconde, les remerciant intérieurement, Amélia se mit au travail. Dans son atelier, elle cousit sans relâche, avec une concentration extrême, essuyant régulièrement les perles de sueur qui naissaient sur son front. Il était une heure du matin lorsqu’elle termina, au grand soulagement des Riorim qui avaient réclamé le silence à plusieurs reprises, désireux de dormir sans l’infernal tressautement de sa surjeteuse. Amélia fut fière de son travail. Elle résista à la tentation d’ajouter une étiquette pour apposer sa marque. Cela n’aurait sans doute pas plu à Appolyne. Puis, avant d’aller se coucher, elle remercia un par un ses généreux donateurs dans la messagerie de Photoflood.

*:*:*


Une nouvelle fois, Appolyne arriva en retard au rendez-vous. Une nouvelle fois, elle fut surprise de voir Amélia l’attendre, sereine et rayonnante. Elle ne put émettre aucune critique et la jeune femme put voir ses yeux briller, malgré ses tentatives pour rester impassible.

« En fait, je ne pourrai sans doute pas aller à cette soirée. Mais je vais la prendre quand même, pour une autre fois.
- Pourquoi ? » La question lui échappa, malgré elle.

« Eh bien, Erick a encore refusé de me présenter Rick Madon, j’avais prévu d’y aller avec lui. »

Amélia déglutit. Si Erick était une petite célébrité, ce n’était pas grand chose en comparaison de la notoriété dont bénéficiait Rick Madon. Même Amélia, qui ne connaissait pas spécialement ses films, savait mettre un nom sur son visage. Il vivait dans la métropole voisine, d’où il s’éclipsait régulièrement pour les besoins de son métier. Appolyne pensait-elle sérieusement avoir une chance ?

« Je ne te demanderai même pas de m’arranger un rendez-vous avec lui pour ce soir. C’est de toute façon impossible que tu puisses faire quoique ce soit », déclara la brunette, s’éloignant avec la robe dorée dans les bras. « C’est dommage, j’avais presque changé d’avis à ton sujet. »

En effet, cela relevait de la mission impossible. Furieuse, Amélia se blâma pour sa stupidité. Appolyne avait-elle réellement eu l’intention de la laisser voir son frère, pour qu’elle ait enfin une chance de lui expliquer ce qu’il s’était passé, combien elle était désolée ? Elle réprima un grognement de frustration, mit sa fierté - ou du moins ce qu’il en restait - de côté et rattrapa la jeune femme.

« Si je t’obtiens ce rendez-vous, est-ce que tu me promets que je pourrai parler à Erick ? », lui demanda-t-elle fermement.

« La question ne se pose pas », chuchota-t-elle, jetant des regards autour d’elle. « S’il ne voit pas mes messages, je ne vois pas pourquoi il lirait les tiens. »

Puis, elle s’éclipsa pour de bon. Amélia serra les poings, écoeurée. Appolyne avait sans doute raison. Depuis le début, elle se jouait d’elle, mais Erick en valait la peine, se disait-elle confusément. Elle l’avait trahi. Elle méritait ce que sa soeur jumelle lui infligeait. Ce n’était pas le moment de lâcher. Car après tout, qu’avait-elle à perdre à tenter ?

Une fois rentrée chez elle, Amélia s’installa devant son ordinateur portable. Elle avait réfléchi toute la matinée à ce qu’elle pourrait écrire, sans jamais être bien convaincue. Il fallait à présent se lancer. Quelques clics lui permirent de retrouver le profil de Rick Madon sur Photoflood. Il y avait peu de chance qu’il voie son message, surtout à quinze heures. Alors, elle improvisa d’un trait.

Bonjour,

J’espère de tout coeur que vous lirez mon message car je suis désespérée. Je souhaite mettre les points sur les i tout de suite : je ne suis pas là pour vous harceler de mots enamourés, d’éloges, dans le but de flatter votre égo. Je pense que d’autres passionnés sauront le faire bien mieux que moi.

Je suis désespérée car j’aime un homme. J’ai trahi sa confiance parce que j’avais peur et je le regrette amèrement. Cependant, nous n’avons pas pu en parler et je ne sais comment le contacter, autrement que par sa soeur. Et cette soeur en question va me permettre de le voir, si je lui obtiens un rendez-vous avec vous.

C’était vraiment stupide de ma part de vous écrire. Vous devez être bien occupé. Pourquoi vous intéresseriez-vous à ces histoires ? Je suis désolée.


