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Notes d'auteur :
Voici la seconde partie de cette histoire (sur quatre).
Bonne lecture !
La réalité fut difficile à discerner du rêve, lorsque Amélia ouvrit les yeux le lendemain matin. La lettre anonyme reposait toujours sur sa table de chevet, témoignage de tous les événements de la veille. Comme la veille, cela la réconforta, mais ne lui permit pas de se tranquilliser tout à fait.

« Alors, ça te plaît de montrer ton cul ? »

« Tu as beau poster autant de photos que tu voudras, aucun mec ne voudra de toi, rentre-toi ça bien dans le crâne. »


Et tous ces messages indécents qu’elle avait reçu… Amélia ne comprenait toujours pas ce qu’il se passait. Pendant des années, elle était passée inaperçue. Bien sûr, elle avait déjà surpris des regards intrigués sur elle, mais au contraire de Cyrielle et Lili qui collectionnaient les rendez-vous, personne ne l’avait jamais invitée à sortir. Ses propres tentatives de prendre les devants s’étaient systématiquement soldées par des échecs.

D’abord, il y avait eu Antoine au collège. Elle était tombée sous le charme de ce garçon ni populaire, ni marginal. Il lisait souvent, écoutait en cours, avait des amis bien connus. Peut-être que quelque part, elle s’était identifiée à lui… Un jour, prenant son courage à deux mains, elle était allée s’asseoir face à lui à la cantine. Mia s’en souvenait encore. Son coeur battait à tout rompre, ses doigts tremblaient alors qu’elle portait son plateau, et elle retenait tant bien que mal ses rougissements. Dépassant la table qu’elle occupait habituellement avec Cyrielle et Lili, elle s’était dirigée vers cet Antoine, qui attendait encore ses amis, seul. Aucune conversation n’avait été préparée à l’avance, l’objectif était avant tout une simple prise de contact. Mais le garçon l’avait regardée avec une grande perplexité, un peu sur la défensive.

« Que veux-tu ? Pourquoi t’asseoir avec nous ce midi ? »

Un peu surprise, la jeune Mia lui avait répondu d’une voix tremblante qu’elle voulait simplement faire connaissance et qu’il était bon de bousculer parfois les habitudes. Il avait répondu, d’une voix un peu étrange.

« Tu trouves ça drôle, de te moquer de moi ? »

Cinq longues minutes plus tard, Amélia avait décampé, son repas intouché, son appétit et son courage envolés. Ils ne s’adressèrent plus jamais la parole. Cet évènement avait dissuadé la jeune fille de tenter des approches similaires.

Puis, ce fut Florian au lycée. Cyrielle avait invité une cinquantaine de personnes pour son anniversaire, dans une salle privatisée pour l’occasion. Il était près de minuit, la fête battait son plein, l’alcool coulait à flots. Passablement éméchée, Amélia fut attirée par ce garçon en particulier, qu’elle connaissait surtout de vue, ses yeux bleus et ses traits fins ne la laissant pas insensible. Sa timidité vaincue par la fatigue et l’alcool, elle s’était approchée de lui et ils avaient dansé ensemble pendant de longues minutes sans échanger un mot. Le lycéen lui avait alors demandé de le rejoindre à l’extérieur. Un peu étourdie, Amélia s’était d’abord précipitée aux toilettes pour examiner son reflet et soulager une envie pressante. A peine quelques minutes s’étaient écoulées avant qu’elle ne se rende au point de rendez-vous, pleine d’enthousiasme. Mais il n’avait apparemment pas su l’attendre. Lili, dans ses bras, l’embrassait à pleine bouche, comme si le monde autour d’eux n’existait plus.

Ce n’étaient que deux exemples qui l’avaient marquée. Pourtant, son reflet dans le miroir ne lui déplaisait pas, mais elle devait paraître bizarre aux yeux des autres, aussi bien hommes que femmes. Cyrielle et Lili étaient ses seules amies. Elles se connaissaient depuis la plus tendre enfance et leurs parents s’invitaient régulièrement à dîner, encore aujourd’hui. Amélia s’était résignée, depuis longtemps, à rester dans l’ombre, trop étrange, trop intimidante peut-être, pour le commun des mortels.

