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A l’âge de sept ans, mon père m’emmenait avec lui près du lac où il aimait pêcher. C’était le dimanche. Il n’y avait jamais personne dans les environs. Il s’asseyait sur son tabouret pliable, déroulait sa canne à pêche, prenait le temps de mettre son hameçon, lançait sa ligne, et restait assis à attendre que le poisson morde. Il pouvait attendre durant des heures. Des heures interminables où je m’asseyais dans l’herbe encore fraîche de la rosée du matin. Des heures où je cherchais le meilleur caillou. Celui qui pourrait faire le plus grand nombre de ricochets sur les eaux calmes et troubles de ce lac. Lorsque je le trouvais, je me relevais et me plaçais à quelques centimètres du bord. Je prenais alors mon élan, et je le faisais ricocher. Une fois, deux fois, trois fois. Je trompais mon ennui de cette façon, je trompais les heures.

Au fur et à mesure de ces dimanches passés sur ces rives tranquilles, j’étais devenu plutôt doué dans l’art de cet exercice. J’en étais même assez fier. Mon père m’accordait parfois un léger sourire. Un jour, il me fit signe d’approcher, et me délivra des paroles qui résonnèrent longtemps dans mon esprit d’enfant solitaire : « La vie est une succession de ricochets, mon fils. Parfois ce sont les bons, parfois non. »

Je ne compris pas immédiatement ce qu’il essayait de me dire. Mon père était quelqu’un de secret, de silencieux, de peu loquace. Je ne pus saisir que bien plus tard le poids de ses mots, et à quel point il se débattait avec les ricochets de sa propre existence. Jusqu’à ce que ce soit le dernier. Jusqu’à ce que la pierre coule au fond de ce lac. Mon père est parti se refaire une vie alors que je n’avais que neuf ans, et je crois que le souvenir qu’il me restera de lui, c’est celui de cet homme, assis près du lac, qui attend désespérément que le poisson morde.


Mai 2006 - San Francisco

— Tu sais, je crois qu’on devrait t’emmener voir quelqu’un…

C’est un jour comme un autre pour Ethel Miller. Une matinée de mai où son fils ne l’entend pas. Elle peut bien tenter de lui faire la conversation, Terrence ne lui répond presque jamais. Il lui semble quelquefois qu’il est perdu dans un monde où le silence est le maître incontesté de son royaume de solitude. Elle répète une deuxième fois, par pure habitude, laisse échapper un soupir sur le bord de ses lèvres gercées, et finit par abandonner. Elle a ce regard désolé, voilé par la tristesse et la lassitude. Elle sait que c’est pire depuis son divorce des années plus tôt, qu’elle ne peut rien faire de plus pour son fils qu’être présente. Elle l’est, elle l’a toujours été. Le problème, c’est que Terrence est comme son père. Bien qu’elle essaie de lui parler, de savoir ce qu’il ressent, elle n’en tire jamais rien que quelques mots, paroles insipides et amères lâchées sur un ton monocorde. Au fond, elle ne sait plus que faire ni que dire pour qu’il cesse de la fuir.

Parfois, Ethel se rassure en se disant que son fils est brillant, et que sa capacité à étudier ne peut être que bénéfique pour son avenir. Il souhaite devenir médecin, et les professeurs sont unanimes quand au fait qu’il y parviendra s’il continue dans cette voie. Pourtant, sa mère a peur. Peur de sa tendance à s’enfermer dans sa chambre avec tous ses livres et cahiers, peur de ce silence insubmersible qui isole son fils du reste du monde. Elle l’observe, se fait la réflexion qu’elle aurait dû faire quelque chose. Peut-être un peu plus, peut-être un peu mieux. Quelque chose, n’importe quoi, même si elle ne sait pas ce qu’elle aurait pu faire de plus ou de mieux.

Elle ne sait pas ce qu’elle a raté, ce qu’elle a manqué, et cela la ronge, cela la tue chaque jour plus que la veille. Alors, elle s’éteint, elle s’empare de l’assiette du petit-déjeuner et la met dans l’évier. Elle promène son regard désolé, triste, lassé, un peu partout dans la pièce comme si elle allait trouver la solution à ses problèmes dans la vieille table en bois ou sur la peinture blanche de la cuisine qui s’écaille lentement au fil du temps.