Mia appuya sur une touche pour tout effacer, mais réalisa qu’à chaque paragraphe, elle avait envoyé le petit bloc de mots. Mortifiée, elle chercha la fonction « effacer » le message. Si elle pouvait au moins les supprimer avant qu’il les voie… Mais déjà, une réponse lui parvint :

Bonjour Amélia.

J’ai un peu honte de t’avouer que je suis au courant de l’histoire en question. Dis-moi comment je peux t’aider. Quand dois-je la rejoindre ? De quelle preuve aurais-tu besoin ? Je suis désolé par avance : il est impossible que je sois d’une grande amabilité avec cette personne, mais je ferai un effort. ;)


Bouche bée, Amélia relut ce message trois fois de suite, incapable de formuler des pensées cohérentes. Comment pouvait-il être au courant ? Pourquoi l’aiderait-il ? Ces derniers jours, elle allait de surprise en surprise, devant la bonté de certaines personnes. Les larmes aux yeux, elle répondit :

Merci infiniment ! Je sais simplement que c’est ce soir. Peut-être pourriez-vous lui envoyer un message pour vous arranger avec elle ? Du fond du coeur, merci. Que puis-je faire pour vous remercier ?

La réponse ne se fit pas attendre.

Tu peux me tutoyer ;) D’accord, alors envoie moi son profil, s’il te plaît. Je lui dirai que je viens de ta part. Tu me remercieras quand vous serez réunis avec cet homme. Ne t’en fais pas pour ça.

Elle se perdit une nouvelle fois en remerciements et lui transféra le contact d’Appolyne. Elle n’en croyait pas sa chance. Contre toute attente, Rick Madon lui avait répondu. Que savait-il exactement ? Elle n’imaginait pas que cette histoire avec Cy et Lili, avait touché un public au-delà de l’université. Que pensait-il exactement ? Amélia avait fui les réseaux comme la peste et ne savait donc pas ce qui s’y trouvait. Elle ne voulait pas savoir ce qui s’y trouvait. Même après la dernière vidéo avec Cy et Lili, elle n’était jamais retournée sur son fil Photoflood pour en analyser les retombées. Cela ne l’intéressait tout simplement pas.

Son téléphone vibra, à plusieurs reprises. Un numéro inconnu l’appelait. Curieuse, Amélia décrocha, espérant secrètement entendre la voix d’Erick.

« Allô ? », interrogea une voix féminine.

Presque.

« Ecoute, j’ai eu un message de Rick. Je ne sais pas comment tu as fait, mais le plus important c’est que j’ai mon rencard.
- Est-ce que je…
- Ecoute. Je ne suis pas sûre que la robe me convienne. Donne-moi toutes tes créations, comme ça, j’aurai le choix. »

Amélia blêmit. Ses créations ? Non… Elle ne pouvait pas les céder comme ça. C’était son oeuvre, le travail de sa vie.

« Riorim ? Tu m’as entendue ?
- Oui, je… je ne sais pas si…
- Je croyais que tu voulais vraiment parler à mon frère. Il faut croire que tu n’es pas si déterminée que ça à te faire pardonner.
- Si, bien sûr que si. Mais qu’est-ce qui me garantit que cette fois, je pourrai lui parler ?
- Amène les fringues chez moi et tu le verras. Il est là en ce moment. Sonne au troisième étage, SORE, 23 rue de la République. Tu vois où c’est ? »

23 rue de la République ? Amélia habitait au 22, précisément au troisième étage. Serait-il possible que… ? Elle se précipita vers le balcon. Il n’y avait aucun doute. Sur une fenêtre de l’appartement d’en face, un voilage était ouvert. Appolyne lui adressa un signe de la main, un sourire narquois aux lèvres. Depuis tout ce temps, Erick était là, en face d’elle, dans ce logement dont elle n’avait jamais vu les habitants, jusqu’à aujourd’hui.

« Tu as dix minutes. »

Appolyne raccrocha et referma le rideau. Mia ne pouvait y croire. Tout ce temps, il était si près et en même temps, si loin. Tant de semaines, elle avait spéculé sur la manière dont il avait obtenu son adresse, comment il pouvait la connaître. Derrière les voilages de son appartement, il pouvait observer, sans être reconnu. Comme il lui manquait…

Amélia revint soudain à la réalité. Sans plus réfléchir, elle se précipita vers son atelier et ouvrit le placard en grand, saisit une valise et jeta les vêtements les uns après les autres à l’intérieur. Le fruit de centaines et de milliers d’heures de travail tout au long de sa vie fut ainsi rassemblé sans cérémonie. Cela lui creva le coeur, mais cela restait du matériel, son passé. Erick était son futur, son avenir. Malgré sa trahison, elle ne pouvait s’empêcher d’y croire, d’espérer. Ils étaient faits l’un pour l’autre, n’est-ce pas ? Pour lui, elle était prête à tout, à en perdre la raison.

