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Mai 2006 – San Francisco

— Est-ce que tout le monde est bien installé ?

Mrs Watterson, vêtue de son éternel châle rose et de sa robe d’un autre âge, tape dans ses mains pour annoncer que le car ne devrait plus tarder à partir. Les élèves répondent unanimement que oui, bien entendu, ils sont prêts à quitter le territoire scolaire pour explorer d’autres contrées même si, évidemment, cela reste dans le cadre instauré par le lycée.

Peu importe, c’est l’occasion de sauvegarder ses amitiés, de prendre du bon temps, et pourquoi pas de réussir à séduire la fille qui nous plaît depuis le début de l’année. Ils ont seize ans, le monde leur appartient, leur mange dans la main. Ils n’ont à se soucier de rien, hormis d’eux-mêmes. Sebastian Moore, assis au troisième rang sur la gauche est la représentation parfaite de cet archétype de l’adolescence nonchalante et insouciante, tendre et présente. Son sourire a la quintessence des jours heureux.

— Tu crois que je devrais tenter le coup avec April ?

Terrence relève les yeux de son livre – un thriller du grand Stephen King – et adresse un regard légèrement irrité à son ami. Ce n’est pas la première fois que Sebastian lui pose cette question, ce ne sera sans doute pas non plus la dernière fois qu’il se dégonflera avant de commencer quoi que ce soit.

— Tu devrais, oui, mais tu ne le feras pas.
— Merci pour la solidarité masculine, ironise Sebastian.

Terrence hausse les épaules et reprend sa lecture. Il plisse les yeux, se masse les tempes pour chasser le bruit de fond et le mal de crâne qui s’apprête à percer. Il a juste besoin de tranquillité, de solitude, et dans un car rempli d’adolescents de son âge, c’est compliqué de les trouver. Ils rient et braillent. Ils écoutent à fond du rap et du hip-hop sur leurs baladeurs MP3 dernier cri, et parlent de Zuleyka Rivera, la Miss portoricaine ayant remporté la couronne de Miss Univers lors Du dernier événement à Los Angeles, ou de Mike Brown, un célèbre joueur de football américain. Ils égrènent les dernières rumeurs à voix basse, et s’esclaffent bruyamment.

Il aimerait les faire taire, se lever et leur hurler de se la fermer, mais il ne le fera pas. S’il le fait, adieu sa belle tranquillité. Il aura certainement fini le lycée avant de parvenir à se faire oublier. Et cela, ce n’est pas la peine d’y penser. Ce n’est pas une question de lâcheté. Il tient juste à se rendre invisible, à poursuivre sa vie sans la mêler à celle de ces abrutis finis. Peut-être que c’est une autre forme de couardise, peut-être bien qu’il est similaire à Sebastian et son béguin irréalisable. C’est possible, oui, mais Terrence Miller n’en a rien à faire. Tout ce qu’il souhaite, c’est qu’on lui foute royalement la paix.

Le car s’ébranle légèrement et les sourires s’intensifient sur les visages. Certains continuent leurs discussions, d’autres se tournent vers les fenêtres pour regarder le paysage commencer à défiler derrière les vitres. Il est huit heures trois minutes exactement, et la journée vient de débuter.


Ils ont parcouru deux cents bornes, peut-être plus, lorsqu’une voix féminine interpelle Terrence. C’est celle d’Allison Price, installée sur le siège juste devant celui de Sebastian. Aucun des deux garçons ne l’a remarquée jusqu’à présent. L’un est penché sur son livre, à part de tout et de tous, et l’autre est bien trop intéressé par les éclats de rire d’April Johnson, assise quelques rangées derrière eux.

— Qu’est-ce que tu lis ?

Allison s’est tournée de moitié vers eux. Elle se tient droite, solennelle, mais un éclat de curiosité brille dans ses prunelles vertes. Sebastian, échaudé par leur altercation en début de matinée, préfère l’ignorer ostensiblement et promène un regard vide sur l’autoroute sur laquelle le car vient de s’engager. Terry, lui, ne prend même pas la peine de relever les yeux vers elle, bien qu’il ait parfaitement entendu sa question.

Misery de Stephen King, répond-il toutefois d’un ton plat.
— De quoi est-ce que ça parle ? s’enquiert-elle de nouveau.
— D’un écrivain pris en otage, après un accident, par l’une de ses admiratrices, résume-t-il succinctement.