Jusqu’à hier. Qu’est-ce qui avait changé à ce point pour que tout le monde se permette de lui adresser la parole pour lui adresser des messages obscènes ? Elle ne se souvenait pas que les photos en maillot de bain de ses amies aient déclenché une telle tempête. Personne ne les avait accusées de vendre leurs fesses, comme elle avait pu le lire dans des messages insultants. En quoi était-ce différent ? Ses créations étaient davantage destinées aux tapis rouges qu’à la vie quotidienne, certes. Cela justifiait-il les commentaires qui lui avaient été assenés ?

Assise en tailleur devant la table basse, Mia se décida finalement à répondre à son interlocuteur anonyme.

Cher inconnu,

Je tiens à te remercier pour ta lettre qui m’a mis du baume au coeur. Oui, cette publication était un accident. A l’origine, c’était un message privé, mais ma méconnaissance de Photoflood m’a piégée… Je suis ravie que tu aies compris ce qu’il en était réellement. J’étais en train de constituer un book pour présenter mes créations. Je ne m’attendais pas à un tel déferlement… J’espère que tout ira mieux dans les prochains jours. Cela devrait se tasser et les choses reviendront dans l’ordre, n’est-ce pas ? Je redeviendrai invisible, comme avant. J’ai si hâte !

Je suis curieuse de connaître ton identité, mais je respecte ton souhait. Après tout, qui suis-je pour exiger quelque chose de toi ? Quelque part, cela me rassure que tu ne veuilles pas me rencontrer. Après ces messages que j’ai reçus hier, je pense que je t’aurais pris pour un des leurs. En tout cas, tu m’as au moins apporté une chose que personne n’a pris la peine de faire : le bénéfice du doute. Merci du fond du coeur.

J’imagine que tu ne me répondras jamais. Mais je vais jouer le jeu quand même. Pourquoi ce livre en particulier ? Que penses-tu de ce roman ?

Encore merci pour ta lettre.

Amélia.


Elle n’était pas satisfaite de ce qu’elle avait écrit, à vrai dire. Cela lui semblait tellement creux, geignard… Elle dégagea ces pensées d’un revers de la main. De toute façon, son interlocuteur ne lui répondrait pas. Il avait sûrement voulu la réconforter, ce qui était adorable. Dans son état actuel, elle ne se sentait pas capable d’optimisme. Cet homme connaissait son adresse, cela devrait l’alarmer, n’est-ce pas ? Mais quelle importance ? Cela pourrait être une connaissance après tout. Et pourquoi ce secret autour de son identité ? Ces questions se bousculaient dans un esprit déjà bien confus…

Attrapant son sac, Mia se dirigea vers l’université avec détermination, priant pour que cette histoire soit déjà derrière elle… Hélas, la réalité fut bien moins tendre. Les regards noirs et les sifflements la suivaient partout où elle allait, ne cherchant même plus la discrétion. Lili et Cyrielle ne lui adressaient plus la parole, bien qu’elles continuassent à se placer à côté d’elle en cours, sans doute par habitude.

Et puis, il y avait Appolyne. Il lui semblait croiser la brune partout où elle allait et toujours, elle subissait son regard méprisant et ses paroles mesquines prononcées à voix haute. Personne ne réagissait pour la défendre, pas même Amélia qui refusait de rentrer dans son jeu.

« Oh, voilà la prostituée de la fac. Tu en as pris combien hier ? Combien d’idiots sont tombés dans le panneau ? »

Les joues en feu, elle ne répondit pas. Cette fille ne la connaissait ni d’Eve, ni d’Adam, pourquoi son avis devrait-il la toucher ? Pendant la pause du matin, Amélia se dirigea vers la bibliothèque, le coeur battant la chamade et les oreilles sourdes aux quolibets. Le livre en question était bel et bien là. La couverture était en piteux état et les pages écornées par les milliers de lectures au cours des années écoulées menaçaient de s’effriter sous ses doigts. Il était clair que personne ne risquait de l’emprunter… Ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’il termine au pilon comme bien d’autres avant lui. Après avoir glissé la missive entre les pages, le plus discrètement possible, Amélia quitta les lieux, et l’université, désireuse de prendre un peu de répit.

