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Irina a pris goût à leurs rencontres. Elle revient vers lui tous les soirs, dans ce salon plongé dans l’ombre, éclairé par la simple lumière de la lune. Emilio fume ses cigares, elle se laisse envelopper par la fumée, ils boivent un ou deux verres de whisky.

Et surtout ils parlent, encore et toujours. Ils n’évoquent pas leurs vies passées, mais ils débattent du monde actuel, remettent en cause leurs opinions mutuelles.

Bien sûr, ses convictions à elle et ses actions sanglantes reviennent souvent sur le tapis, toujours dans cette étrange atmosphère apaisante. Ils sont comme dans une bulle hors du temps, juste tous les deux, à échanger leurs idées dans le calme et le respect. Irina ne l’a pas encore admis à haute voix, mais elle reconnaît qu’il a raison. Elle a eu tort de tuer, d’agresser, de répandre cette violence dont elle a été elle-même victime. Elle n’est pas encore assez forte pour affronter ses actes ; en revanche, elle est décidée à ne pas avoir plus de sang sur les mains.

Depuis le début de ses rencontres avec Emilio, ni homme poignardé ni femme défigurée n’ont été retrouvés dans les rues de Séville. Les jours passent, les journaux se lassent, les habitants reprennent confiance. La police, en revanche, est toujours sur le qui-vive. Les avis de recherche n’ont pas quitté les murs  et Irina doit se faire discrète lorsqu’elle se rend chez Emilio.

Sa soif de sang s’est apaisée, pourtant elle a peur de faire face à ses crimes passés. Elle s’y refuse encore, malgré les appels du jeune homme à la rédemption. Il n’est jamais insistant, jamais pressant, mais à chaque fois qu’il évoque la possibilité de se rendre à la police, Irina s’enfuit, pour ne revenir que deux jours plus tard. Elle est terrifiée à l’idée de se retrouver face à celle qu’elle est devenue ; jouer à l’autruche est plus facile.

Peu à peu, une véritable relation de confiance s’est instaurée entre eux, mâtinée de fascination mutuelle. Si elle se laisse captiver par ses mots justes, sa voix douce et ses réflexions pensives, lui-même paraît charmé. Pas par son physique, comme tous  les autres avant lui, il ne semble même pas la regarder, mais par ses propos, ses arguments, et même sa méfiance permanente. Ils sont attirés  l’un vers l’autre comme deux aimants, fascinés malgré eux, sans pouvoir mettre de mot sur cette relation étrange.

— Vous ne recevez jamais personne ?

Ce soir-là, Irina est trop curieuse pour brimer son intérêt pour lui. Elle ne connaît rien de sa vie et plus le temps passe, plus elle est avide de détails.

— Vous comptez comme personne ? la taquine Emilio d’un sourire.

— A part moi.

— Je suis quelqu’un de casanier.

Irina ne pousse pas davantage, mais elle s’estime flattée qu’il l’ait choisie pour lui tenir compagnie, surtout si ce n’est pas dans ses habitudes.

Depuis quelques jours, elle a pris l’habitude de ne plus porter son masque quand elle est chez lui. Elle se découvre avec autant de naturel qu’avant ; en sa présence, elle a l’impression d’être normale, d’être comme avant. Jamais il ne la regarde avec dégoût ou malaise et elle en oublierait presque son visage défiguré.

— Vous n’avez pas d’amis ? demande-t-elle soudain, incapable de se réfréner.

— Vous êtes bien curieuse ce soir.

Irina se lève et lui tourne le dos pour lui dissimuler ses traits. Elle est curieuse oui, mais aussi méfiante. Elle lui fait confiance, il la fascine, mais au fond d’elle il y a cette peur qu’il se joue d’elle, qu’elle n’est qu’un projet de bienfaisance, une curiosité singulière. Pourquoi s’intéresse-t-il à elle ainsi, pourquoi paraît-il apprécier sa compagnie ? Que cache-t-il ?

— J’aimerais juste mieux vous connaître. Je ne sais presque rien de vous.

Pensive, elle déambule dans ce petit salon qu’elle n’a jamais exploré. Toutes ces fois où elle est venue, elle a été bien trop absorbée par le regard hypnotique d’Emilio. Elle laisse glisser sa main droite sur le dossier du fauteuil qu’elle a contourné, effleure de ses doigts les bibelots posés sur un meuble en bois poli.

— Et que souhaitez-vous savoir ?

— Si vous avez des amis.

— Bien sûr.

— Vous ne les voyez jamais ?

— Dans la journée, oui. Mes soirées vous sont exclusivement réservées.

— Pourquoi ?

— Pourquoi venez-vous chaque soir ?

Elle n’aime pas qu’on lui retourne ses questions. Sans répondre, elle s’intéresse aux photographies accrochées au mur blanc. Son doigt pâle suit le contour ornementé du cadre, tandis que ses yeux examinent les minuscules visages souriants tournés vers elle.

— Vous non plus vous n’avez pas de réponses à cette question.

Elle l’entend écraser son cigare dans le cendrier et se lever pour se rapprocher d’elle, sans pour autant combler la distance qui les sépare. Malgré leurs nombreuses discussions, ils  se sont toujours tenus éloignés l’un de l’autre, comme dans un accord tacite. Cela convient très bien à Irina ; depuis William, elle ne supporte pas que quelqu’un la touche.

— C’est à vous que je l’ai posée, répond-elle, dans une vaine tentative un peu immature de détourner la question.

— Pourquoi tenter de mettre des mots sur l’inexplicable ? Pourquoi ne pas juste nous laisser porter comme nous le faisons depuis le début ?