La voix de Terrence a pris des accents de contrariété, mais Allison Price ne semble pas en faire grand cas. Sa curiosité et la lueur dans ses yeux se sont décuplées et elle l’observe avec un intérêt presque palpable. Elle se tourne un peu plus vers eux, et elle place son visage dans l’interstice entre les deux sièges. Heureusement, son mouvement ne dérange pas son compagnon de voyage. Elle n’en a pas. Comme l’a mentionné Sebastian, la jeune fille n’est pas très populaire parmi ses camarades, et personne n’a voulu s’asseoir avec elle. Personne ne sait vraiment si elle souffre de la solitude, personne n’y fait réellement attention. Après tout, elle est plus riche que la moité de la ville, alors elle n’a pas à se plaindre. Et puis, de toute façon, elle ne fait rien pour se mélanger aux autres avec ses manières de princesse et ses grands airs supérieurs. C’est ce qu’on dit, c’est ce qu’elle entend régulièrement sur sa personne.

— Tu pourrais m’en dire un peu plus ? demande-t-elle avec un sourire poli.
— Tu ne vois pas que tu le déranges ?

Sebastian, après avoir poussé un profond soupir, s’est décidé à intervenir. Pas que Terry soit incapable de se défendre par lui-même, mais le son de la voix de cette fille l’irrite. Sa façon de poser les questions aussi. Comme si les réponses lui étaient dues, comme pour prouver qu’elle détient des droits que d’autres ne possèdent pas. D’autres comme lui, par exemple. Lui, Sebastian Moore, ne vient pas d’une famille aisée. Il a trois petits frères. Sa mère travaille à l’épicerie du coin de la rue, son père est ouvrier. Les fins de mois sont souvent terribles chez eux, et les placards vides.

— Si c’est le cas, il est assez grand pour me le dire lui-même, réplique la jeune fille.

Terrence se retient de répondre que c’est effectivement ce qu’elle est en train de faire. Elle le dérange. Pourtant, il y a quelque chose chez cette fille qui l’empêche de lui dire la vérité aussi crûment, aussi brusquement. La lueur dans les yeux d’Allison Price ne s’éteint pas. Son regard s’attarde sur la page de couverture, sur les nuances de violet, sur le nom de l’auteur. N’a-t-elle jamais entendu parler de Stephen King ? C’est littéralement impossible et improbable, mais ça l’intrigue. C’est peut-être pour cette raison qu’il décide de reprendre le fil de la discussion.

— Ce roman a été publié en 1987, explique-t-il, coupant la parole à Sebastian qui ouvre la bouche afin de répondre vertement. C’est un auteur de thriller célèbre. Certains de ses livres, comme celui-ci, ont d’ailleurs été adaptés au cinéma et ont reçu un franc succès. Tu n’as jamais lu l’un des livres de Stephen King ?
— Non. Enfin… je veux dire, j’en ai entendu parler, je le connais de nom, mais je n’ai jamais lu l’un de ses livres ou vu l’un des films dont tu parles.

La jeune fille hausse les épaules, vaguement gênée. Elle glisse une mèche blonde échappée de son chignon derrière son oreille et dévie son regard du sien. Ses joues pâles se sont soudainement empourprées.

— Ce n’est pas vraiment le genre de littérature que mes parents affectionnent.
— Je vois. C’est dommage.

Une marque de politesse pour faire bonne mesure, rien de plus. Terry compte bien retrouver un semblant de sérénité pendant les quatre heures de trajet qui leur reste à parcourir avant la destination finale. Il faut dire que Mrs Watterson n’a pas choisi la ville la plus proche de San Francisco. Non, elle a choisi une exposition culturelle dans l’une des galeries les plus célèbres de Los Angeles. Une expérience unique, comme elle le dit. Pour deux heures sur place, ils passeront près de douze heures dans le car. Mrs Watterson n’a pas vraiment les pieds sur terre, mais elle a assez de bagout pour que le proviseur Barnes accepte son projet fou.

— Est-ce que…

Allison Price hésite tandis que ses yeux se fixent sur les doigts de Terry qui tournent lentement la page suivante. Plus que quelques pages avant de terminer ce livre. Ensuite, il passera au prochain. Il a emporté au moins quatre livres dans le sac à dos déchiré qui traîne à ses pieds. De quoi tenir douze heures sans parler à qui que ce soit.