*:*:*


Cet après-midi là, la jeune femme n’eut toujours pas le courage de retourner dans son atelier. Elle ne devait pas se laisser atteindre, elle le savait. Mais chaque fois qu’elle touchait la poignée, les mots qui lui avaient été assénés, les sifflements, les regards mauvais lui revenaient de plein fouet, jusqu’à la nausée. Alors, elle se tourna vers la bibliothèque du salon. De nombreux livres achetés pour ses études avaient atterri là, bannis de sa chambre. Notre Dame de Paris y était coincé entre L’assommoir et Madame Bovary. Par curiosité, elle saisit le roman, et se plongea dans la lecture.

Transportée dans le Paris de 1482, elle prit plaisir à la description de la ville, de son palais de justice et de sa cathédrale. Quelques années plus tôt, elle avait lu le roman en diagonale, ennuyée par le style descriptif de l’auteur et reposant sa connaissance de l’intrigue davantage sur les films et la comédie musicale qui en avaient découlé. N’était-ce pas la preuve que les goûts évoluaient avec l’âge et l’expérience ? L’amour de la littérature était rarement inné : tout comme le vin et la gastronomie, il fallait s’y habituer, en explorer les saveurs, pour finalement apprendre à l’apprécier.

Le passage de la rencontre entre Esmeralda et Fleur-de-Lys, sous les yeux d’un Phoebus agaçant, mit les larmes aux yeux d’Amélia. Cette scène raviva les émotions qui s’affrontaient en elle, la honte, l’incompréhension, la tristesse. Bien sûr sa situation n’était pas comparable : Appolyne, Cy, Lili et les autres femmes qui la regardaient de travers n’avaient absolument rien à lui envier.

Il venait de leur arriver une ennemie : toutes le sentaient, toutes se ralliaient. Il suffit d'une goutte de vin pour rougir tout un verre d'eau ; pour teindre d'une certaine humeur toute une assemblée de jolies femmes, il suffit de la survenue d'une femme plus jolie, - surtout lorsqu'il n'y a qu'un homme.

C'étaient des rires, des ironies, des humiliations sans fin. Les sarcasmes pleuvaient sur l'égyptienne, et la bienveillance hautaine, et les regards méchants.


Elle ferma le livre avec exaspération. Ce Victor Hugo semblait bien misogyne pour parler ainsi des femmes ! Amélia se refusait à croire à une telle mesquinerie qui serait le fruit d’un seul genre. Et cette Esmeralda, si belle qu’elle était, elle cédait avec tant de facilité aux avances de cet imbécile de Phoebus, qui n’avait que l’allure pour lui ! Dans la réalité, la beauté était un concept éminemment subjectif. Ne dit-on pas qu’elle n’existe que dans l’oeil de celui qui regarde ? Pourtant, une partie d’elle ne pouvait s’empêcher de faire le parallèle avec ce qui se passait depuis la veille au matin…

A l’extérieur, la nuit était tombée. Les fenêtres de l’appartement en face du sien étaient toutes allumées, les silhouettes des occupants se détachant sur les voiles de rideaux, constamment tirés jour et nuit. A son tour, elle ferma les siens et descendit relever le courrier. Cette fois, l’anticipation étreignait son coeur. Recevrait-elle une réponse ? C’était idiot de sa part de l’espérer. Pourquoi lui répondrait-il ? Il lui avait seulement donné le soutien dont elle avait besoin. Sa main tourna la clé avec lenteur, se préparant à l’inévitable déception…

Mais elle était là. Un grand sourire sincère fleurit sur ses lèvres, pour la première fois de la journée, devant la nouvelle enveloppe épaisse qui l’attendait. Sans perdre un instant, Mia remonta quatre à quatre les escaliers jusqu’à chez elle et s’adossa à la porte d’entrée, l’adrénaline pulsant dans ses veines. Pourquoi fallait-il que ce bout de papier lui fasse un tel effet ? Il n’y avait rien de bien extraordinaire après tout. Qu’est-ce qui lui disait que son correspondant ne se contenterait pas de quelques mots polis en lui souhaitant une bonne continuation ? Tremblante d’anticipation, elle ouvrit le courrier.

