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Maya avait toujours vécu à l’étroit. Son premier souvenir était celui de quatre murs et d’un mince rayon de soleil, qui était parvenu à se faufiler dans la noirceur étouffante de la petite pièce. Ses chairs gardaient la mémoire de vêtements trop serrés. Puis, elle avait grandi et elle avait alors connu l’exiguïté d’une foule, dont les rues d’Artabas étaient pleines.

La ville elle-même était à l’étroit, enclavée entre les pics hostiles du massif des Raisons et l’étendue infinie des mers Imaginaires. Ses artères étaient saturées par des flots d’hommes que les tavernes vomissaient et qui se déversaient vers le large.

Mais Maya avait fini par s’y faire sa place. Elle avait appris à louvoyer entre les chaises et les corps affalés des ivrognes. Elle avait affuté ses répliques pour frayer son chemin parmi les remarques goguenardes des vieux loups de mer. La taverne de l’Ancre Rouillée était désormais son chez-soi.

Elle aimait cet endroit, l’odeur de bière qui imprégnait les boiseries et la clientèle qui changeait au gré des marées. Artabas était un lieu de passage, accueillant des marins de tous bords, et la taverne voyait défiler ce drôle de monde. Aucun jour n’était semblable au précédent. Même les habitués disparaissaient quelques mois pour revenir avec de nouvelles histoires. Maya adorait en saisir des bribes au vol, qu’elle enfilait pour composer un récit bigarré.

« On a passé trois mois en mer sans voir le moindre pavillon battre à l’horizon… »

« C’était une nuit sans lune, noire comme le cul d’un poulpe… »

« … Et puis je l’ai vu, beau comme une nymphe, il a écarté ses… »

« Ca dégoulinait de partout ! De l’or, de l’or, des perles et de l’or… »

« … Ce bougre a même gaulé mon œil de verre… »

« La solitude des grands gouffres, ça vous tord les boyaux comme la faim. »

C’était sa façon à elle de voyager, de s’élever en dehors des recoins poussiéreux de sa vie, portée par la multitude des voix, pour approcher les quatre coins du monde. La taverne était un navire qui tanguait sur les effluves d’alcool. Maya se laissait bercer par ce rythme familier et les chants des marins. Le roulis de l’ivresse valait bien celui du ressac.

Une soirée d’hiver, pourtant, une voix triompha des autres. La taverne était baignée d’un calme relatif, loin de la frénésie des chaudes nuits d’été. Les chopes circulaient et les rires s’entrechoquaient. Un souffle glacé accompagna son entrée. (Rufus s’empressa de raviver le feu.)

Maya se figea un moment devant l’apparition. La nouvelle venue était sans aucun doute une femme de mer, comme la grande majorité des clients de la taverne. Mais, aux yeux de Maya, elle était pourtant unique. Elle semblait avoir en elle quelque chose de la mer elle-même. Ses boucles noires et désordonnées étaient gorgées des vents du grand large. Sa peau brune, pétrie de soleil, portait la marque des longues journées de labeur. Malgré une silhouette gracile, sa stature laissait entrevoir une énergie semblable à celle qui agitait l’océan. L’espace d’un instant, Maya crut reconnaître une divinité sortie des flots.

Les conversations continuaient dans la taverne. La femme se dirigea d’une démarche assurée vers une table inoccupée. En lui apportant sa chope, Maya croisa le regard perçant de l’inconnue. Ses yeux étaient si sombres qu’on ne pouvait distinguer l’iris de la pupille. Elle la remercia. Maya ne savait pas à quelle voix elle s’était attendue, mais elle décida tout de suite qu’elle lui plaisait. Elle n’était pas spécialement agréable, plutôt éraillée. Loin du filet d’eau claire, elle lui rappelait une mer brouillée de sable, les jours de tempête.

Quand elle put enfin trouver refuge derrière le comptoir, Maya remarqua le rythme erratique de son cœur. Le souvenir du regard échangé avec l’inconnue lui brûlait la rétine. Elle attrapa machinalement un verre qu’elle commença à astiquer. Du coin de l’œil, elle continuait à épier l’inconnue. Trop éloignée pour l’étudier comme elle le voudrait, elle devait se contenter d’observer sa posture et ses gestes. L’angle de son poignet. Le balancier de sa chevelure. L’étrange élégance de tout son être.

Elle fut forcée de s’arracher à sa contemplation pour servir d’autres clients, mais elle restait distraite. Aucun récit n’accrocha son oreille cette soirée-ci et elle se fit réprimander plusieurs fois par Rufus. Après avoir mangé son repas, l’inconnue se mit à fumer la pipe, sans se mêler aux conversations. Quand elle eut fini, elle déposa négligemment quelques pièces sur le comptoir et se dirigea vers la porte, tandis que Maya la suivait du regard. Elle passa la main dans ses cheveux, dévoilant sa nuque l’espace d’un instant, et disparut dans la nuit.

Maya poussa un profond soupir et Rufus la regarda de travers. Elle savait que ces émotions étaient futiles, aussi dénuées de sens qu’une feuille malmenée par le vent. Elle considéra néanmoins qu’elle n’allait pas se priver d’apprécier ce frisson, si éphémère fût-il.

