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Notes :

Je me lance dans cet original qui, je l'avoue, me donne pas mal de fil à retordre depuis quelques mois au point que j'en oublie la plupart de mes autres projets en cours. Comme vous l'aurez compris en lisant le résumé, il a pour thème le traumatisme et ses conséquences. J'espère parvenir à écrire correctement tout ce que j'ai en tête et ne pas me perdre en chemin. En vous souhaitant une bonne lecture !

Lyssa

Demain, le monde tournera encore. Encore et encore. Inlassablement. Les heures, les minutes, les secondes s’égrènent sans s’arrêter, dans une éternelle ritournelle. Et elle ne peut que les suivre, elle ne peut que se laisser porter. Indubitablement.

April lève les yeux au ciel et contemple d’un regard vide les nuages gris emplis de pluie. Il va bientôt pleuvoir sur New York. Pourtant, elle n’esquisse pas un seul geste, figée dans une posture de statue de cire. Dans quelques minutes, elle sera trempée de la tête aux pieds. Ce n’est certainement pas sa jupe plissée et sa chemise en flanelle qui la protégeront de l’averse qui s’annonce. Peu importe. Elle va rester ici, près d’un tas de vieux cartons détrempés et d’une poubelle débordante de déchets. Ses mains tremblent un peu trop, ses lèvres fines et gercées ne demandent qu’à s’ouvrir pour hurler. Elle voudrait remplacer les maux par des mots mais ils restent bloqués dans sa gorge, enfoncés dans son âme écorchée, indissolubles de son esprit déchiré. Les premières gouttes, comme en écho à ses pensées, se mettent à tomber. Comme prévu, elle ne bouge pas.

Les perles de pluie s’écrasent sur son crâne, glissent sur ses mèches brunes, recouvrent ses joues, et cachent ses innombrables larmes. Quelque part, à quelques mètres de la ruelle où elle se trouve, des rires retentissent. Elle les imagine franchir des bouches imaginaires et ricocher sur les habitations alentours, elle songe aux ridules qui se forment au coin des yeux, sur des visages hilares. Appuyée contre un mur de pierres froides, sous la pluie, la jeune femme les envie ces rires inconnus. Il y a bien longtemps qu’ils l’ont désertée. Un long soupir secoue April alors qu’elle joint ses mains dans l’espoir de calmer les tremblements, l’angoisse qui la submerge chaque fois que le restaurant dans lequel elle travaille se remplit d’une foule compacte et bruyante. Comme toujours, elle a tenu du mieux qu’elle a pu, elle s’est forcée à servir les clients de ce sourire faussement brillant, luisant d’une lueur éteinte. Et puis, la réalité l’a rattrapée.

Elle s’est sentie fiévreuse soudainement, ses mouvements se sont faits plus lents, sa vision moins nette, et ses oreilles se sont mises à bourdonner. Son univers a brusquement chaviré, l’a recouverte d’un voile opaque et d’un bruit insupportable de tôle froissée. Les rires éclatants, les discussions vibrantes qui emplissaient la pièce d’une atmosphère chaleureuse se sont mués en cris implorants, en hurlements douloureux, en silence impitoyable. Elle a lutté pour ne pas se laisser glisser au sol. Pour ne pas ramper sous l’une des tables afin de se protéger du vent glacial qui imprègne son corps et son coeur. C’est Sidney, l’un de ses collègues, qui a remarqué que quelque chose clochait. Il lui a dit de prendre une pause, il a certifié pouvoir gérer ses tables le temps qu’il faudrait. Elle sait que ce ne sera pas le cas, mais elle est aussi parfaitement consciente qu’elle ne serait de toute façon pas capable de reprendre le service dans cet état.