Le coeur lourd, bien plus lourd que les valises qu’elle traînait, elle quitta son appartement. Il ne restait plus rien dans son placard. Il était tristement vide, elle n’avait pas pu se résoudre à s’y attarder. Les larmes aux yeux, la tête haute, elle se dirigea vers la grande entrée de son immeuble. Dehors, il avait commencé à neiger. Les flocons s’écrasèrent sur son visage, se mêlant aux rares larmes salées. Déterminée, la jeune femme traversa la route, à grands pas, pour ne pas être tentée de faire demi-tour. Le regard droit devant elle, elle s’avança vers la porte et prit à nouveau l’ascenseur. A la fois vers son ennemie et vers son amour. A chaque pas, son coeur oscillait entre joie et tristesse, espoir et désespoir, amour et haine.

Elle sonna à la porte, qui s’ouvrit aussitôt. Appolyne, le regard triomphal braquait un téléphone devant elle.

« Viens donc prendre le thé, chère Amélia. Le temps que je regarde ce que tu m’as apporté. »

Elle tourna son téléphone et se désintéressa aussitôt de la jeune femme.

« Et maintenant les amis, voyons voir ce que contiennent ces valises ! »

Devait-elle être surprise ? Plus vraiment. Amélia se sentait lasse, terriblement lasse et s’assit devant une tasse fumante. Appolyne vidait le contenu des valises, le téléphone filmant toujours, jetant les habits l’un après l’autre, formant deux piles sur le tapis. Ce fut à ce moment, sans doute, que la colère gagna finalement Mia. Elle se leva d’un bond et arracha le téléphone des mains d’Appolyne et le jeta un peu plus loin au sol. Elle entendit un vase se briser.

« J’en ai assez ! Je ne mérite pas d’être traitée comme tu le fais, tu n’es qu’une sadique égoïste ! », hurla-t-elle. « Tu prétends agir pour protéger ton frère, mais tout ce que tu fais, c’est pour tes propres intérêts ! Je refuse de participer à cette mascarade !
- Dommage, tu étais si près du but. »

Appolyne semblait à peine surprise. Avec des gestes négligents, elle remit les vêtements qu’elle avait devant elle dans la valise. Puis elle se leva et la regarda fixement, sans une once de pitié.

« Par contre, tu avais tort. J’agis réellement pour protéger mon frère. Maintenant, sors de chez moi.
- Mais…
- SORS !
- Ca suffit ! »

Une voix puissante couvrit les leurs. Amélia la reconnut instantanément et se tourna aussitôt vers lui. Erick. Posté dans l’encadrement de la porte, les bras croisés, le regard brun parcourant la pièce avec stupéfaction. Une vague de tendresse s’empara de la jeune femme, suivie de près par la honte, mais Appolyne fut la première à réagir.

« Retourne te reposer. Ne te préoccupe pas de cette mythomane.
- Je vais bien, Po. Laisse-nous.
- Mais, je…
- Laisse-nous. S’il te plaît. »

Enfin, pour la toute première fois, Amélia se retrouva seule avec lui. D’abord, aucun des deux n’osa briser le silence, s’observant mutuellement avec intensité. Puis, elle se souvint que c’était l’opportunité qu’elle avait attendue si longtemps.

« Je… Je suis désolée de t’avoir dérangé, je voulais juste… » Elle s’interrompit, cherchant ses mots. « Je suis désolée pour le vase, je le remplacerai. Je suis désolée pour… pour tout. Je sais que je t’ai trahi, j’ai eu peur et… J’aurais dû te dire que ça ne me suffisait plus. Je ne voulais pas… Je ne voulais pas révéler ce qu’il se passait à toute l’université et je… Enfin… Je suis consciente que tu dois être très en colère contre moi et je suis désolée pour tout. » Effrayée par son regard toujours aussi intense, Mia recula de plusieurs pas. « Je… Je vais te laisser tranquille maintenant, je n’aurais jamais dû venir…
- En effet, tu n’aurais pas dû. »

Le poignard en plein coeur fit mal. Il fut extrêmement difficile de ne pas s’effondrer. Incapable de le regarder plus longtemps sans fondre en larme, elle se retourna et se dirigea maladroitement vers la porte, abandonnant les valises ouvertes derrière elle.

« Tu n’aurais pas dû céder à son chantage. Tu n’aurais pas dû brader tes merveilleuses créations pour moi. Je… Je n’en vaux pas la peine. En réalité, c’est à moi de m’excuser. Pas à toi. »

Amélia se figea, n’en croyant pas ses oreilles. Se pouvait-il ? Elle l’entendit s’approcher d’elle, le pas hésitant.

