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Notes d'auteur :

Encore merci à Aleyna pour sa review :hug: Promis je réponds dès que je peux !

Dans les jours qui suivent, la ville entière est emplie d’espoir. Kuchisake-onna semble avoir disparu. Plus de victimes, plus de cadavres. La police ne comprend pas, les journalistes s’interrogent, mais les faits sont là : la meurtrière semble s’être évaporée dans la nature.

En réalité, Irina hante toujours les rues de Séville. Son couteau accroché à sa hanche est devenu inutile et elle a renoncé à semer derrière elle une piste sanglante, mais pas par bonne volonté ni bonté d’âme. Elle n’est plus obsédée par sa quête de vengeance car elle a une nouvelle obsession : Emilio.

Elle erre dans la rue où elle  l’a rencontrée, sans réellement se poser de questions ni essayer de comprendre pourquoi il est si important pour elle de le recroiser. Elle tente de se persuader qu’elle a envie de le tuer lui, de laver son orgueil blessé, d’effacer ses doutes en voyant la vie quitter ses yeux. Comme une action qu’elle aurait besoin d’accomplir pour tourner la page. Pourtant, elle sait bien qu’elle se leurre.

Un jour, enfin, leurs chemins se croisent de nouveau. C’est une nuit claire, la lune ronde et laiteuse est haute dans le ciel. Leurs regards se trouvent, il lui adresse un sourire un peu distant. Puis, sur un geste, elle le suit,  sans prononcer un mot. Le silence les enveloppe, sans pour autant être inconfortable. En sa présence, ses doigts ne la démangent  plus, et le monstre de sang qui hurle dans sa poitrine semble s’endormir.

Ils se rendent chez lui, où il l’invite à entrer d’un geste poli. Ils s’installent au salon, où il se sert un whisky. Elle refuse celui qu’il lui propose, n’ayant aucune envie d’enlever son masque, malgré la pénombre, malgré son jugement inexistant. Parce qu’il a eu raison la dernière fois ; elle se hait, et c’est à cause de son regard sur elle-même qu’elle ne se supporte pas dans le regard des autres.

— Je ne connais même pas votre nom, dit-il en s’asseyant face à elle dans un large fauteuil.

Il n’a pas allumé la lumière, et son visage est plongé dans l’obscurité. Il allume un cigare, dont la lourde fumée embrouille ses sens, sans que cela soit désagréable.

— Irina,  murmure-t-elle.

Elle déteste sa voix. Elle déteste ce timbre enroué,  métallique, inhumain, qui n’est qu’un symbole de son agression et de la  manière dont elle a été charcutée et marquée à vie. Pourtant, ces notes graves et rauques ne paraissent pas perturber Emilio.

— Est-ce que je me trompe en disant que vous êtes française ?

Elle secoue la tête de droite à gauche, muette. Ses doigts crispés sur ses genoux finissent par se détendre. Elle ne sait pas pourquoi, mais elle est mise en confiance par la force tranquille et  le silence compréhensif de l’homme face à elle. Cela fait si longtemps qu’elle n’a pas eu de véritable contact humain dépourvu de la moindre animosité ou violence.

Et peu à peu, elle ne sait pas trop comment, peut-être par ses questions douces et respectueuses, elle se  laisse guider jusqu’à raconter son histoire par quelques phrases courtes et douloureuses. Elle parle juste du début, d’avant la folie. De sa vie à Nice, de ses parents, de ses rêves, ses ambitions, ses projets. De sa rencontre avec William, de sa liberté volée et de sa brutale agression. De sa venue à Séville et de sa vie de recluse. Elle reste évasive, n’entre pas dans les détails, mais il n’a pas besoin de plus pour percevoir sa souffrance.

— Vous avez vécu trop d’horreurs pour quelqu’un de votre âge, murmure-t-il avant d’inhaler une bouffée de son cigare.

— Et vous ?

— Moi ? Je ne suis qu’un homme normal, aux souffrances banales.

La fumée sort de ses lèvres en un long souffle discret et emplit la pièce d’une odeur enivrante. Il tapote doucement le cigare pour ôter la cendre qui tombe dans le réceptacle en verre sur la table basse.

— En tout cas, sachez que vous aurez toujours ici une oreille à qui parler.

Irina essaye de lui dire que c’est la première et dernière fois qu’elle vient.

Sauf qu’elle-même n’y croit pas, alors elle reste silencieuse.

Et chaque nuit,  elle revient et se laisse aller à leurs discussions à la lueur de la lune, enveloppée dans la fumée des cigares d’Emilio.

***

— Vous n’enlevez pas votre masque ?

— Je ne préfère pas.

— Toujours mal à l’aise avec votre visage.

— Pas du tout.

— Ce n’était pas une question.

— Vous seriez à l’aise avec un visage tel que le mien ?

— Je n’ai jamais dit ça. Mais vous ne pourrez pas vivre d’amertume et de haine toute votre vie.

— Qu’est-ce qui vous fait dire que…

— Vos yeux. Ils sont emplis de colère.

Comme d’habitude, sa voix est dépourvue de tout jugement. Et pourtant, la vérité de ses mots la blesse, sans qu’elle sache bien pourquoi.

***

— Vous n’avez pas envie de vous venger parfois ?

— Que voulez-vous dire ?

— Du type qui vous a fait ça.

— Je rêve de sa mort toutes les nuits.