La porte qui mène à l’entrée de service, celle que les employés empruntent pour prendre leur pause, s’ouvre de nouveau. April sursaute, elle s’attend à ce que sa patronne ait découvert sa disparition et soit venue la réprimander. Peut-être va-t-elle même la virer. Après tout, ce n’est pas la première fois que cela lui arrive et, en ce réveillon du nouvel an, aucun employé ne peut se permettre de laisser une plus grande charge de travail aux autres. Elle a été embauchée deux mois auparavant, et elle sait qu’il s’agit de sa dernière chance. Plus aucun restaurant de la ville ne lui en accordera une en sachant qu’elle n’est pas apte à gérer un service sans manquer de s’évanouir dès qu’il y a un peu trop de monde dans la salle. C’est sur cette douloureuse idée que la jeune femme se retourne, prête à faire face à son destin. Seulement, ce n’est pas sa patronne. Ce n’est pas non plus l’un des employés de l’établissement. C’est un client. Un client mal fagoté avec un air paumé et un regard usé qui lui accorde un simple coup d’oeil avant de se positionner sous le porche de manière à ce que la pluie ne l’atteigne pas. Il extirpe ensuite un paquet froissé de la poche arrière de son jean et en prend une cigarette qu’il porte à ses lèvres. Pendant un instant, il semble hésiter et, sentant qu’elle l’observe toujours, il lui tend le paquet dans une invitation silencieuse.

April hausse brièvement un sourcil mais ne cille pas. Elle ramène l’une de ses mèches brunes qui lui colle sur le front derrière son oreille, et le rejoint sous le porche. Elle le remercie d’un vague signe de tête alors qu’elle s’empare d’une cigarette. Il allume la sienne et, sans un mot, dans la même singularité que la fois précédente, il lui donne son briquet. La jeune femme en sort une flamme vacillante, aspire une bouffée de nicotine, la laisse envahir ses poumons, et la recrache finalement en formant des ronds de fumée. Il la regarde faire, impassible, avant de se détourner d’elle. L’homme n’a pas plus de trente ans. Il est brun, et trop maigre. Son sweat-shirt avale la moitié de sa silhouette, et le reste se profile dans un vieux jean déchiré. Ses yeux, cernés par un manque de sommeil évident, sont d’un bleu clair fade et sans chaleur. Son profil révèle un menton en pointe et un nez légèrement cassé. Le fait qu’elle le détaille sans vergogne ne semble pas le déranger. Il lui témoigne une forme d’indifférence qui, loin de la froisser, apaise la jeune femme.

— Cette foutue averse est bien partie pour durer toute la nuit.

Il ne s’adresse pas spécialement à elle. Il n’a même pas tourné la tête dans sa direction. Sa voix est grave, basse, avec des intonations cassées. Aussi étrange que cela puisse paraître, elle la compare à la vieille horloge de sa grand-mère. Fonctionnelle mais fatiguée, le tic-tac menace de se rompre à chaque instant. Elle ne prend pas la peine de répondre, et il poursuit sur un ton sarcastique, presque incisif.

— Mauvais présage, pas vrai ? Il pleuvait aussi ce soir-là.
— Ce soir-là ? répète-t-elle sans comprendre.
— C’est marrant, je ne pensais pas te recroiser un jour. Surtout pas ici, élude-t-il.

Elle lui coule un regard curieux, et son coeur manque de se rompre comme si son esprit et toutes les fibres de son corps prenaient soudainement conscience de l’importance de cet instant. Il sourit, de l’un de ces sourires sans joie et sans saveur. Il ne la regarde toujours pas, mais elle sent tout à coup cette indicible connexion entre eux. Elle détaille un peu plus les traits de son visage, et distingue la longue cicatrice blanchâtre qui s’étale sur sa joue gauche. C’est à cet instant qu’un souvenir surgit, brusque et effrayant. Le sang. Le sang sur les sièges. Le sang partout, prédominant dans cette nuit d’horreur. Ses mains tremblent violemment et elle lâche la cigarette qui va s’éteindre lamentablement dans une flaque d’eau à ses pieds. Les cris, les hurlements se font plus précis, et le bruit de tôle froissée la fait vaciller, mais ce n’est rien face au silence et au froid qui s’installe dans la moindre parcelle de son âme atrophiée. Elle entend souvent, dans ses plus sombres cauchemars, la voix de ce garçon qui ne cesse jamais de lui parler. Pour ne pas qu’elle s’endorme. Pour ne pas qu’elle sombre dans les limbes d’un sommeil éternel. Il y a aussi les sanglots longs, les gémissements de quelqu’un d’autre, une fille, qui chantonne une comptine morbide dans une débâcle de larmes et de souffrances entremêlés. Et puis la pluie qui recouvre les vitres brisées d’un bus scolaire esquinté sur un chemin escarpé, dans une longue complainte assourdissante et assommante.

— Tu es…
— Ouais. Drôle de coïncidence, hein ?