Chère Amélia,

Je suis heureux que tu aies pris le temps de me répondre. Ta version des faits est bien celle qui me semblait être la plus évidente ! De toute manière, quelles que soient tes raisons, rien n’excuse les attaques dont tu fais l’objet, que ce soit par jalousie ou par objectification. Le harcèlement est un fléau dont je fais moi-même l’expérience, à une échelle bien moindre que la tienne. Je sais à quel point il est important de ne pas être seul.

Je suis sincèrement impressionné par ton talent. As-tu déjà songé à poursuivre dans cette voie ? Il me semble que tu t’épanouirais bien plus que dans cette ville, qui doit te sembler si petite. Je ne suis pas un grand connaisseur de mode, tu m’excuseras, mais je ne suis pas né de la dernière pluie pour autant. Si tu as besoin d’aide pour établir des contacts, n’hésite pas à me le demander, je serais heureux d’y contribuer, à mon échelle.

Pourquoi Notre-Dame de Paris me demandes-tu ? Je crains de te décevoir en disant la vérité. J’ai emprunté un livre récemment à la bibliothèque et ait remarqué ces exemplaires du roman, dont celui-ci particulièrement abîmé et laissé à l’abandon depuis longtemps. J’aimais l’idée qu’il puisse avoir encore une utilité. Mais maintenant que tu le dis, je te trouve pareille à Esmeralda, si belle et si talentueuse que le désir et la faiblesse de certains hommes font des ravages dans ta vie et dans tes relations avec les autres. Te connaissant, tu rougiras à ces lignes et tu te diras que c’est faux. Quand on y pense, tu n’es pas tout à fait comme elle, c’est vrai. Tu n’es pas du genre à te laisser berner par un homme aussi vain que ce Phoebus, n’est-ce pas ?

J’ai choisi un autre roman dans lequel tu pourras me transmettre ta réponse et sur lequel j’attends aussi ton avis, si tu veux bien me le donner. L’édition de 1990 de Gatsby le magnifique est restée intouchée depuis longtemps, au détriment des publications les plus récentes, tu pourrais donc y glisser ta prochaine lettre sans crainte à la même heure. L’as-tu déjà lu ? Que penses-tu du choix de Daisy ? Et des actions de Gatsby ?

Une dernière chose : ne pense pas que je ne te répondrai jamais. Cela fait longtemps que j’ai eu envie de te parler, mais beaucoup de choses m’en empêchent. La raison qui m’a poussé à finalement t’écrire, c’est ce déferlement de toxicité que tu reçois sans n’avoir rien demandé. Comme toi, j’espère que ça passera vite mais je t’implore : ne t’arrête pas de vivre en attendant.

Tu es libre de t’arrêter de m’écrire quand tu veux. Je comprendrai.

Ton inconnu.


Touchée par ce nouveau courrier, bien plus long que le précédent, Amélia resta un instant immobile, relisant les mots tracés dans une écriture fine et penchée. Portant ce rayon de soleil à son coeur, elle se débattit contre les pensées qui se bousculaient en elle. Qui était-il ? Le connaissait-elle ? Pourquoi ne pouvait-il pas donner son identité ? A quel point la connaissait-il ? Comment pouvait-il l’aider ? Ses yeux recherchèrent à nouveau le passage la comparant à Esmeralda qui, comme son interlocuteur l’avait justement prédit, lui arrachait un rougissement chaque fois qu’elle le relisait. Certes, son coeur s’était serré devant les compliments : n’était-il pas en train de la flatter habilement, se prétendant au-dessus des autres hommes qui l’avaient abordée ces derniers jours, pour mieux l’humilier ? Mais le reste de ses mots, tracés de cette belle écriture et si bien écrits balayèrent ce doute. Il n’avait réellement pas l’intention de se dévoiler un jour et cela lui convenait.

Cette fois, elle s’attela aussitôt à la réponse. Fouillant dans le bureau, elle prit le plus joli papier à lettre de son père et s’assit dans le fauteuil de travail de ce dernier.

Cher inconnu,

Ce serait mentir que d’affirmer que je n’ai pas espéré ta réponse avec une certaine anxiété. J’ai beau ne pas comprendre la raison de tous ces mystères, cela me convient. Cependant, ne trouves-tu pas qu’il y a une certaine inéquité dans le fait que tu me connaisses alors que je ne sais de toi que ce qui transparaît dans tes lettres ?