Il ne paraît pas surpris. Il s’arrête un instant pour boire une gorgée de whisky. Son cigare se meurt dans le cendrier.

— C’est pour ça que vous tuez les hommes ?

Les yeux d’Irina s’écarquillent, son cœur se fige. Elle se  lève d’un bond, mais il l’arrête.

— Je ne vous juge pas, je veux juste comprendre.

Il n’a pas bougé de son fauteuil, pourtant son regard la cloue sur place. Elle ne sait pas si elle doit s’enfuir ou rester. Elle est piégée par ses yeux emplis de curiosité.

— Comment est-ce que vous…

— Disons que j’ai un bon instinct.

— Pourtant, vous m’invitez chez vous. Vous n’avez pas peur ?

— J’ai comme l’impression que je suis l’exception que vous ne parvenez pas à tuer. J’ai tort ?

Son silence fait office de confession. Il sourit doucement et l’invite à se rasseoir d’un geste, pourtant elle ne bouge pas.

— C’est par vengeance que vous tuez les hommes ? répète-t-il. Et que vous défigurez les femmes ?

— Pas seulement, répond-elle, tendue.

— Pour quelle autre raison ?

— Parce que je veux changer les choses.

— De quelle façon ?

Il paraît réellement intéressé, d’avoir vraiment envie de la comprendre ; et sous ce regard curieux, elle peine à rassembler ses pensées, à s’exprimer de façon claire.

— Après mon agression, j’ai réalisé à quel point la beauté est éphémère, et à quel point la société s’appuie sur les apparences.

— Et vous pensez changer tout cela par des meurtres et des agressions violentes ?

— Je veux montrer aux femmes ce que ça fait d’être moi, modifier leur vision des choses. Je veux montrer aux hommes qu’ils n’ont aucun droit sur nos corps, que leur avis ne m’empêche pas de faire ce que je veux d’eux.

— Je ne sais pas si le crime reste le meilleur moyen.

— Et  qu’est-ce que vous proposez ? L’acceptation ?

Il hausse  les épaules, finit son verre, reprend son cigare.

— Quelque chose de plus pacifique ?

Elle ne peut pas s’en empêcher, elle rit, d’un rire désincarné qui fait froid dans le dos.

— Je répond à la violence par la violence.

— L’homme qui vous a agressé a été violent envers vous. Pas ceux que vous tuez.

Elle ne sait pas quoi répondre à ceci. Alors elle s’en va, amère et pleine de doutes, en se disant qu’elle ne reviendra pas.

Jusqu’au lendemain soir.

***

— Non, je suis d’accord avec vous. La société actuelle érige la beauté et la jeunesse en valeurs  absolues. Les injonctions sont nombreuses et terribles, elles font des dégâts.

— Pourtant vous tentez de me faire changer d’avis.

— Non, j’aimerais juste vous faire comprendre que cela ne justifie en rien vos  meurtres.

— Je m’exprime comme je le peux.

— Dans l’illégalité ?

— Je n’ai plus rien à perdre.

— Est-ce une raison pour briser la vie d’inconnus ?

— C’est mal, de vouloir que les autres souffrent autant que moi ?

— Non, c’est humain. Mais ça n’en reste pas moins répréhensible.

— Je croyais que vous ne me jugiez pas.

— Je vous ai dit, je cherche à vous comprendre.

— Et pourtant vous cherchez à me faire changer d’avis.

— Vous le voulez un peu aussi, n’est-ce pas ?

— Comment ça ?

— Changer d’avis. Agir autrement.

— Je ne comprends pas ce que vous essayez de me faire dire.

— Rien de particulier. Je dis juste que si vous aviez envie de vous entêter aveuglément dans vos actions, vous ne seriez pas là tous les soirs à m’écouter.

Irina ne trouve rien à répondre. Parce qu’elle ne veut pas admettre à haute voix qu’il a raison.

C’est trop terrifiant, de se remettre en question. De se dire qu’elle a peut-être eu tort, que ces corps qu’elle a semés n’ont été que le fruit de sa rage envers elle-même, qu’elle a du sang d’innocents sur les mains. Elle le sait, au fond d’elle,  mais l’admettre lui fait trop peur.

Parce qu’alors, la personne dans le miroir ne sera pas un monstre uniquement en apparence.

— Vous n’aimez pas ce que je vous dis, murmure-t-il enfin, brisant le silence.

— Vous n’êtes pas très délicat, c’est certain.

— La vérité peut faire mal à entendre, admet-il. Un verre ?

Cette fois, après une hésitation, elle accepte. Leurs doigts s’effleurent lorsqu’il lui donne son whisky et son souffle se bloque dans sa gorge. Lentement, elle enlève son masque. Il ne la dévisage pas, il lui sourit juste.

— Pourquoi vous ne me dénoncez pas à la police ? demande-t-elle dans un souffle.

Il y a un instant de silence pensif. Qu’il finit par rompre d’une voix lointaine.

— Parce qu’une part de moi se reconnaît en vous.

Leur regard s’éternise et Irina sent une chaleur étrange l’envahir. Elle a été isolée de tout contact humain si longtemps que ces quelques mots lui donnent enfin l’impression de vaincre sa solitude.

Lorsqu’Emilio lui offre un de ses sourires en biais, elle tente d’y répondre.

Il ne voit pas ses cicatrices ni l’horreur de ses crimes, il la voit telle qu’elle est. Et elle sait que grâce à lui, elle n’est plus seule.

Pour l’instant.

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