Il se lève de sa chaise, récupère son livre qu’il range proprement dans son sac à dos et sa boîte repas, et se dirige vers la porte d’entrée. Il se tourne une dernière fois vers elle, et elle espère un geste, un mot d’affection de sa part. Il lui adresse un vague sourire, et remet correctement le col de sa chemise blanche d’une main adroite. L’allure de son fils lui donne un peu de baume au coeur. Terrence est beau avec ses cheveux bruns bien coiffés, sa belle chemise blanche parfaitement repassée, son jean à la coupe droite, et ses baskets neuves. Elle a dépensé plus qu’elle ne l’aurait dû pour ces dernières, mais cela en valait la peine. Il est magnifique, et elle refoule ses larmes quand ses yeux bleus croisent les siens.

— Le car qui doit nous emmener à l’exposition culturelle part dans une demi-heure. On se voit ce soir. On rentre pour vingt-deux heures. Sebastian fera le chemin du retour en vélo avec moi.
— D’accord, acquiesce-t-elle, le coeur serré. Amuse-toi bien, mon coeur.

La porte se referme derrière lui, et Ethel ne peut s’empêcher de tirer discrètement le rideau pour le regarder s’en aller. Elle en fait trop, elle le couve, elle angoisse pour un rien, lui a dit la tante Carrie lors de sa dernière visite. Un sourire éclaire un peu le visage creusé par les inquiétudes maternelles quand elle aperçoit un jeune garçon du même âge que Terrence. Un adolescent de seize ans, un tantinet débraillé, se tient complètement avachi sur la rambarde de l’escalier qui mène au perron de leur maison. Il se redresse légèrement, nonchalant, lorsque le fils Miller arrive à sa hauteur.

— Comment ça va, mon pote ?

Terrence esquisse une grimace. Il a toujours détesté que Sebastian lui donne ce surnom. Il déteste également la main que celui-ci pose sur son épaule. Tout ce qui implique un contact le rend nerveux, tendu, et il se dégage habilement de la poigne de son ami. Le seul et l’unique d’ailleurs. Le seul qui ne s’avoue jamais vaincu, même quand il n’obtient pas de réponse de sa part. Sebastian Moore sourit tout le temps, constamment. C’est presque une maladie chez lui, et ça offre un contraste saisissant avec Terrence Miller. Si ce dernier est un élève discret, studieux, et relativement coincé, Sebastian est un fauteur de troubles loin d’être préoccupé par ses études. Le jour et la nuit. Le soleil et la lune. L’ombre et la lumière.

— Il fait chaud aujourd’hui ! Tu crois que les filles vont s’habiller en conséquence ?

Son meilleur ami ose un clin d’obscène que Terrence ne relève pas. Il se contente de hausser les épaules pour toute réponse avant de se hisser sur son vélo. Sebastian sourit un peu plus, et tous deux se mettent en route pour le lycée Hamilton. Il est sept heures trente du matin, et le jour peine à se lever sur la ville de San Francisco. Le soleil est encore bas dans le ciel teinté de nuances orangées.

— Attends-moi, Terry ! s’exclame Sebastian qui s’échine à pédaler au rythme de son ami sans y parvenir.
— Dépêche-toi ! On va finir par être en retard !

Sebastian éclate de rire et s’exécute. Son t-shirt noir s’évade de son jean troué et vole dans la brise du mois de mai. Ses cheveux blonds mi-longs ont l’arrogance de l’éternelle jeunesse. Le lycée n’est qu’à quelques kilomètres, ils en ont à peine pour une dizaine de minutes pour arriver. Ce trajet, ils l’ont fait tant de fois ces dernières années qu’ils pourraient le refaire les yeux fermés.


Le car scolaire est déjà prêt à embarquer la trentaine d’adolescents qui se pressent sur la pelouse de l’école. Tandis qu’il accroche son vélo, le regard de Sebastian se perd dans les reflets d’une chevelure brune à quelques mètres d’eux. Terrence le remarque, mais il se tait. Ses yeux détaillent la silhouette fine habillée d’une jupe fleurie et d’un chemisier bleu clair.

April Johnson est dans leur classe. Jeune fille extravertie, sociable, elle est toujours entourée de quelques amis et d’une foule d’admirateurs. Il doit admettre qu’elle est jolie avec son petit nez retroussé et ses grands yeux bruns sertis de longs cils de biche. Seulement, de son point de vue, elle rit trop fort, elle est bruyante. Il reporte son attention sur son ami, et attend simplement que Sebastian dévoile ce qu’il pense. L’amoureux transi ne devrait pas tarder à se perdre dans ses rêveries amoureuses, à s’illusionner de désirs utopiques.