Je te remercie pour tes mots bienveillants et je suis désolée si tu as à subir du harcèlement. Je ne suis pas la plus à plaindre : cela ne fait que deux jours et je suis certaine que tout cela se tassera très vite. J’ai compris que je n’avais pas à avoir honte, même si je ne peux pas m’empêcher d’en ressentir lorsqu’on m’envoie des insinuations en pleine figure. Encore merci du fond du coeur. Si de mon côté, je peux t’aider aussi, n’hésite pas.

J’aimerais faire de la mode mon métier, mais la pression familiale m’empêche d’y poursuivre des études. Je les comprends : c’est un monde difficile, dans lequel peu d’élus parviennent à percer et ils veulent ce qu’il y a de mieux pour moi. Pour le moment, je cherche simplement à effectuer un stage d’été dans une maison reconnue. C’est pour cette raison que j’ai constitué ce book. Si seulement ces photos pouvaient être reconnues pour ce qu’elles sont, plutôt que pour une vaine intention d’attirer l’attention sur moi… Je te remercie pour ta proposition, mais je ne vois pas comment tu pourrais m’aider sur ce terrain !

Tu as raison. J’ai rougi. Je pense toutefois que tu cherches à flatter mon égo, je suis bien loin d’être une bohémienne briseuse de coeurs ! Et heureusement d’ailleurs. La pauvre a connu une triste fin.

J’ai lu Gatsby le Magnifique au lycée, il y a quelques années. Je m’en souviens comme d’une histoire triste où un homme et une femme se sont aimés, puis perdus de vue, avant de se retrouver des années plus tard. Je comprends le choix déchirant de Daisy. Le mien aurait été bien différent, mais nous vivons une autre époque, d’autres moeurs, comment pourrais-je la juger ? Je ne me souviens plus suffisamment de ce que Gatsby tente de faire pour la reconquérir, seulement de cette péninsule mystérieuse et des grandes fêtes qu’il donne dans son palace. J’espère ne pas te décevoir avec ces maigres réponses et mieux connaître le prochain livre que tu me proposeras ! Et toi, que penses-tu de ces personnages ? Je serais curieuse d’avoir ton point de vue.

A bientôt,
Amélia.


*:*:*


Chaque matin, elle se levait, dans l’espoir que tout serait oublié. Espoir qui éclatait telle une bulle, chaque fois qu’elle mettait les pieds à l’université. Jamais Appolyne ne la laissait en paix, de plus en plus acerbe au cours du temps. C’était incroyable à quel point elles se croisaient constamment à présent, alors qu’auparavant, elles ne se prêtaient aucune attention. Mathias avait tenté de la coincer à plusieurs reprises, mais chaque fois, il y avait quelqu’un pour la tirer de là, involontairement. D’abord ce fut Maud, qui leur passa un savon mémorable, pendant lequel Amélia s’éclipsa, à la faveur des excuses pitoyables de Mathias. Un autre jour, ce fut le frère jumeau d’Appolyne qui eut quelque chose d’urgent à aborder avec lui, sans un regard pour elle, sans doute échaudé par sa soeur. Parfois ce fut deux ou trois étudiants qui s’ajoutèrent à leur petit groupe, lui permettant de s’éclipser en prétextant un cours.

Mais il y avait quelques lueurs d’amélioration. D’abord, Cyrielle et Lili commençaient à lui reparler. Les conversations restaient courtes, mais elles ne firent plus allusion à l’incident. Elles semblaient comprendre petit à petit que leur amie n’avait jamais rien voulu de tout cela. Amélia en était reconnaissante, mais elle n’oubliait pas à quel point les paroles de Cy avaient été blessantes quand elle aurait eu besoin de soutien.

Et surtout, son rayon de soleil arrivait chaque soir, lorsqu’elle découvrait la même enveloppe familière dans sa boîte aux lettres. Elle attendait avec de plus en plus d’impatience les réponses de l’inconnu, ne laissant pas le week-end se mettre en travers de leur correspondance. Elle ne se montra même pas déçue lorsque sa mère lui annonça rester une semaine de plus à Bordeaux.

