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Notes :
Participation au défi « RedynaMYTHEr » de Fleur d’épine.
Réécriture du mythe de Psyché et Eros (mythologie grecque) dans une époque contemporaine,
sans magie, hormis celle des mots.
Notes d'auteur :
Bonsoir,
J'inaugure mon compte sur le Héron avec cette participation au défi RedynaMYTHEr de Fleur d'Epine. Je me suis attelée à la réécriture du mythe d'Eros et Psyché à l'époque contemporaine. C'est un défi que je souhaite relever en quatre parties. En voici la première.
Ce mythe d'Apurée repose beaucoup sur la magie. Alors en faire un récit contemporain a nécessité que je change beaucoup d'éléments. J'espère que vous reconnaîtrez toujours les thèmes universels du mythe de base, transposés à notre époque.
Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture :)
Un crayon à la main, Amélia dessinait. De sa main experte, elle faisait naître, par le tracé de quelques lignes anguleuses, une splendide robe de soirée. Une étoffe vaporeuse enserrait une silhouette aux formes voluptueuses, maintenue par des assemblages techniques aux épaules et à la taille. Des fleurs ornaient le justaucorps de la femme imaginaire, visible par transparence, alors que ses jambes nues bénéficiaient d’un semblant d’intimité grâce à la juxtaposition des couches de tissu. Amélia n’avait pas encore choisi la couleur. Elle hésitait entre une palette de bleus de profondeurs croissantes ou un contraste de rouge et noir. Il lui faudrait examiner son stock de tissus en rentrant chez elle. En attendant…

«  Petit rappel historique, le premier tribunal de commerce a été créé à Paris par un édit de Charles IX en 1563. Très vite, des juridictions consulaires sont apparues sur l'ensemble du territoire. Vous n’êtes pas sans savoir que le tribunal de commerce est l'une des rares institutions judiciaires à avoir survécu à la Révolution et que le Code de commerce de 1807 consacrait un livre entier aux tribunaux de commerce. Mais il a fallu un simple oubli pour que les dispositions relatives aux tribunaux de commerce soient absentes du nouveau Code de commerce de 2000… »

Le professeur de droit commercial tentait de capter l’attention de son auditoire, avec des résultats mitigés. Si au premier rang, des étudiants studieux transcrivaient son exposé au mot près avec une célérité impressionnante, on ne pouvait en dire autant des jeunes adultes derrière eux. Certains feignaient la concentration en s’adonnant au démineur ou au solitaire sur leur écran, d’autres tapotaient ostensiblement leur téléphone portable pour partager les détails de leur journée avec des amis ou sur les réseaux sociaux. C’était le cas de la voisine d’Amélia. Cyrielle tentait de prendre une photo sous son meilleur profil avec une discrétion toute relative.

« Ca fait déjà cinq minutes qu’on aurait dû sortir », lui murmura la jeune blonde. « Ethan va en avoir marre de m’attendre. Si Dubois n’arrête pas d’ici midi dix, je prends mon sac et je sors. »

Amélia lui sourit d’un air complice, sachant parfaitement qu’elle n’oserait jamais quitter le cours sans l’aval de M. Dubois. Celui-ci finit d’ailleurs par consulter sa montre et poussa un cri de stupeur.

« Oh que le temps passe vite ! Allez-y et n’oubliez pas pour la proch… »

Mais le reste de ses paroles fut noyé dans le tumulte de la vingtaine d’étudiants se ruant à la porte de la salle de cours, en direction de la liberté. Il ne fallait pas sous-estimer la rapidité avec laquelle des ordinateurs et des cahiers peuvent être jetés dans des sacs lorsque sonne le gong de la délivrance.

« Ethan vient de m’envoyer un message, il est déjà parti au self ! J’en étais sûre, il n’a aucune patience. Heureusement qu’il est beau gosse. Je te laisse ma chérie », débita Cyrielle d’un trait, lui envoyant un baiser aérien. « On se retrouve ce soir avec Lili pour les photos ? »

Amélia acquiesça, mais Cy n’attendait pas de réponse particulière et s’éclipsa d’un pas pressé pour rejoindre son petit-ami. Seule, le sac sur l’épaule, la jeune femme s’éloigna à son tour de la salle de classe. Dehors, de grosses gouttes d’eau ricochaient sur l’allée devant le bâtiment principal, sautant d’un pavé à l’autre. La pluie ne la dérangeait pas, au contraire. L’odeur de l’eau mêlée à la terre avait quelque chose d’enivrant. Elle extirpa tout de même un parapluie de sa besace. Son carnet de dessin et son ordinateur portable ne partageaient pas son avis.