— April est parfaite… lâche-t-il finalement dans un long soupir.
— Pourquoi ne pas aller lui parler ?
— Tu déconnes, mec.
— Ce n’est pas en restant là qu’elle te remarquera.
— Dis plutôt que t’en as marre de m’entendre parler d’elle, ironise le blond.
— Pas faux, confirme le brun en finissant d’installer le cadenas sur son vélo.
— T’es qu’un sale con. Tu sais, je me demande souvent si tu t’intéresses vraiment aux filles… Au cas où t’aurais des vues sur moi, t’es pas mon genre, mon pote.

Le rictus de Terrence le fait éclater de rire, et les deux adolescents se dirigent vers le car scolaire qui doit les emmener à l’exposition culturelle. Des mois que Mrs Watterson, la professeure d’art, en parle comme d’un événement national dans l’une des galeries les plus célèbres de Los Angeles. Des mois qu’elle argumente auprès du proviseur Barnes pour avoir gain de cause. Elle a finalement pu obtenir son aval à l’usure. Pour elle, c’est une occasion unique de rallier ses élèves à sa vision artistique ; pour eux, c’est plutôt une journée de détente, loin des salles étouffantes du lycée Hamilton. Bien qu’ils passeront une bonne partie de la matinée et de leur soirée dans le car, ce n’est pas exactement la même chose que d’être enfermés entre quatre murs.

— On devrait monter maintenant si on veut les meilleures places, émet Sebastian.
— Comme tu veux.
— Tu pourrais y mettre du tien de temps en temps, grogne son ami en enjambant la première marche.

Seulement, sans même que Sebastian n’y prête attention, une jeune fille a fait de même. Leurs épaules se rencontrent, et elle manque un instant d’équilibre. Pendant une seconde, elle semble flotter dans l’espace, ses jambes exécutant un ballet gracieux mille fois dansé, avant de reprendre pied et de faire corps avec la terre. Ses sourcils se froncent, et ses yeux verts brillent d’une lueur glaciale. Elle remet en place son chignon d’où s’échappent quelques mèches rousses.

— Fais attention la prochaine fois.
— Je pourrais te dire la même chose, rétorque Sebastian, visiblement heurté par le ton méprisant.
— J’étais là avant toi.
— Qu’est-ce qui me le prouve ?

Quelques mètres derrière eux, Terrence n’intervient pas dans la confrontation qui oppose les deux adolescents. Il resserre la lanière de son sac, et il patiente. La situation va se calmer d’elle-même, et de toute manière ce ne sont pas ses affaires. Il a toujours procédé ainsi, et cela lui convient parfaitement. La jeune fille, pourtant, n’a pas l’air disposée à se laisser faire. Elle pince ses lèvres fines, apparemment outrée, et son teint blanc se colore d’un rose soutenu alors qu’elle pose son regard sur Sebastian, fermement campé sur la première marche de l’escalier.

— Bien. Comme tu sembles manquer de savoir-vivre, je vais ignorer ce qui vient de se passer.
— Pardon ?

Elle ne répond pas et grimpe d’une démarche à la fois légère et assurée dans le car scolaire. Figé dans sa position, la bouche à moitié entrouverte, Sebastian a du mal à croire ce qu’il vient d’entendre.

— Elle est complètement cinglée, conclut-il en se tournant vers Terrence. Tu sais qui c’est ?
— Pas vraiment. Elle est dans l’autre classe qui nous accompagne, non ?
— Ouais, c’est Allison Price. Ses parents sont les propriétaires d’une fortune colossale, ils habitent dans la baraque immense en bordure de la ville. Cette fille est née avec une cuillère en or dans la bouche, et elle pense sans doute que le monde lui appartient. Elle n’est pas très appréciée dans ce lycée, et je crois comprendre pourquoi…
— Une cuillère en argent, le coupe son ami avec un haussement de sourcil.
— Quoi ? s’étonne Sebastian sans comprendre.
— Ton expression est fausse. C’est une cuillère en argent, pas en or.
— Franchement, qu’est-ce que ça peut bien faire ? s’agace Sebastian.
— L’origine de cette expression fait référence à l’argenterie que possédait les familles aisées à une certaine époque. D’ailleurs, une cuillère en argent, et non pas en or, était offerte traditionnellement par le parrain à son filleul lors du baptême de ces familles. Ta façon de le dire est donc totalement erronée.