Le sourire du jeune homme s’élargit. Il semble s’amuser de la situation, mais la jeune femme songe que c’est plutôt une grimace de clown triste. Pour la première fois, il vrille ses prunelles bleues aux siennes et, pendant une brève seconde, elle parvient à le reconnaître. L’adolescent du bus. Le camarade de classe de ce voyage scolaire maudit qui a fait une vingtaine de victimes et n’a laissé que trois survivants. Elle est l’une d’entre eux. Lui aussi. Elle est une survivante plus morte que vivante, et elle parie qu’il ne s’en sort pas mieux qu’elle sous ses grands airs nonchalants. Est-ce qu’elle l’espère ? C’est cruel mais, à en croire l’allure défraîchie et le rictus qu’il affiche, elle ne doit pas être loin de la vérité. Une part d’elle, qu’elle refoule abruptement dans un sursaut de honte, en est soulagée. Elle se réconforte en se disant qu’il aurait été pire de s’imaginer être la seule à combattre les démons d’un passé enfoui dans la nuit.

— Comment tu m’as retrouvée ? s’enquiert-elle, troublée.
— Le hasard, répond-il dans un mouvement d’épaules. Au début, j’étais pas sûr que c’était toi. Je suis venu boire un verre avec des potes. Pour fêter la nouvelle année. C’est con parce qu’elle ne sera ni pire ni meilleure que la précédente, mais bon à ce qu’il paraît c’est la tradition.
— Comment t’as su ? Je veux dire… que c’était moi…
— T’avais cet air complètement terrifié avant de sortir par cette porte, dit-il dans un signe de tête en direction de l’intérieur de l’établissement. Le même que…

Il ne termine pas sa phrase. April n’a pas besoin de savoir à quel moment il fait référence pour comprendre. Elle aurait aimé pouvoir dire qu’elle est contente de le retrouver, elle aurait souhaité pouvoir lui demander comment il va et ce qu’il devient, mais elle a juste cette impression persistante qu’elle ne veut plus jamais revoir son visage. Pour ne plus devoir prendre conscience que ce qu’ils ont vécu ensemble était bien réel, et qu’il en est la preuve. Elle veut fuir le plus loin possible de ce passé, comme ses parents l’ont fait à l’époque pour ne pas qu’elle sombre dans une profonde dépression. Ils ont emménagé deux semaines plus tard à New York, loin de sa Californie natale. Les crises de panique d’April se sont progressivement atténuées, espacées, mais la douleur a toutefois continué de la poursuivre, sans répit, dans une lente agonie. Les cauchemars ne l’ont jamais quittée, les souvenirs non plus. Elle lutte tous les jours contre eux, contre cette angoisse inéxorable qui l’empêche de vivre une existence normale.

— Je dois retourner travailler, Terry. Passe une bonne fin de soirée.

Et April Johnson tourne les talons. Elle claque la porte de l’entrée de service derrière elle. L’averse ne se calme pas. Terry, de son vrai nom Terrence Miller, sort une nouvelle fois le paquet de sa poche arrière de jean, grille une autre cigarette, et sourit dans le vide alors que la fumée s’envole vers le ciel d’un noir d’encre.


Terrence l’a attendue presque deux heures après leur courte discussion. Il l’attend encore. En ce soir du nouvel an, il risque d’attendre longtemps. Il s’est installé dans le fond de la salle et il a commandé deux ou trois bières. Elle l’a vu évidemment, même si elle a fait semblant du contraire. Il en a profité pour l’observer courir un peu partout, un peu perdue dans cette salle trop grande. Il a ainsi pu remarquer les regards inquiets et les gestes attentionnés du grand benêt blond, celui qui porte le badge au nom de « Sidney ». Il songe que le type est terriblement niais avec sa façon de la couver des yeux comme s’il prenait soin d’un oisillon blessé.

Un rictus pince ses lèvres, et il songe que ce pauvre garçon a bien du courage de s’amouracher de la jeune femme. Après tout ce qu’elle a certainement dû surmonter, après l’accident, il est évident qu’elle ne va jamais le laisser s’approcher. Il reprend une gorgée de bière, et laisse ses yeux flotter sur la silhouette d’April. Il attend patiemment la fin de son service.

Note de fin de chapitre:

Comme vous avez pu le constater, ce sera loin d'être joyeux, même s'il y aura des moments plus légers.

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