Elle traversa en silence les deux kilomètres qui la séparaient de l’appartement, où elle vivait encore avec ses parents, quand ils n’étaient pas en déplacement. Actuellement, son père était en Chine pour un mois et sa mère à Bordeaux pour la semaine. Amélia laissa son parapluie dans l’entrée et se dirigea directement dans la cuisine pour avaler la salade, qu’elle avait pris soin de préparer la veille au soir, et mettre en route la bouilloire. Cet après-midi, elle avait du pain sur la planche et pas un seul instant à perdre. Sa tasse de thé prête, elle se dirigea enfin vers son atelier.

Cette pièce était sa favorite dans l’appartement. C’était son antre, l’endroit où elle se sentait libre, libre d'être elle-même. La baie vitrée coulissante donnant sur la terrasse qui courait le long de l’appartement apportait la luminosité dont elle avait besoin pour son bien-être et pour exercer son talent. Aussi, les lourds rideaux vert émeraude n’étaient jamais tirés tant que le soleil pointait le bout de son nez, même timidement comme aujourd’hui. Une grande table, dont la hauteur avait été adaptée de manière à ce qu’elle n’ait pas à se courber au moment de couper et d’assembler les étoffes, trônait au centre de l’atelier. Une machine à coudre et une surjeteuse patientaient sur un bureau en bois entre les deux portes. A l’opposé, d’immenses étagères croulaient sous un assemblage hétéroclite de tissus de toutes les couleurs accumulés au cours des années, de livres consacrés à la mode et à la couture et de dizaines de boîtes renfermant son matériel. La penderie, au fond de la pièce, débordait de vêtements sortis tout droit de son imagination.

Un sourire fleurit sur les lèvres d’Amélia. A présent, elle était réellement chez elle.

L’après-midi entière fut consacrée à la conception de la robe qu’elle avait dessinée le matin-même. Ses amies ne devaient pas arriver avant vingt heures, mais le délai restait court pour créer un vêtement pareil. Bien sûr, les finitions ne seraient pas parfaites aujourd’hui. Ce serait sa tâche d’un autre jour. Le plus important était de prendre de belles photos pour son book et elle avait besoin de ses amies pour cela. Ses parents souhaitaient qu’elle suive une licence de droit et devienne avocate. Cette ambition ne correspondait pas à son voeu de longue date, être créatrice de mode. Alors, à côté de ses études, elle recherchait un stage auprès d’une grande maison de couture, quitte à travailler deux fois plus, pour répondre à la fois aux attentes de sa famille et tenter de réaliser son rêve.

Il était dix-neuf heures trente lorsqu’elle fut enfin satisfaite de sa création. Elle avait travaillé en un temps record et une splendide robe, identique à son croquis du matin-même, était née sous ses doigts agiles. Elle l’avait finalement réalisée dans un dégradé de bleus. Amélia ne saurait dire si c’était sa meilleure création à ce jour, se demandant déjà comment elle pourrait être mise en valeur pour son book. La peau de porcelaine et la chevelure de feu de Lili pourrait sans doute apporter un beau contraste.

A ce moment précis, son téléphone portable émit une vibration brève. Amélia, fatiguée mais contente, s’en saisit et découvrit le texto de Cy.

Ethan m’a invitée à passer la soirée chez lui !! Je ne pouvais pas dire non à une occasion pareille ! On fera tes photos un autre jour, dsl. Envoie-moi celles que tu fais avec Lili ! Avec Photoflood ça sera plus facile, rappelle-toi ce que je t’ai montré. Bisous ma belle.

La déception étreignit Amélia. Cela faisait trois semaines qu’elle prévoyait cette séance photo et elle avait travaillé dur pour que tout soit prêt dans les temps. Et au dernier moment, Cy la plantait ? Pour un homme avec qui elle allait rompre dans deux semaines ? Elle répondit rapidement qu’il n’y avait pas de souci. Ce n’était pas le moment de se disputer avec elle. Le téléphone émit une autre vibration. Cette fois, c’était Lili.