— Est-ce que tu pourrais me le prêter une fois que tu l’auras fini ?

Sebastian ose un sourire sarcastique. Cette fille va tomber de haut. Terrence n’est absolument pas le genre de gars à prêter ses affaires, surtout pas à quelqu’un qu’il ne côtoie pas. Jugeant qu’elle n’obtiendra aucune réponse, il reporte son attention sur les sièges de derrière. April Johnson et sa meilleure amie, Courtney Davis, lisent un magazine people et pouffent de temps en temps sur les rumeurs qu’elles y lisent. Les fossettes d’April se dessinent et resplendissent avec les reflets de la vitre. Ses yeux bruns, ses longs cils de biche, le laissent un instant pantois.

— Je devrais pouvoir te le passer d'ici quinze minutes, acquiesce finalement Terry, penché sur son livre.

Sebastian ne cache pas sa surprise. Il a ce regard éberlué qui lui donne un air de merlan frit. Les lèvres d’Allison Price s’étirent pour former un minuscule sourire. Pour une fois, il n’est ni glacial, ni surjoué. C’est un sourire sincère. Terrence ne l’aperçoit même pas. S’il a opté pour une réponse positive à sa demande, c’est parce qu’il pense que Stephen King est un maître incontesté en terme thriller. Une vérité que personne ne devrait ignorer. Quitte à ce qu’il doive pour cela prêter son propre livre, Allison Price devrait lire, ne serait-ce qu’une fois, l’un de ces chefs-d’œuvre du genre.

— Merci. Tu t’appelles Terrence, n’est-ce pas ?
— Et toi, c’est Allison.

La jeune fille hausse les sourcils. Elle ne s’attendait certainement pas à une réponse de cette sorte, mais elle ne réplique pas. Elle se contente de hocher la tête, et finit par se retourner. De nouveau, sa posture se fait digne d’une reine, et ses traits reprennent leur froideur originelle. Sebastian, lui, ne parvient pas à comprendre ce qui vient de se passer, et se penche discrètement vers son meilleur ami.

— Tu vas vraiment lui filer ton bouquin ?
— Pourquoi pas ?
— Tu… Sans déconner ? balbutie Sebastian, interloqué.
— T’enflammes pas, c’est qu’un livre, répond Terry en haussant les épaules.

Pendant une seconde, son regard s’attarde sur la jeune fille blonde. Puis, il secoue la tête comme s’il ne parvenait pas à saisir ce qui s’avère être un mystère à ses yeux.

— Elle n’a jamais lu Stephen King, tu t’imagines ?

Sur cette dernière phrase teintée d’une pointe de mépris, Terrence replonge dans sa lecture sans attendre la réaction de son ami.


Janvier 2020 – San Francisco

Installée devant la fenêtre de sa chambre, dans son éternel fauteuil roulant, Allison Price se laisse porter par les airs de musique classique qui flottent dans la pièce. Il a neigé cette nuit et, à travers la vitre brumeuse, les flocons continuent leur danse macabre jusqu’au sol, comme s’ils venaient mourir dans un dernier soupir. Ses yeux fixent la masse neigeuse qui recouvre le jardin, semblant chercher des réponses dans la pureté de ce blanc éclatant ; sur ses genoux est posé un livre dont la couverture est teintée de reflets violets, et qu’elle a relu pour la centième fois ces dernières années.

Derrière elle, la porte claque, la porte s’ouvre et laisse entrer une femme, habillée d’un tailleur strict et bien coupé, qui la considère d’un air sérieux. Aucune mèche ne dépasse de sa coupe au carré, et son maquillage est parfait. Rien ne dépasse dans son apparence, mais on devine chez elle un tempérament intransigeant. Dans le regard qu’elle pose sur la jeune femme près de la fenêtre, on peut lire une certaine colère, sourde et tangible, contenant mille reproches.