« Je ne t’ai jamais répondu et j’en suis désolé. En réalité, je n’ai pas quitté cet appartement depuis un mois et tu as le droit de savoir pourquoi. Ce n’est pas de ta faute. Depuis toujours, j’ai une santé assez fragile. Régulièrement, je suis amené à manquer les cours, rester confiné chez moi. C’est ma soeur qui s’occupe de moi, ma mère étant constamment en déplacement. Cela n’a pas été facile pour elle… » Amélia se tourna lentement. Il tendit les mains vers elle, implorant. « Elle a ses défauts, je suis le premier à le reconnaître mais je lui dois tellement. Alors quand elle m’a parlé de toi, de tes photos, j’ai été lâche. Je ne lui ai pas dit la vérité. Je n’ai tout simplement pas osé. Pourtant, je ne pouvais taire mon coeur plus longtemps alors j’ai décidé de t’écrire. Honnêtement, je pensais que tu me prendrais pour un fou. »

Elle fit un pas vers lui, à la fois galvanisée et tétanisée par les révélations. Cette contradiction fondamentale l’empêcha de se laisser emporter par le soulagement.

« Avec toi, j’étais moi-même. Je n’étais pas Erick Sore, le musicien de Photoflood. Je n’étais pas non plus le fragile Erick qui doit prendre des tas de précautions lorsqu’il sort de chez lui. Je ne peux pas tomber malade comme n’importe qui. Avec moi, un rhume devient rapidement pneumonie, une grippe peut m’être fatale. Personne ne le sait.
- Est-ce pour cette raison que… que tu ne voulais pas me dire qui tu étais ? » demanda-t-elle, prudemment.

« Je suppose que j’ai peur de ta réaction, oui. C’était tellement plus facile à travers des mots sans visage, qui ne risqueraient pas de provoquer ton rejet. Et puis, je ne voulais pas devoir choisir entre ma soeur et toi. Mais j’ignorais tout ce qu’elle t’a fait subir, jusqu’à ce que Rick Madon m’envoie un message et me raconte ce qu’il se passe sur Photoflood. Je t’ai alors vue traverser la route, des valises pleines. Je n’osais y croire. Si tu veux les récupérer et faire demi-tour, je comprendrais… », termina-t-il d’une petite voix.

«  Quelle idée ! Comment peux-tu envisager une chose pareille ? »

Les mots coulèrent sans difficulté, sortis tout droit de son coeur. Une lueur s’alluma au fond des yeux bruns d’Erick qui saisit aussitôt ses mains. Comment était-il possible de passer de l’enfer au paradis en quelques secondes ?

«  Elle te dit ça maintenant, mais elle te quittera à la moindre contrariété. »

Mia tourna vivement la tête pour découvrir Appolyne, le regard furieux, assise devant la tasse au thé désormais tiède. Depuis combien de temps écoutait-elle ? Et surtout, de quoi se mêlait-elle ?

« Po, tu sais que je t’adore, mais pas aujourd’hui. J’ai vu ce que tu as fait. Tu ne sais rien de nous, qui es-tu pour juger ? 
- Mais…
- J’ai du mal à croire que tu sois si jalouse de sa beauté et de son talent que tu te servirais de moi pour te venger. »

Appolyne resta muette, furibonde. Enfin, elle quitta la pièce, pour de bon cette fois-ci.

« Alors, Mia, acceptes-tu mes excuses ? », demanda enfin le jeune homme.

La chaleur de ses yeux l’enveloppa toute entière. Timidement, elle acquiesça, sans voix. De toute façon, si elle avait voulu répondre, elle en aurait été incapable car les lèvres du jeune homme vinrent aussitôt se poser sur les siennes. Il lui sembla avoir attendu ce baiser toute sa vie. Enfin, elle était à sa place. Et les yeux chargés de colère d’Appolyne ne pourraient rien y changer.

« Tout ira bien », lui chuchota-t-il au creux de l’oreille.

Un grand sourire aux lèvres, Amélia le crut.
Note de fin de chapitre:
Merci d'avoir lu jusqu'au bout. Cette fin ne me satisfait pas entièrement, mais en réalité, aucune ne m'a jamais satisfaite ! Pour Amélia et Erick, c'est un nouveau début, tout comme la fin du mythe d'Eros et Psyché marquait le véritable commencement de leur histoire. J'espère que cette adaptation vous aura semblé fidèle et vous aura plue. Prenez soin de vous.
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