Trois jours après l’incident, Lili lui apprit à demi-mot que plusieurs chaînes vidéos présentes sur Photoflood parlaient de ses photos en les présentant telles qu’elles étaient en réalité : une vitrine pour ses créations. Bientôt, elle reçut des courriels de créateurs, tantôt encourageants, tantôt méprisants. Les propos les plus élogieux provinrent de véritables célébrités de Photoflood et du monde artistique de manière générale. Amélia réactiva alors son compte sur ce réseau et sépara le bon grain de l’ivraie. Il était encore tôt pour obtenir un stage mais cela lui donna de l’espoir. Au fond d’elle, elle soupçonna l’intervention du mystérieux inconnu en sa faveur. Comment ? Elle l’ignorait, et il éludait toute question à ce sujet dans ses lettres.

Les livres qui lui permettaient de déposer les lettres changeaient chaque jour. Après Gatsby le Magnifique, ce fut la Foire aux vanités qui les amena à échanger sur la vie de son homonyme Amélia Sedley et sur ses choix douteux autant en amitié qu’en amour. Il y eut ensuite Les Misérables, Les Trois Mousquetaires, Madame Bovary et les Fleurs du Mal. Chaque fois, ces classiques de la littérature les amenaient à aborder des sujets qui touchaient à leur âme, leur vision du monde. De l’analyse superficielle, ils s’enfoncèrent de plus en plus profondément dans l’essence de ces oeuvres. Amélia remarqua que chaque fois, il s’agissait de romans traitant de l’amour et de ses conséquences. Elle s’interdisait toutefois de laisser divaguer son imagination quant à la véritable identité de son interlocuteur. Celui-ci ne faisait aucun mystère de son attirance pour elle, au fur et à mesure de leurs écrits, mais lui rappelait constamment qu’ils ne pouvaient pas se voir. Malgré ce fait, chaque fois qu’elle recevait une lettre, cela faisait bondir son coeur de bonheur et elle se rendait à l’université la tête haute et le sourire aux lèvres.

Au bout d’un moment, Cy et Lili ne furent plus dupe. Leur amie s’éclipsait invariablement quelques minutes à la bibliothèque, chaque jour à la même heure. Elles finirent par la coincer un mardi matin. Amélia rangea ses affaires précipitamment à la fin du cours à onze heures trente et salua ses amies de la main. Le Rouge et le Noir attendait patiemment sa lettre sur une étagère. Mais avant qu’elle ne puisse s’éloigner, Cyrielle l’interpella.

« Pourquoi est-ce que tu vas à la bibliothèque comme ça tous les jours, Mia ? Tu as rendez-vous ou quoi ? »

Amélia s’interrompit, rougissante.

« Non, bien sûr que non. Je voulais juste consulter un livre…
- Ah bon ? Cinq minutes par jour, tu vas à la bibliothèque, ce que tu ne faisais jamais avant, et c’est juste pour consulter un livre ? Tu ne te moquerais pas un peu de nous par hasard ? », lança Lili avec un clin d’oeil.

Amélia était partagée. Elle avait promis à son inconnu de ne rien dire mais elle se sentait obligée de satisfaire leur curiosité. Une partie d’elle voulait leur prouver qu’elle aussi pouvait entretenir une relation avec quelqu’un sans le faire fuir.

« Je ne vois personne », murmura-t-elle.

« Oh vraiment ? Nous t’avons toujours tout raconté et maintenant tu décides de nous cacher quelque chose ? », argumenta Cy. « Et dire que je pensais que nous étions amies. »

Quel mal y aurait-il à dire une partie seulement de la vérité ? Elle n’avait pas besoin de montrer les lettres après tout, ni leur contenu. Après un instant d’hésitation, l’étudiante se lança.

« J’échange des lettres avec quelqu’un », dit-elle laconiquement. « Mais cela ne va pas plus loin et c’est un secret.
- Oh vraiment ? Avec qui ? On le connaît ?
- Je ne sais pas.
- Comment ça, tu ne sais pas ? », interrogea Lili avec une moue dubitative. « Tu ne veux pas nous le dire ?
- Je ne sais vraiment pas. Je ne l’ai jamais vu, nous échangeons simplement des lettres. »

Elles restèrent bouche bée, incapables de comprendre. Comment leur en vouloir ?