— Tu n’as pas bougé depuis trois jours, Allison. Il serait temps de te faire une raison. Mr Stanford était âgé, et il avait des problèmes de santé. Sa veuve ne pouvait pas rester dans un endroit qui le lui aurait rappelé constamment. Il faut que tu comprennes, Allison, que ça ne peut plus durer. Tu ne manges plus, tu ne dors presque plus. Tu te tiens devant cette fenêtre à longueur de journées comme s’il allait réapparaître et prendre soin du jardin comme il le faisait, mais il ne reviendra pas. Il ne reviendra plus, Allison.
— Merci, mère. Je savais que je pouvais compter sur votre soutien indéfectible dans une telle épreuve.

Le ton est sec, glacé. Il trempe la femme jusqu’aux os. Allison Price n’a pas pris la peine de se tourner vers elle. Droite, figée, elle pourrait paraître insubmersible si sa lèvre inférieure ne tremblait pas. Elle ferme un instant les yeux, tente de faire taire ses trop nombreuses pensées qui se pressent dans son esprit agité.

— Allison…
— Pouvez-vous refermer la porte en sortant, je vous prie ?
— Bien, comme tu voudras. Je venais t’informer que des candidats aux postes de Mr et Mrs Stanford allaient venir se présenter cet après-midi. J’aimerais que tu sois présente. Sois en bas pour quinze heures, lui signifie Mrs Price d’une voix sans timbre, avant de se détourner pour sortir de l’antre de sa fille.

Allison ne rouvre les paupières qu’une fois que les pas de sa mère se sont enfin éloignés. Un goût amer imprègne sa bouche alors qu’elle baisse les yeux, qu’elle reprend conscience de celle qu’elle est devenue, et qu’elle ne peut s’empêcher d’éprouver une vague de haine. Cette dernière remonte furtivement et s’empare de la moindre fibre de son corps, ce corps muet qu’elle déteste tout autant que ses parents. Par la faute de ce corps inutile et pathétique, à cause d’eux, elle est coincée ici, dans cette chambre, telle une poupée cassée, une marionnette aux fils coupés.

C’est ce qu’elle est. Elle l’a lu plus d’une fois dans les journaux, dans la une de la presse à scandale de San Francisco. La princesse déchue, c’est ainsi qu’ils l’appellent. C’est ainsi qu’elle est vue. Bien sûr, en tant que seule héritière de la famille Price, ils lui ont toujours donné des titres plus ou moins ignobles et putrides. Avant l’accident, avant que ses deux jambes ne soient plus que des loques inertes. Seulement, elle pouvait danser pour ne plus y penser. Durant des heures, elle dansait. Elle avait du talent, et sans doute un avenir talentueux après le lycée. Un avenir arraché en quelques secondes, dans un tourbillon de tôle froissée, de cris hurlés, de douleur fulgurante, et de pleurs décharnés. En fin de compte, sa vie est devenue cet amas de souffrance sans nom, d’angoisse constante masquée par de la glace perpétuelle.

De nouveau, elle fait taire ses sombres songes et tourne son attention vers la fenêtre. La neige se disperse dans l’atmosphère, forme une légère tornade de flocons gelés qui finissent leur danse sur le tapis froid du jardin. C’est un ballet exquis, et elle compte bien l’observer, encore et encore, jusqu’à ce que ses yeux n’en puissent plus. Elle ne descendra pas dans le salon. Elle ne veut pas savoir, elle ne veut pas mettre de visages sur le nouveau jardinier, et la nouvelle femme de chambre que sa mère choisira. Tout ce qu’elle va faire, c’est regarder les flocons danser, et lorsqu’elle en aura assez de ce spectacle, elle lira quelques pages de ce roman qu’elle connaît par coeur. Ce thriller que ce garçon lui a prêté juste avant l’accident, et qu’elle a gardé toutes ces années pour se rappeler. Se souvenir que l’horreur, la plus sordide des tragédies, peut arriver à n’importe qui.

Note de fin de chapitre:

Voici donc Allison Price, le troisième personnage de cette histoire. Comme vous pouvez le constater, il y aura régulièrement des flash-backs sur cette fameuse journée de mai jusqu'au point d'ancrage de cet original : l'accident et ses retombées.

 

Je vous avoue que mes personnages sont loin d'être des héros, et tentent de maîtriser leurs émotions comme ils le peuvent. Des crises d'angoisse qu'on ne contrôle pas toujours (comme April), ou qu'on refoule sa colère d'une manière ou d'une autre (comme Terrence et Allison), ce n'est pas toujours facile de s'assumer après de tels événements.

 

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