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Dans la pénombre de sa chambre, Irina est indifférente aux rayons de soleil qui tombent sur les toits colorés de Séville. La moiteur chaude de la ville entre par sa fenêtre entrouverte. Elle est allongée  dans son lit avec l’immobilité d’un cadavre, sourde à la violente dispute de ses voisins qui perce le mur fin du petit appartement, qu’elle loue au quatrième étage d’un immeuble vétuste.

En un geste répété mille fois, elle lève une main tremblante vers son visage et effleure le masque qui recouvre sa bouche. Ou ce qui lui en reste. Elle tressaille à ce contact aussi léger qu’une plume et réprime une nausée à la simple idée de sa figure mutilée.

Il y a un mois déjà que William l’a défigurée de la manière la plus sauvage qui soit. Il s’est enfui comme un lâche, alors qu’elle était inconsciente, en train de se vider de son sang à la suite de son horrible crime. C’est la femme de ménage qui l’a retrouvée dans une mare d’hémoglobine le lendemain matin et qui a appelé les secours. Les médecins ont dit que c’était un miracle qu’elle ne décède pas des suites de son hémorragie, mais ils n’ont rien pu faire pour son visage. Elle porterait une cicatrice à vie. Elle n’a pas voulu qu’on lui apporte de miroir et elle s’est sauvé, malade du regard plein de pitié que les internes posaient sur elle. On lui a proposé de porter plainte contre son agresseur, mais elle a refusé de donner le moindre nom. L’angoisse des représailles l’étranglait. William est un homme puissant, s’opposer à lui est une folie, surtout après ce qu’elle lui a fait.

Incapable d’affronter son reflet, elle a revendu plusieurs des cadeaux de son ancien amant à un prêteur sur gages et s’est enfuie en Espagne sans le revoir ni le contacter, la peur au ventre. Elle a laissé un mot sur le répondeur de ses parents pour les informer de son départ définitif et a jeté son téléphone. Elle ne supportait pas l’idée de leurs yeux écarquillés d’horreur et de dégoût devant son visage mutilé.

Irina a toujours été habituée aux regards des gens, à leur admiration et leur envie, mais la répulsion et la pitié ne sont pas des sentiments avec lesquels elle est familière. Elle qui s’est toujours reposé sur sa beauté et son sourire charmeur se sent nue aujourd’hui. Honteuse, elle couvre sa bouche découpée d’un masque chirurgical, ce qui lui vaut parfois des coups d’œil curieux - ce qui est toujours mieux que l’aversion.

Elle a quitté Nice pour Séville, là où personne ne la connaît. Là où elle peut se fondre dans l’anonymat, glisser telle une ombre blessée sur les trottoirs bondés, la tête baissée et se faisant discrète. L’opposé total de celle qu’elle était auparavant.

Depuis quelques semaines, elle vit une vie des plus solitaires. Elle ne sort que pour acheter quelques courses, sans jamais adresser la parole à personne. Remuer ses lèvres déchirées lui fait mal et elle frissonne en entendant sa voix rauque et gutturale, loin de son timbre mélodieux d’autrefois. Elle n’a même pas pris la peine de trouver un travail, vivant de ses économies. Elle se complait dans son amertume, dans sa colère et sa haine d’elle-même. Ce visage qu’elle a tant aimé, elle le hait à présent.

Il fait nuit, enfin. L’heure de sortir. Irina se sent toujours mieux sous la sécurité de la lune et son ciel noir piqueté d’étoiles. La supérette à une centaine de mètres de son appartement est ouverte jusqu’à minuit, ce qui est parfait pour ses sorties nocturnes.

Avant d’ouvrir la porte, elle s’arrête un instant face au miroir de l’entrée. Habituellement, elle passe devant sans s’arrêter, fuyant son reflet. Pourtant, aujourd’hui, elle ne sait quel instinct la force à affronter celle qui lui fait face. Elle ne voit que ses yeux en amande, brûlants d’un poison amer, et son front lisse. Le reste est dissimulé par son masque bleu.

D’un geste lent, elle glisse un doigt sous l’élastique de son oreille droite, qu’elle sent trembler légèrement contre sa peau. Elle hésite un instant puis ôte la dernière barrière qui dissimule l’horreur à ses yeux. Et son cœur tombe dans sa poitrine, alors que les derniers mots haineux de William retentissent à ses oreilles.