« Mais… si tu ne sais vraiment pas qui c’est… Ca pourrait être n’importe qui », avança la blonde, peu convaincue.

« Oui, ça pourrait être un vieux pervers par exemple… », renchérit Lili.

«  Non, il n’est pas comme ça. » Amélia, choquée, nia en bloc. « Il est attentionné, cultivé, gentil…
- Tu as déjà des sentiments pour lui », décréta la rouquine. « L’attirance physique c’est important aussi. Imagine, s’il est laid comme un pou, tu serais dégoûtée…
- Nous n’avons pas l’intention de nous rencontrer, donc il n’y a pas de problème de toute manière. » Amélia vit l’incompréhension totale dans leurs yeux et se mordit la lèvre. Elle en révélait déjà trop. « Il faut vraiment que j’aille à la bibliothèque… »

Elle partit sans attendre de réponse, courant presque dans les couloirs. Avait-elle brisé sa promesse ? Amélia espéra que son inconnu ne s’en rendrait jamais compte. Que pouvaient bien faire Lili et Cyrielle après tout ? Elles ne savaient rien de leurs échanges, ni de son identité. Vérifiant que personne ne la suivait, elle se rendit vers les étagères qui hébergeaient les classiques de la littératures. A la lettre S de Stendhal, elle trouva le précieux roman, réceptacle de ses mots. Dans quelques instants, son destinataire viendrait la récupérer.

Lili l’attendait à la sortie du bâtiment, déterminée.

« Cy est partie rejoindre Ethan, mais nous en avons un peu discuté et euh… Tu ne crois pas que ça pourrait être une mauvaise blague ? Ca ne te gêne pas de ne pas savoir avec qui tu échanges ?
- Je me suis posé la question au début, oui, mais je lui fais confiance. C’est difficile à expliquer… » Elle soupira, cherchant ses mots. « Il n’attend rien de particulier de moi, et en ce moment, c’est agréable.
- C’est ce qu’il te dit pour l’instant. Mais ça peut très bien être un tordu qui essaie de te manipuler et un jour, vous finirez bien par vous rencontrer… Après tout, à quoi ça sert d’avoir des sentiments pour quelqu’un que tu ne verras jamais ?
- Je n’ai jamais dit que j’avais des sentiments ! »

Avec un soupir, Lili laissa tomber. Un peu gênée, Amélia attira la conversation vers des eaux plus sûres. Elle lui parla des messages concernant directement ses créations sur Photoflood, noyés au milieu des commentaires véhéments, insultants ou indécents. Mais la rousse se désintéressait déjà d’elle et s’éclipsa bientôt pour déjeuner avec Felipe. Amélia rentra chez elle, soudainement en proie au doute. Certains arguments de ses amies s’étaient insinués dans son esprit, poussant comme de mauvaises herbes. A quoi ça sert d’avoir des sentiments pour quelqu’un que tu ne verras jamais ? Lili avait raison, bien qu’il lui soit compliqué de l’admettre. Malgré ses dénégations, Amélia sentait bien qu’elle s’était attachée à son inconnu. Que se passerait-il s’il cessait de lui écrire du jour au lendemain ? Que ressentirait-elle ?

Elle le savait. Elle savait déjà pourquoi son coeur battait la chamade chaque fois qu’elle se rendait à sa boîte aux lettres pour découvrir son enveloppe et sa belle écriture, pourquoi elle tremblait d’anticipation lorsqu’elle dépliait cette lettre qui illuminait son quotidien, pourquoi elle imaginait pendant des heures la réaction de son correspondant à la lecture de sa réponse. La nuit était témoin des longues réflexions qui s’engageaient sur son identité. Amélia avait beau se persuader qu’ils ne se rencontreraient pas, elle fantasmait sur le moment de la découverte. C’était plus fort qu’elle, plus fort que ses résolutions. Mais tant que cela restait une envie, un rêve, cela ne poserait pas de problème, n’est-ce pas ? « Ca peut très bien être un tordu qui essaie de te manipuler. » Dans le jardin de son esprit, les mauvaises herbes commençaient à s’attaquer aux sublimes fleurs qu’elle avait réussi à protéger jusqu’ici. C’était une mauvaise idée d’en avoir parlé à Cy et Lili…