Quelques semaines plus tard, l’inconnue revint. Son visage était dissimulé par un large tricorne, mais Maya la reconnut immédiatement à sa démarche. Elle s’empressa de la servir et fut accueillie par un sourire en coin qui raviva en son sein les émotions endormies depuis leur première rencontre.

Cette fois-ci, l’inconnue se joignit à la cacophonie générale. Elle narra ses aventures en mer, une suite d’abordages, d’amours brèves et de beuveries, comme en contaient les marins de retour sur la terre ferme. S’il reprenait quelques poncifs, Maya trouvait à son récit un charme particulier.

Alors qu’elle naviguait d’un bord à l’autre de la taverne, elle tentait d’ignorer tumulte ambiant pour n’écouter que cette voix ensorcelante, au grain si caractéristique. L’inconnue avait de fines lèvres, qui disparaissaient complètement quand elle renversait la tête pour rire à gorge déployée. Maya se surprit à tourner la tête à plusieurs reprises pour contempler leur mouvement hypnotique.

Tandis que la nuit avançait et que les premiers clients prenaient congés, Maya se mit à redouter l’heure du départ. Son regard s’attardait davantage sur ce visage aux pommettes saillantes et elle s’abreuvait de ses paroles avec avidité, comme un ivrogne boit sa dernière bouteille de rhum. Quand les premières lueurs de l’aube parurent, il fallut se résoudre à admirer son dos une dernière fois avant que la porte ne se refermât.

Maya passa les jours qui suivirent dans un état d’excitation, guettant son entrée avec nervosité. Après quelques semaines, la perspective de ne plus revoir son inconnue allongea son ombre sur son humeur. Après trois mois, elle se résolut à cette idée. Après tout, il était temps de tourner la page de cette lubie de midinette. Cette absence était ce qu’il fallait pour refermer cette parenthèse.

Malgré cette nouvelle résolution, Maya ne pouvait s’empêcher de retrouver son inconnue dans la silhouette d’un passant ou dans le chant des galets sous la vague. Elle ne pouvait s’empêcher de se remémorer sa bouche, mince ligne d’horizon. Elle se demandait quelles sensations elle provoquerait, cette bouche, si seulement elle avait osé, si seulement elle avait goûté au sel de ces lèvres.

Plus l’absence se prolongeait, plus l’inconnue était présente à son esprit. Il était difficile de repousser son image. Cela commençait toujours par ses yeux, qui la regardaient avec une intensité nouvelle. Puis venait sa bouche, tentatrice, qui promettait tous les trésors de l’océan. Ses boucles se coulaient ensuite contre sa peau, emprisonnant ses mains, tandis que la fraîcheur de ses doigts faisait éclore des frissons délicieux. Lentement, au fil des jours, ce corps rêvé se découvrait. Son ventre avait la chaleur du soleil et ses bras la tendresse du vent. Maya imaginait ce corps pareil à la houle, qui la submergeait et l’emportait dans un tourbillon de désirs inconnus. Elle finissait par émerger de ces divagations le souffle court, légèrement honteuse. La venue du printemps, puis de l’été, ne fit qu’attiser cette sensibilité.

Ce fut lors d’une soirée chaude, propice à la langueur et à de pareilles rêveries, que l’inconnue réapparut.

Le premier sentiment de Maya fut l’embarras. Elle dût faire appel à toute sa rationalité pour se convaincre que son secret était bien gardé. Mais bien vite, la curiosité reprit le dessus. Elle l’examina d’un œil critique pour vérifier la fidélité de ses souvenirs. Une tenue plus légère révélait un corps plus mince qu’elle ne l’avait imaginé. Une omoplate saillait sous le tissu, telle un récif. Quand elle s’accouda au comptoir, elle eut ce sourire en coin qui avait hanté tant de ses nuits.

Maya passa la soirée à la dévisager. Il y avait sur ce visage une douceur amère qui la surprit. Elle ne s’était pas attendue à ressentir, pour celle qui bouleversait sa tranquillité d’esprit, une sorte de compassion. Elle posa sa main sur la sienne, dans un geste de réconfort. L’inconnue leva un regard vers elle, empli d’une chaleur qu’elle ne lui connaissait pas. Elle retira lentement sa main et quitta la taverne. Mue par son instinct, Maya s’esquiva pour la suivre. L’inconnue l’attendait.

Les deux femmes s’enfoncèrent dans l’ombre d’une ruelle, à l’abri des rayons du soleil couchant. Maya sentit des doigts glisser sur sa joue, elle pensa à son envie d’enfouir les siens dans la chevelure sauvage, elle vit son visage approcher. Elle attendit, attendit, attendit. Leurs lèvres se trouvèrent. Elle attendit. Une langue tiède taquina sa bouche, s’y glissa. Agile comme un poisson.

Les yeux fermés, Maya sentit l’odeur de l’inconnue l’envahir. Elle s’était attendue à un parfum d’embruns, aériens et marins. Pourtant, ce fut un relent animal et terrestre, la consistance de la chair et l’acidité de la sueur. Sous les arômes amers de la bière, sa bouche avait un goût fade de salive. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle constata sans surprise que l’inconnue se tenait encore devant elle.

Alors Maya, qui avait l’habitude de voir les gens partir, s’en alla.
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