« Qui te trouvera belle, désormais ? »

Cette question la hante, et à présent qu’elle a vu la monstruosité de son visage, elle ne cessera d’y penser. Sa peau délicate est déchirée de son oreille gauche à son oreille droite, lui faisant un sourire grotesque. Elle peut encore utiliser sa mâchoire, rattachée par quelques lambeaux de chair, et quand elle serre les dents, la boursouflure rouge qui court d’un bout à l’autre de son visage est d’autant plus grotesque.

Une vue qui lui donne envie de vomir et de hurler. La colère embrase son corps tout entier, une haine intense contre celui qui lui a fait ça, contre elle pour regretter sa beauté perdue qui ne reviendra jamais, contre la société qui façonne les gens à la regarder aujourd’hui comme un monstre.

Sa colère se transforme en rage, ses mains en poings. Pour la première fois de sa vie, elle sent des pulsions violentes courir le long de ses veines. Elle a envie de faire souffrir autant qu’elle souffre.

D’un geste sec, Irina jette son masque et sort de chez elle d’un pas rapide, sans tenter d’étouffer ce besoin nocif qui  prend possession d’elle. Elle sort dans la rue presque vide à cette heure de la nuit et marche droit devant elle, le regard noir. Elle tourne à droite dans une ruelle, s’aventure dans des quartiers où elle n’est jamais allée. Elle ne sait pas ce qu’elle cherche, mais elle ne s’arrêtera pas avant de l’avoir trouvé.

Plongée dans les affres violents de sa conscience, engendrés par ce reflet si dérangeant dans le miroir, elle ne voit pas l’homme qui arrive en sens inverse jusqu’à ce qu’elle lui rentre dedans.

— Pardon, je suis désolé, s’excuse-t-il aussitôt en espagnol.

Le regard qu’Irina lui lance le fait reculer d’un pas. Il est grand, brun, séduisant, et elle n’aurait eu aucun mal à le mettre dans son lit. Avant.

A présent, ses yeux s’écarquillent d’horreur devant son visage mutilé, sa bouche s’ouvre sur une exclamation choquée.

C’est à cet instant qu’Irina comprend la nature du feu qui fait bouillir son sang. L’envie de meurtre. Ça aurait dû lui faire peur, mais ça ne fait qu’augmenter son désir de faire souffrir cet homme devant elle. Après tout, il reste un élément à part entière de cette société pourrie qui érige la beauté comme Saint Graal, qui la pousse à se cacher comme une pestiférée, et il mérite de payer, lui comme tous les autres.

Toute forme de réflexion a déserté ses pensées lorsqu’elle le plaque violemment contre le mur de la ruelle, la colère décuplant ses forces. L’homme ne se  défend même pas, hypnotisée par cette horrible bouche mutilée.

— Tu ne me trouves pas belle ? susurre-t-elle, en une parodie d’elle-même.

Sa voix lui écorche les oreilles et sa poigne se resserre sur la gorge de sa pauvre victime.

— Je… Je suis désolé de vous avoir dévisagé,  répond-il d’une voix étranglée. Je… Laissez-moi partir, je ne veux pas vous faire de mal.

Pour la première fois depuis des semaines, Irina sourit. Et le résultat ne la rend que plus laide encore. Une véritable poupée défigurée et  terrifiante.

Sa main se resserre sur le coupe-papier, posé habituellement sur le guéridon de l’entrée et qu’elle ne se souvient même pas avoir pris en partant. Une pulsion qu’elle n’a même pas eu conscience d’avoir.

Elle l’enfonce d’un geste sec dans la gorge de sa victime, sans que cette dernière ne se défende tant la surprise est grande.

Elle répète son geste deux fois, trois fois, dix fois.

Le sang gicle, éclaboussant son visage et ses  vêtements.

Quand elle a terminé, ses traits sont froids et impassibles. Des gouttes carmines coulent le long de son front et de ses joues, jusqu’à la grimace horrible qui déforme sa bouche. Elle s’écarte de la dépouille sanglante à la gorge presque arrachée, indifférente.

Elle a vaguement conscience qu’Irina est morte ce soir.

Elle lève un regard absent vers la vitrine sombre d’une boutique vide qui lui fait face et lui renvoie son reflet horrifique. Elle ressemble à un de ces nombreux esprits vengeurs qui peuplent le folklore japonais et dont sa mère lui a tant parlé.

Avec un certain amusement, elle se dit qu’il vaut mieux prendre avantage de la situation plutôt que de s’apitoyer sur son sort. Se venger plutôt que se morfondre.

Et elle décide qu’à partir de ce soir, elle sera Kuchisake-onna.

La femme à la bouche fendue.

 

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