MIAAAAA ! FELIPE M’A ENFIN INVITEE A SORTIR ! Restau, ciné et plus si affinités ;) Je suis tellement contente, tu ne peux pas savoir ! Je commençais à me demander si le verre de la dernière fois signifiait quelque chose ou pas.

Avait-elle complètement oublié qu’elles avaient prévu quelque chose ? Un second texto de Lili s’afficha sur l’écran.

Oh je viens de réaliser que je t’avais promis d’être là ce soir… Ca ira avec juste Cy ? Envoie-moi les photos directement avec Photoflood, je jetterai un oeil, promis !! A demain Mia !

Quel désastre… Amélia posa l’appareil porteur de mauvaises nouvelles sur la table et contempla les robes qu’elle avait préparées pour ce soir. Il était de plus en plus difficile de se réunir toutes les trois en dehors des classes, chacune étant trop absorbée par les péripéties de sa propre vie. Mais quand même… Ne comprenaient-elles pas à quel point c’était important pour elle ?

Refusant de se laisser abattre, Amélia tira les lourds rideaux devant le jour qui déclinait, et installa le projecteur puis l’appareil photo sur un tréteau. Qu’à cela ne tienne, elle prendrait les photos sur elle-même. Après tout, ces vêtements étaient ses propres créations ! Certes, ses amies étaient bien plus photogéniques et bien plus à l’aise face à l’objectif. Il n’y avait qu’à se rendre sur leurs profils sur Photoflood pour le constater. Amélia, elle, n’y avait un compte que sous la pression de Cyrielle, dans le but non avoué de mettre des coeurs sur les publications de la blonde. (« Mais si tu vas adorer, c’est un réseau où les gens ne postent que des photos, tu devrais montrer ce que tu fais ! ») La jeune femme elle-même, n’en publiait jamais. A l’université, elle était pratiquement tout le temps en compagnie de Lili et Cyrielle qui attiraient les regards et le reste du temps, elle se cloîtrait chez elle. Alors il avait semblé tout naturel que les deux filles fassent vivre ses créations.

Mais ce soir, elle était seule. Déterminée, elle passa une bonne demi-heure à se maquiller, un art dans lequel elle était plutôt douée. C’était la passion de la mère d’Amélia, qui avait passé des heures à en enseigner les secrets à sa fille. Celle-ci n’avait accepté de bonne grâce que parce qu’un bon maquillage était l’indispensable accessoire d’une tenue vestimentaire. Ses grands yeux verts étaient soulignés d’un khôl charbonneux afin d’en accentuer la forme en amande. Sur son teint naturellement pâle, elle avait utilisé un illuminateur, si bien qu’elle brilla bientôt de mille feux. Cela ne ressemblait pas à sa routine habituelle, mais elle restait reconnaissable.

La coiffure fut autrement plus ardue à maîtriser. Après plusieurs essais, la créatrice opta pour un arrangement naturel. Ses cheveux noirs et ondulés furent soigneusement peignés. Elle les positionnerait pour les photos, sur une épaule ou dans le dos, selon le vêtement à mettre en valeur.

Le coeur d’Amélia battait à tout rompre. Ce n’était pas dans ses habitudes de se placer ainsi en pleine lumière, vulnérable, elle qui avait davantage l’habitude de rester dans l’ombre. Ce n’était que pour son book, se rassura-t-elle. Il lui fallait rendre justice à ses créations, était-ce réellement la mer à boire ? Elle enfila les tenues les unes après les autres, rougissant parfois devant la légèreté de certaines étoffes qui masquaient à peine ses formes. A mesure que les heures s’écoulaient, sa timidité s’envola petit à petit et elle fut de plus en plus satisfaite de ses clichés.

Il était presque vingt-trois heures lorsqu’elle acheva la séance, fière d’elle-même. Les photos furent aussitôt transférées sur son ordinateur personnel. Cy et Lili voulaient les voir, se rappela-t-elle, alors elle se connecta sur Photoflood. Elle ne comprenait pas grand chose au fonctionnement du site internet. Amélia trouva le profil de Cyrielle et le bouton d’envoi de message, puis elle lui transféra les sept clichés dont elle était la plus fière.