Sebastian, l’air affligé, secoue la tête et pose une main sur l’épaule de son meilleur ami. Puis, il monte les marches qui mène à l’intérieur du car, et marmonne sans se retourner.

— Tu sais, je me demande parfois pourquoi je traîne avec toi. T’as vraiment aucune empathie, mec.


Janvier 2020 - New York

En y repensant, quatorze ans plus tard, Terrence aimerait se convaincre du contraire, mais il sait que Sebastian avait raison. Il n’a jamais compris ce que peuvent ressentir les autres. Pire, cela le rend totalement indifférent. Maintenant, peut-être un peu plus qu’avant. Car, après tout, il a bien assez à gérer avec ses propres émotions qu’il essaie de refouler et qui ne cessent de vouloir déborder.

— On va bientôt fermer. Il est presque cinq heures du matin.

April Johnson vient de se planter face à lui. Elle use d’un ton formel, mais Terrence n’a aucun mal à détecter les blessures jamais pansées qu’elle tente de camoufler. Elle ne peut malheureusement rien lui cacher. Elle se mordille la lèvre inférieure discrètement, se tord nerveusement les doigts. Elle essaye de se contrôler, de refouler ses angoisses.

C’est presque devenu un automatisme chez lui de deviner les failles. Il est doué dans ce domaine depuis l’accident, il n’a pourtant jamais demandé à l’être. C’est à la fois un don et une malédiction. S’il avait pu choisir, il aurait souhaité rester celui qu’il était avant. Cet adolescent sans aucune once de sensibilité, ce mur sans émotions, plutôt que cet homme à fleur de peau qui manipule à sa guise les faiblesses des autres.

Finalement, quand il songe aux paroles de son père lors de ce dimanche au lac Merced, il se dit que lui aussi avait raison. Comme quoi, les absents n’ont pas toujours tord. Tout n’est qu’une question de ricochets, de choix et d’événements successifs. Bons ou mauvais. Quelque part, c’est aussi une question de chance. De pile ou face. L’empathie n’a que peu de poids dans la balance. La véritable force, c’est de savoir survivre. Par n’importe quel moyen.

— Je t’attendais.
— Tu m’attendais ?

Terry boit tranquillement une gorgée de sa bière, et lève les yeux vers elle. Il se penche doucement comme s’il s’apprêtait à lui confier un secret de la plus haute importance. April fronce les sourcils, méfiante.

— Je t’ai menti, je ne suis jamais venu boire un verre avec des potes. De toute façon, ma propre compagnie me suffit. Enfin pour tout te dire, ce n’est pas le hasard qui nous a réunis, je voulais te voir.
— Me voir ? Tu es en train de me dire que tu as fait des recherches pour me trouver ? Que tu m’espionnes ?

April est en colère, il le sent mais cela n’a pas d’importance pour lui. Il est venu passer un contrat avec elle. Un contrat qui peut leur valoir un sacré pesant d’or. A tous les deux. Elle peut s’estimer heureuse. Elle peut le remercier de ne pas la laisser ici, dans les bas quartiers de New York, à compter le moindre dollar dans ses poches trouées. Quelque part, c’est de cette façon que se manifeste son empathie, sa compassion. Toutefois, qu’elle ne se leurre pas, il a besoin d’elle pour que le plan fonctionne, pour qu’il touche des indemnités après toutes ces années. Ce ne serait que justice de réclamer leur dû, ou plutôt de s’en emparer sans rien demander. Ce serait compenser les cauchemars et les insomnies, les angoisses et les douleurs.

— Assieds-toi. J’ai une proposition à te faire.
— Une proposition ? Qu’est-ce que tu racontes ?

La jeune femme semble à présent agacée et abasourdie. C’est un drôle de mélange qui la fait hésiter sur le fait de froncer les sourcils, ou de les lever. Comme si cela lui permettait de ne pas faire ce choix, elle se laisse tomber sur la chaise en face de lui. Elle croise les bras sur sa poitrine, dans une posture défensive. Contrairement au début de la soirée, elle ne paraît plus aussi sereine en sa présence. Depuis qu’elle sait qui il est, elle ne parvient pas à se délester des souvenirs du passé. Tout, chez lui, le lui rappelle. De sa cicatrice sur la joue gauche à ses grands yeux bleus dénués de sensibilité.