Irina s’apprête à répondre lorsque son regard se pose sur une photographie sur sa droite, à moitié masquée par la pénombre. Son cœur se fige. Malgré les ombres, elle a reconnu un symbole important sur le papier glacé. La bouche sèche, elle s’avance d’un pas, ses doigts se posant sur le couteau accroché à sa hanche. Il lui a toujours procuré un sentiment de sécurité, et elle n’a jamais réussi à s’en débarrasser, malgré le fait qu’elle ne l’utilise plus.

Ses phalanges blanchissent tant elle serre fort le manche. Sous ses yeux, un Emilio plus jeune sourit avec fierté, entouré d’inconnus. Accrochés à sa ceinture, un pistolet et un insigne d’inspecteur de police.

Le sol paraît se dérober sous ses  pieds, mais la colère succède rapidement à l’effroi et la tristesse. Enragée par cette trahison, elle ne réfléchit pas. Elle se retourne violemment, son poignard à la main, la lame blanche attrapant le reflet de la lune. Elle le brandit, prête à frapper, mais se fige sous le regard brûlant d’Emilio.

Il est plus prêt que ce qu’elle pensait. Son corps est à quelques centimètres du sien, elle sent sa chaleur, son parfum musqué, elle est hypnotisée par la puissance qui émane de lui. Sa main tremble et la lame s’abaisse de quelques millimètres. Elle hésite. Elle n’a jamais hésité.

— Vous m’avez piégée, murmure-t-elle.

Elle est horrifiée de sentir les sanglots dans sa voix. Elle se pensait incapable de pleurer depuis l’horreur de son agression. Emilio plante ses yeux dans les siens et s’approche encore, sans pour autant la toucher. Son regard la brûle et l’apaise à la fois, elle est perdue et ne sait que faire. Elle le hait, pourtant il la fascine toujours.

— Je n’avais aucune mauvaise intention, lui promet-il à voix basse d’un timbre chaud qui l’enveloppe comme une douce couverture. Peut-être au début, au tout début… Mais mes intentions  justicières ont vite disparu quand j’ai appris à te connaître, Irina. Tu m’as séduit, de tes mots, de ta colère, de ta rancune. Tu as mal agi, mais je te comprends, et je suis moi-même en rage de ce qui t’es arrivé. Tu n’aurais jamais dû subir ça.

Troublée, Irina recule d’un pas. Elle ne se laissera pas avoir par ses mots de serpent. Il l’a envoutée, il l’a charmée, pour mieux l’emprisonner dans ses filets et se servir d’elle.

— Tu vas me livrer à la police, dit-elle d’une voix tremblante.

— Tu ne penses  pas que si telle était mon intention, je l’aurais déjà fait ?

Cette question la déstabilise. Tout chez cet homme la bouleverse, elle qui s’est pourtant promis de ne plus laisser ébranler par quiconque.

— Je promets que je ne te dénoncerai pas.

Elle n’a pas envie de le croire, mais ses yeux lui crient qu’il dit la vérité. Elle détourne la tête, son couteau à présent à hauteur de sa cuisse. Elle est incapable de le tuer, pourtant il a vu son visage, il connaît son nom.

Elle est finie.

— On ne peut pas continuer comme ça, chuchote-t-elle.

— Non.

La voix d’Emilio est triste, mais ils savent tous les deux que plus aucune forme de relation n’est possible. Ils ne peuvent pas continuer à se fréquenter maintenant qu’elle sait son secret, ils ne pourront plus jamais faire semblant. Leur petite bulle a explosé.

— Je me hais, de trahir ainsi mes valeurs, mes collègues, les promesses que je me suis faites en m’engageant, lui dit-il. Ça me hante, ça me torture, je suis aussi coupable que toi.

— Non ! répond-elle violemment en tournant de nouveau son visage vers lui. J’ai tué. Pas toi.

— Je t’ai protégée, et à mes yeux je suis complice.

Son ton est calme et tranquille mais son regard tourmenté. Elle se déteste de lui faire subir ça.

— Je ne te dénoncerai pas et je ne te livrerai pas, promet-il de nouveau, mais tu dois partir. Je te laisse jusqu’au matin pour quitter la ville. Sinon…

Il laisse sa phrase en suspens, mais ils savent tous deux ce que cela signifie. Elle ne l’a jamais vu si tourmenté. Le simple fait de prononcer ces mots semblent le blesser.

— Je comprends, murmure-t-elle.

Ils échangent un dernier regard, plein des mots qu’ils ne peuvent pas prononcer. Puis Irina range son couteau dans l’étui à sa hanche et tourne les talons pour se glisser par la porte-fenêtre qui donne sur le jardin. Il ne s’est rien passé entre eux de concret, pourtant elle a le cœur brisé de savoir qu’elle ne le reverra jamais.

— Attends, l’arrête-t-il. Une dernière chose.

Elle s’immobilise, sans se retourner, retenant son souffle. Elle sait que la situation est sans issue, pourtant elle espère une solution miracle, qui lui permettrait de rester, de continuer leurs conciliabules au cœur de la nuit, sans conséquences, hors du temps.

— Promets-moi que tu ne tueras  plus personne. Plus jamais.

Irina sent les larmes gonfler sous ses paupières. S’il y a bien une promesse qu’elle est incapable de tenir, c’est bien celle-ci. Malgré sa retenue de ces dernières semaines, elle n’a aucune idée de comment elle réagira à ce nouveau changement brutal dans sa vie.

Elle se tourne légèrement, lui présentant son odieux profil, avec la cicatrice béante qui barre son visage jusqu’à son oreille. Elle l’observe du coin de l’œil, pour le voir une dernière fois.

Puis elle disparaît, pour une destination inconnue.

Sans un mot.

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