Finalement, j’étais seule alors j’ai pris ces photos. J’espère qu’elles vous plaisent ! Pensez-vous qu’elles sont assez jolies ? Bisous, Mia.

Il ne faisait aucun doute que son amie la supplierait aussitôt de la laisser porter ces tenues ! Puis, Amélia répéta la manipulation pour Lili. Enfin, elle se démaquilla avec application, éteignit l’ensemble des lumières, abandonnant le terrain de bataille pour filer en direction d’un sommeil bien mérité.

*:*:*


Lorsque Amélia émergea du sommeil à sept heures et demie du matin, elle était de bonne humeur. Certes, ses amies avaient oublié leur rendez-vous, si important pour elle, mais elle avait réussi à rattraper la situation. Dés ce soir, elle s’attèlerait à la constitution du book et des pages d’explications qui accompagneraient les photos. Elle avait tellement hâte ! C’était grisant de voir son projet avancer petit à petit et prendre vie sous ses mains. Encore étendue sur son lit, la jeune femme attrapa son téléphone, mais elle n’avait reçu aucun texto. Avec une pointe de déception, elle songea qu’il était probable que les filles n’avaient pas encore eu le temps de jeter un oeil à son travail.

Une tasse de thé et un cookie plus tard, Mia se rendit à l’université, le coeur léger et plein d’espoir. Si seulement elle pouvait décrocher un entretien dans une de ses maisons favorites, You Should Lite ou Chill, ce serait le rêve. Peut-être même que ses parents la laisseraient abandonner ses études actuelles…

Pendant des années, la jeune femme avait tenté de les convaincre de la laisser partir à Londres, dans une école spécialisée dans la mode. A quinze ans, elle avait fini par forcer ses parents à s’asseoir devant un Powerpoint confectionné par ses soins des heures durant. Les meilleures écoles de stylisme avaient été répertoriés en détail, avec les curriculums, les budgets prévisionnels et les avantages de chacune d’entre elles. Mais Monsieur et Madame Riorim s’étaient montrés inflexibles. La mode et la couture étaient de simples passe-temps. Il était très difficile de percer dans ce milieu et ils voulaient davantage de sécurité pour leur fille unique. Avec un regard désolé, ils avaient quitté la salle de conférence improvisée, laissant une Amélia brisée derrière eux. Depuis cet échec cuisant, le sujet ne fut plus abordé. En contrepartie, ses parents n’avaient aucun droit de regard sur ce qu’elle choisissait de faire de ses vacances d’été.

Dans les couloirs de la faculté, l’ambiance était étrangement survoltée, différente. Mia entendit des étudiants chuchoter sur son passage, mais ils se taisaient lorsqu’elle se tournait vers eux. Les filles la regardaient d’un air hautain et méprisant, alors que les hommes… eh bien, ces expressions étaient habituellement réservées à ses amies. Oh, elle devait sûrement se faire des idées. Où était Cyrielle d’ailleurs ? Elles avaient l’habitude de se retrouver devant l’université. Peut-être qu’elle était restée plus longtemps que prévu chez Ethan la veille ?

« Ca va, tu es contente de toi ? »

Interloquée, Amélia se retourna. Les mains sur les hanches, une jeune femme la fusillait du regard. Son nom lui échappait, mais elle l’avait déjà vue en compagnie de Cyrielle. Elle était plutôt jolie, songea-t-elle, avec ses yeux bruns et ses longs cheveux bouclés rehaussés en une queue de cheval brune cuivrée. A ses côtés, une de ses amies l’observait elle aussi avec colère. Quelques personnes à proximité se retournèrent, vaguement intéressés par la scène qui se jouait devant eux.

« Oui, c’est bien à toi que je parle. Alors, ça te plaît de montrer ton cul ? »

Elle éclata d’un rire sans joie et s’éloigna sans attendre de réponse avec sa partenaire, fière de sa répartie. Estomaquée, les poings serrés, Amélia fut incapable de réagir. A quoi faisait-elle allusion ? La confondait-elle avec quelqu’un d’autre ? Ces questions se bousculèrent dans son esprit lorsqu’un homme s’approcha d’elle, la dominant d’une tête.