— Qu’est-ce que tu me veux ?

Pour toute réponse, Terry sort un vieux bout de papier chiffonné de sa poche de jean. Il le déplie sous ses yeux, et un rictus sarcastique se pose sur ses lèvres trop fines.

— Les Price.

C’est un article de journal qui mentionne que cette famille de San Francisco, richissime et propriétaire de plusieurs sociétés, cherche du personnel pour sa propriété privée. Sur l’illustration, Mr et Mrs Price se tiennent devant leur immense villa, étriqués et souriants dans leurs habits du dimanche, aux côtés de leur fille. Leur fille unique. Allison Price. L’héritière. Assise dans un fauteuil roulant, les traits fermés, elle n’a pas l’air d’être présente, comme en dehors du cadre et de la famille.

— Tu te souviens d’elle ?
— Comment est-ce que je pourrais l’oublier ?

Le regard d’April s’est assombri. Des souvenirs vagues se rappellent à elle. Dans une sorte de brume palpable, elle entend encore le verdict de l’enquête sur l’accident du car scolaire. Ses mains tremblent de nouveau et elle les cache sous la table pour tenter de les maîtriser. Terrence prend son temps pour dévoiler ce qu’il pense, dire ce qu’il a en tête. Il n’a jamais été quelqu’un de très expansif de toute manière.

— Qu’est-ce que tu attends de moi ?
— Je sais que t’as besoin de fric, April. Et les Price en ont.
— Qu’est-ce que tu comptes faire ? Tu ne crois quand même pas…

Le sourire sarcastique de Terrence s’élargit. Il termine sa bière dans un claquement de langue.

— Je ne crois rien, et je n’ai plus rien à perdre. De toute façon, l’un dans l’autre, un boulot reste un boulot. Les Price cherchent du personnel, et je suis libre comme l’air. Penses-tu réellement qu’ils se souviendront de nous ? On avait seize ans, on en a trente maintenant.
— Et elle ?

April Johnson pose son doigt sur la photo. Sur la silhouette d’Allison Price, et son masque glacial fortifié par les années. Et puis, son indémodable chignon blond de danseuse de ballet, ses yeux vert pâle, son corps fin, et ses jambes inertes.

— Et si elle nous reconnaissait ?
— Je m’assurerai qu’elle ne dise rien.
— C’est risqué.
— Sans doute, mais ça vaut le coup d’essayer.
— Pourquoi est-ce que je te suivrais dans ce délire, Terrence ?
— Parce que tu n’as plus rien à perdre non plus, et que les responsables de tout ça se trouvent sous nos yeux. L’opportunité que je te propose ce soir ne se représentera jamais si tu refuses, et tu le sais.

April Johnson voudrait se lever, partir pour ne plus jamais se retourner, ne plus le revoir. Seulement, chaque fois qu’elle repense aux instants qui ont suivis l’accident, elle sent une bouffée de colère la submerger, et la clouer au sol. Elle sent la fureur et la douleur pulser dans chacune de ses veines, de ses artères, pour l’empêcher de respirer. Elle peut presque sentir les larmes de rage et de douleur couler sur ses joues salies lorsqu’elle a appris la vérité.

— Qu’est-ce que tu choisis ?
— Je te suis, lâche-t-elle d’une voix un peu tremblante, mais ferme.
— Parfait. Il ne reste plus que quelques menus détails à régler.

Les lèvres de Terry s’étirent, et cette fois-ci, April lui trouve un air de clown sadique.

Note de fin de chapitre:

N'hésitez pas à me faire part de vos avis sur cet original. :)

 

Je vous avoue qu'il a été compliqué pour moi de relier mes deux époques (surtout la partie adolescente qui me donne pas mal de fil à retordre), d'autant que pas mal de choses vont changer après cette journée de mai et rejaillir sur le futur des personnages. Certains personnages inclus dans l'intrigue lors de 2006 ne seront pas présents en 2020 (comme vous pouvez l'imaginer).

 

Lorsque j'ai eu l'idée de cet original, cette histoire de "contrat" et "d'escroquerie" ne devait pas être mise en place, mais elle s'est imposée dans mon esprit à travers le personnage de Terrence. Et, en tant qu'autrice, je laisse souvent mes personnages mener la barque sur certains points. :mrgreen:

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