Elle repensa aux lettres. Il restait une chose que son inconnu lui avait fait promettre et qu’elle n’avait pas eu le courage de faire pour le moment. Entre le travail universitaire, les lettres, les lectures qu’elles lui inspiraient, elle n’était toujours pas retournée dans son atelier de couture. Elle repoussait ce moment, prétextant toujours une occupation. En réalité, elle craignait d’être dégoûtée de sa passion depuis ce qui était arrivé. Un blocage intérieur s’était formé en elle, malgré elle. Amélia le mentionnait d’ailleurs dans la lettre laissée ce midi. Ce ne serait pas encore aujourd’hui qu’elle pousserait la porte de son antre…

A dix-huit heures précises, elle sauta du fauteuil où elle avait passé l’après-midi à étudier le droit commercial. Dévalant les escaliers, le coeur bondissant, un sourire rêveur aux lèvres, la jeune femme anticipait ce moment où elle tiendrait l’enveloppe entre les mains. Aujourd’hui encore, elle était fidèle au poste. Sans attendre d’être rentrée dans son appartement, elle décacheta l’enveloppe sur le chemin du retour et commença sa lecture.

Ma très chère Amélia,

Je comprends tes sentiments concernant la couture. J’ai moi-même connu une période similaire avec ma passion. Un jour, cela ira mieux. Il suffit de la première impulsion. Je suis sûr que quand tu franchiras cette porte, tout te reviendra et ton talent ne pourra qu’exploser. J’ai vu certains commentaires concernant tes magnifiques créations. Le monde est à ta portée, il te suffit de tendre la main et de le saisir. Aie confiance. J’ai confiance en toi.

Tes remarques sur le Rouge et le Noir m’ont bien fait rire, tu as complété mon analyse bancale avec beaucoup de justesse. Ce n’est pas mon livre préféré non plus, mais je t’avoue avoir été attiré par le titre en premier lieu. Rouge comme l’amour, Noir comme la mort… Cela nous amène à mon choix pour la prochaine cachette : Roméo et Juliette. Je devine déjà ce que tu en diras, mais avec toi, je ne suis jamais à l’abri d’une surprise ! Alors, comme d’habitude, je commence : Roméo est quand même un sacré idiot. Quelle sincérité y a-t-il dans son amour pour Juliette alors que quelques instants plus tôt, il se morfondait pour une autre fille ? Et pourquoi se précipite-t-il pour boire ce poison alors qu’il ne restait que quelques minutes pour que Juliette se réveille ? Mais je chipote, leur histoire est belle. C’est sûrement la tragédie qui les entoure qui rend cette passion iconique. Qui mieux que Shakespeare aurait pu narrer leur peine d’être séparé, cette haine entre leurs maisons ?

Pourquoi ce livre, me demanderas-tu ? Je vois déjà la question se former dans ton esprit curieux. Tu n’es pas sans savoir qu’il y a une place spéciale pour toi dans mon coeur. Tu es l’Esmeralda de mon Quasimodo, la Daisy de mon Gatsby, l’Amélia de mon Dobbin, la Cosette de mon Marius, la Juliette de mon Roméo. Comme j’aimerais que les choses soient différentes ! Mais c’est impossible et je redoute chaque jour le moment où tu décideras que mes lettres ne te sont plus agréables, le moment où tu souhaiteras mettre un visage et un nom sur mes mots. C’est un désir plus que légitime et c’est pour te protéger que je ne puis rien révéler. Alors je nous réduis à cette relation platonique, qui bientôt te lassera. Je bénis et je maudis le jour où je me suis lancé, dans ce qui devait être une simple lettre de soutien, et qui m’a permis de te connaître au-delà de mes espérances les plus folles.

Mais je digresse. Ce livre est une formidable poésie, j’en lirai des passages ce soir en pensant à toi. Que penses-tu de ce Roméo ? Si tu le rencontrais en chair et en os, que lui dirais-tu ? Fondrais-tu comme Juliette ou le mettrais-tu face à ses contradictions ?

Je te conseille de poser ta réponse, s’il y en a une, dans la version originale. Il n’y en a qu’une, tu ne peux pas te tromper.

Avec toute mon affection,
Ton inconnu.
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