« Ne prête pas attention à Appolyne, elle est jalouse. »

Amélia ne l’avait jamais remarqué auparavant. Il lui sourit derrière son épaisse barbe blonde, l’oeil bleu pétillant. Il fallait avouer qu’il dégageait un certain charme, le genre qui faisait justement fuir Mia le plus loin possible.

« Hum, merci… J’aurais juste aimé savoir pourquoi », articula-t-elle finalement à mi-voix. Il l’intimidait.

« Ce n’est pas très difficile à comprendre », répondit-il avec un clin d’oeil appréciateur. « On peut en discuter autour d’un verre, après les cours si tu veux ?
- Oh euh… c’est gentil, mais j’ai déjà quelque chose de prévu.
- Alors demain soir ?
- Je ne crois pas que ça soit poss…
- Ecoute, ce qu’on fait, c’est que je t’envoie un message sur Photoflood et on pourra discuter un peu, rien que tous les deux. On pourra apprendre à se connaître. J’ai hâte. »

Lui non plus n’attendit pas sa réponse et tourna les talons en sifflotant. L’anxiété gagnait Amélia, provoquant une accélération de son rythme cardiaque. Mais qu’avaient-ils tous aujourd’hui ? Quand elle s’était vue dans le miroir ce matin, elle n’était pourtant guère différente de la veille. Et si… D’un pas rapide, elle se précipita dans l’amphithéâtre où son cours allait commencer dans une dizaine de minutes. Saisie d’un doute tenace, elle déplia son ordinateur portable et, les doigts tremblants, elle accéda au site internet Photoflood. Oh non…

Sa boîte de messagerie comptait 55 messages non lus. L’onglet de notification affichait le nombre 36 en rouge foncé. Et surtout, ses photos, envoyées la veille au soir à ses amies, s’affichaient sur le fil d’actualité. Les innocentes lignes qu’elle avait écrites prenaient une toute autre signification dans cet étalage public : « Finalement, j’étais seule alors j’ai pris ces photos. J’espère qu’elles vous plaisent ! Pensez-vous qu’elles sont assez jolies ? Bisous, Mia. » Paniquée, elle tenta de comprendre qui avait bien pu les poster mais réalisa rapidement que c’était de son fait. Une erreur de manipulation avait suffi et sa séance d’hier soir se retrouvait exposée au vu et au su de tous. Les photos, et le message qui les accompagnait, avaient certes étaient envoyées à Cy et Lili, mais également à tous leurs abonnés, et elles en avaient beaucoup. Vraiment beaucoup. C’était un désastre. Pouvait-elle les supprimer ? Et si oui, comment ?

A ce moment précis, un nouveau message s’imposa à elle, sur son écran : « Oui, elles me plaisent beaucoup, tu peux m’en envoyer d’autres ? Ou une vidéo ? Je peux payer si tu veux. » Choquée, Amélia ferma immédiatement son ordinateur. Les larmes brûlantes affluèrent au bord de ses paupières, les digues menaçaient de céder d’un instant à l’autre. Ce fut le moment choisi par Cyrielle pour arriver à sa hauteur. Son visage dur s’adoucit légèrement devant la détresse d’Amélia. Elle s’assit en soupirant à ses côtés.

« Tu n’as pas bien écouté quand je t’ai expliqué le fonctionnement de Photoflood, c’est ça ? »

Evidemment. Elle ne pouvait pas être compatissante sans lui lancer un reproche voilé. Forcément, elle n’avait pas compris comment fonctionnait ce maudit site internet et c’était donc forcément de sa faute.

« Est-ce que tu peux les supprimer ? »

Son amie sortit son smartphone et tapota rapidement sur l’écran avec ses doigts parfaitement manucurés, le visage concentré.

« Voilà, j’ai masqué ta publication. J’envoie un message à Lili pour lui dire de le faire aussi.
- Merci », murmura Amélia la gorge serrée.

« On ne savait pas trop si tu avais fait exprès ou non, donc on n’a pas voulu te vexer en les supprimant. Mais tu n’as pas cafouillé à moitié, tes photos étaient vraiment osées, tu as dû recevoir pas mal de messages de mecs en chien. En plus, toute l’université suit mon compte. » Le ton de la blonde était légèrement amer. Elle surprit la moue horrifiée d’Amélia et tenta de la rassurer. « Mais ne t’inquiète pas, tu n’es pas la première ni la dernière, tout ça va se tasser. Je mets régulièrement des photos de moi en maillot de bain et il ne m’est jamais rien arrivé. Tout le monde fait ça. »

La jeune femme se demanda un court instant quel était l’objectif de s’afficher ainsi sur les réseaux devant des milliers d’inconnus, quand elle voyait le nombre de messages malvenus que cela suscitait. Cyrielle s’en accommodait très bien, mais ce n’était pas son cas du tout.

« C’est bon, Lili a supprimé aussi. Et tu viens seulement de t’en rendre compte ?
- Il y a une fille qui m’a accusée de montrer mes fesses. Je crois qu’elle s’appelle Appolyne, c’est en tout cas ce que m’a dit le géant qui m’a abordée juste après.
- Le géant ? » Cyrielle écoutait d’une oreille, tapotant toujours sur son téléphone.

« Oui, il était très grand, avec une grosse barbe blonde et des yeux bleus. Il m’a invitée à boire un verre, je ne comprenais rien à ce qui se passait…
- Attends, attends, rembobine un peu ! Tu veux dire que Mathias t’a invitée à sortir ?
- Je ne sais pas comment il s’appelle. Bref, il a commencé à insister, et finalement il m’a dit qu’il m’enverrait un message sur Photoflood et c’est là que je suis allée vérifier…
- Non, c’est pas possible, tu dois confondre. Mathias sort avec Maud et il n’y a d’yeux que pour elle. Même Appolyne n’a pas tenté de lui mettre le grappin dessus. Tu dois te tromper de description. »

Piquée au vif, Mia rouvrit son ordinateur et sa messagerie sur Photoflood. Pour la première fois de la matinée, la colère se mêlait au désespoir. Elle déroula la liste et trouva immédiatement un dénommé Mathias Velmont. La photo qui s’affichait correspondait à l’homme qui lui avait parlé un peu plus tôt ce matin. Le message était peu équivoque : « Sympa de discuter ce matin, hésite pas à me donner tes dispos ! Je ne mords pas ;) Tu es vraiment très mignonne ». Elle pivota l’écran vers Cyrielle qui pâlit aussitôt mais refusa d’en démordre.

« Peut-être qu’ils ont rompu alors… Peut-être qu’il s’est senti seul… Ne lui réponds pas, Maud va te tuer.
- Je n’en avais pas l’intention… »

Amélia était de plus en plus agacée par Cyrielle. Ne pouvait-elle donc pas prendre son parti pour une fois ? Le cours de droit du travail débuta, les faisant taire toutes les deux. Un silence amer s’installa insidieusement entre les deux amies. Les heures s’étirèrent dans le silence à peine troublé par les ronronnements de Mme Chambon devant une classe endormie. Complètement désintéressée, Amélia entreprit de trier les messages reçus sur Photoflood. Malgré la suppression de ses clichés, ils continuaient à arriver. Elle se força à les ouvrir un par un, espérant un mot d’encouragement ou une critique concernant directement ses créations vestimentaires. Mais il n’y en avait aucune. Il s’agissait uniquement d’invitations, d’insultes, de demandes de photos supplémentaires, voire de propositions ouvertement inappropriées. Pas une seule personne n’avait fait attention aux vêtements. Peut-être n’était-elle pas aussi douée qu’elle le pensait ou alors ses prises de vue ne mettaient pas suffisamment en valeur ce qui aurait dû être l’élément central. Démoralisée, elle ne chercha même pas à retenir Cy qui s’éloignait déjà, à l’annonce de la fin du cours.

*:*:*

Essuyant des larmes de rage, la jeune femme jeta son sac sur le canapé. Comment pourrait-elle retourner à l’université, après ce qui venait de se passer ? Même son atelier ne lui apporta pas le réconfort escompté. Elle n’eut qu’une envie : déchirer les étoffes, briser ses meubles, arracher les rideaux. Mais elle se retint et s’assit devant la baie vitrée, le regard perdu vers le ciel. Son téléphone vibra. S’agissait-il d’un message de Cy pour s’excuser ? De ses parents ? Rien de tout cela. Un numéro anonyme lui écrivait, rageur : « Espèce de garce, ne t’avise pas de t’approcher de Mathias. De toute façon, il ne veut pas de toi, tu n’es personne. Tu as beau poster autant de photos que tu voudras, aucun mec ne voudra de toi, rentre-toi ça bien dans le crâne. Fais gaffe. » Cette fois, c’en fut trop. Ramenant ses genoux contre sa poitrine, elle ne put lutter plus longtemps contre les flots d’amertume qui se déversèrent, incontrôlables.

Quelques instants plus tard, son compte sur Photoflood fut désactivé et son téléphone portable éteint. Il était hors de question qu’elle continue à supporter cette violence verbale qu’elle n’avait jamais demandé. Et même si elle avait publié intentionnellement ces photos, n’aurait-ce pas été son droit ? Méritait-elle d’être traitée ainsi, quel que soit son objectif ? Elle examina les clichés. Non, décidément, elle les trouvait toujours adaptées à son projet, pas plus provocantes que les publicités affichées dans les rues et sur les arrêts de bus. Cet acharnement était injustifié.

Légèrement rassérénée par une longue douche et un livre un peu mièvre, mais les yeux toujours rouges et gonflés, Amélia descendit récupérer le courrier dans le hall de l’immeuble. Il arrivait que ses parents lui fassent parvenir des petites cartes postales de là où ils se trouvaient. Mais ce ne fut pas le cas ce soir. A la place, elle découvrit une simple enveloppe en papier épais, sur laquelle son prénom était inscrit dans une écriture fine et penchée.

Curieuse, mais craignant une lettre de menaces dans la veine du texto précédent, elle attendit quelques heures avant de décacheter l’enveloppe. Ce ne fut qu’allongée dans son lit, épuisée par la fatigue, qu’elle se décida à l’ouvrir. Une lettre manuscrite pliée en deux s’en échappa.

Chère Amélia,

Je ne peux sans doute pas réaliser à quel point ta journée a dû être horrible. Je ne sais pas si quelqu’un d’autre a pris la peine de te le dire, mais tu ne mérites pas ça. Comme tout le monde, j’ai vu les clichés qui ont circulé. C’est une personne très proche de moi qui me les a montrées. J’ai immédiatement vu ce qu’elles étaient en réalité : de sublimes démonstrations d’un grand talent, adressées par erreur à un public malsain et non désiré. Ai-je raison ? Je suis curieux : es-tu la créatrice de ces vêtements comme je le soupçonne ?

Demain matin, va à l’université. Vas-y la tête haute, tu n’as rien à te reprocher. Ne les laisse pas t’atteindre. Si tu veux me répondre, dépose ta lettre avant midi dans l’édition la plus abîmée (tu la reconnaîtras sans peine) de Notre Dame de Paris, du grand Victor Hugo. Je l’attendrai avec impatience.

J’imagine que tu te demandes qui je suis et comment je sais où tu habites. Ce ne sont malheureusement pas des questions auxquelles je peux répondre. Sache juste que je ne te veux aucun mal et que je ne suis pas là pour te harceler. J’ai deux requêtes qui te surprendront sans doute : ne cherche pas à me rencontrer et ne parle pas de moi. Si c’est trop dur pour toi, nous arrêterons tout. Un jour, tu comprendras.


La lettre n’était pas signée. Amélia la retourna, mais il n’y avait aucune indication sur l’identité de l’expéditeur. Peu lui importait, car c’était le baume de réconfort dont elle avait besoin… Quelqu’un, quelque part avait pris la peine de lui écrire. Quelqu’un, quelque part comprenait ce qu’elle avait essayé de capturer. Quelqu’un, quelque part la croyait. Et sur ces pensées, elle parvint enfin à trouver un sommeil réparateur.
Note de fin de chapitre:
J'espère que ça vous a plu :) Je reste ouverte aux critiques et aux questions que vous pourriez vous poser en ce qui concerne la réinterprétation que j'en fais. :)
Bonne journée / soirée !
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