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Notes d'auteur :
Mis à jour le 27/05
-Le docteur Duval est demandé aux urgences ! Le docteur Duval !
A l’appel de son nom, Joël traversa le couloir au pas de course.
Il était de garde ce week-end. Il avait commencé la journée par une opération délicate, puis il avait eu deux heures de calme avant qu’on l’appelle de nouveau aux urgences de l’hôpital.
Ce serait une nouvelle opération. Plaie ouverte. Le patient était inconscient et avait été intubé.
-Adolescent de seize ans, trouvé près de la plage de Tréboul. Accident de surf, l’informa-t-on tandis qu’il approchait.
Joël n’eut pas besoin de lire le compte-rendu des ambulanciers. Il reconnut tout de suite le jeune homme malgré le sang sur son visage qui avait collé ses cheveux blonds du côté de la plaie et le masque à oxygène sur son nez et sa bouche. C’était Delphin Tevenn.
Il prit une profonde inspiration, espérant repousser le stress que cette situation générait. Le fils de son collègue sur sa table d’opération. Il devait le traiter comme n’importe quel autre patient.
-… Faites préparer le bloc. Appelez le docteur Tevenn, dit-il d’une voix blanche à la secrétaire. Son fils vient d’être admis pour un trauma crânien.
Les ambulanciers avaient vérifié ses réponses sur la plage. Elles étaient plutôt encourageantes. Il n’y avait pas de complications particulières mais pour éviter qu’il y en ait, Joël avait demandé à ce qu’on plonge le jeune homme dans un coma artificiel. Il ne s’agissait pas qu’il reprenne conscience en pleine opération…
***
Alain Tevenn était dans son salon en train de lire le journal quand le téléphone sonna. Il alla décrocher et fut surpris de reconnaître le numéro des urgences de l’hôpital de Quimper. Il fronça les sourcils, se demandant ce qui pouvait bien les motiver à l’appeler sur son fixe et non sur son portable un week-end où il n’était pas de garde.
-Bonjour. Nous vous informons que votre fils Delphin a été admis aux urgences cet après-midi.
-Qu’est-ce qui s’est passé ?
-Il a eu un accident de surf. Il a été admis pour une fracture du crâne. c’est le docteur Duval qui le prend en charge. Il est en train de l’opérer.
-Bien. Nous arrivons.
Et il raccrocha. Il soupira longuement. Il fallait maintenant annoncer la nouvelle à Ellen, qui était en train de travailler dans la pièce d’à côté.
Il alla frapper à la porte du bureau de sa femme. Ellen faisait toujours des heures supplémentaires le week-end. Spécialement le samedi. Et généralement, elle interdisait qu’on la dérange. Là, c’était un cas de force majeure.
Ellen ouvrit, une expression entre la contrariété et l’étonnement sur le visage.
-Il faut qu’on aille à l’hôpital, dit Alain. Delphin est aux urgences.
Il la vit pâlir dangereusement.
-… j’arrive tout de suite.
Il l’entendit s’excuser auprès de ses collègues et elle le rejoignit dans le hall.
Quelques minutes plus tard, ils prenaient la direction de Quimper.
-… qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle.
-Un accident de surf apparemment.
Il l’entendit soupirer. Elle désapprouvait toute activité qui représentait un risque. Il lui avait dit de nombreuses fois qu’il y avait plus d’accidents domestiques, d’accidents graves, que de vélo ou de surf ou même de circulation mais aujourd’hui il n’allait pas lui donner tort.
-C’est Joël qui l’opère, dit-il.
-Il est bon ?
-Oui.
***
-Il a intérêt, fit-elle tendue.
Elle avait beau passer énormément de temps sur son lieu de travail et avoir bataillé pendant des années pour obtenir le poste de responsable, elle ne savait pas ce qu’elle ferait si son fils unique ne sortait pas vivant du bloc. Elle laisserait probablement tout tomber, carrière comprise. Ils l’avaient tellement voulu, ça avait été si difficile…
Ellen avait conscience qu’elle passait pour quelqu’un de froid et de carriériste mais elle n’était pas sans cœur. C’était justement parce qu’elle avait dû faire des choix difficiles que les choses plus banales et faciles la laissaient de marbre.
L’opération dura plusieurs heures. C’était une attente interminable pour Ellen. Elle n’arrivait pas à se concentrer sur autre chose que ce qui était en train de se passer au bloc. Elle imaginait tous les scénarios possibles. Si Delphin mourait pendant l’opération ? S’il ne se réveillait pas ? S’il se réveillait mais restait un légume toute sa vie ? Elle ne pourrait pas le supporter.
Enfin, Joël sortit du bloc opératoire.
-Alors ?
-Il devrait s’en sortir. On l’a plongé dans le coma dès qu’il est arrivé pour éviter qu’il n’y ait trop de dégâts.
-Des dégâts ? répéta Ellen d’une voix enrouée.
-Il pourrait avoir des pertes de mémoire, des maux de tête…Il est trop tôt pour savoir s’il y aura d’autres complications.
-Il va s’en sortir ? demanda Alain plus direct.
-Oui, mais il faut le surveiller, 24 heures sur 24, pendant toute une semaine au moins. Ca sera une période décisive.
-D’accord. Merci, Joël. Va te reposer.
Les Tevenn entrèrent dans la chambre individuelle réservée à leur fils. Le voir ainsi, le crâne rasé pour les besoins de l’opération et entouré d’un gros bandage choquait Ellen mais c’était surtout les électrodes qui l’inquiétaient. Elle regardait le moniteur où s’affichait l’encéphalogramme de son fils en souhaitant y comprendre quelque chose.
Évidemment, son mari était habitué et il ne semblait pas du tout inquiet. Elle s’efforça de faire de même.
Le ballet des infirmières et des médecins donna le tournis à Ellen. Elle ne savait pas comment son mari faisait pour rester aussi calme. L’habitude sans doute.
-Tu devrais rentrer, lui dit-il.
-Non, répondit-elle d’un ton ferme.
Elle n’avait aucune intention de quitter le chevet de son fils. Elle repensait à toutes ces années qu’elle avait sacrifiées pour son travail. Delphin ne le lui avait jamais reproché. Il s’en était accoutumé mais cela ne voulait pas dire qu’il était d’accord. Elle l’avait soupçonné parfois mais ils n’en avaient jamais parlé. Elle était presque sûre maintenant que l’accident de son fils était un signal d’alerte.
***
Joël reprit enfin le chemin de sa maison. Il avait encore du mal à croire qu’il avait opéré le fils de son voisin et collègue.
-Salut, lança-t-il en passant le pas de la porte.
Il jeta un coup d’œil par l’encadrement de la porte de la cuisine et vit sa fille à table. Elle fixait la nappe comme si elle était perdue dans ses pensées.
-Désolé. J’ai dû opérer quelqu’un en urgence… dit-il en fermant la porte derrière lui. Tu as mangé ?
Il regarda à nouveau sa fille, celle-ci ne réagissait toujours pas, ne prononçait pas un mot. A quoi pouvait-elle bien penser ? Elle était bizarrement muette mais cela durait depuis plusieurs jours. Elle alternait mutisme et coups de pied rageurs ces derniers temps. Il poussa un soupir et réchauffa le reste de pâtes arrabiata.
-Delphin Tevenn a été admis aux urgences, continua Joël en espérant susciter une réaction chez sa fille, pour une fracture du crâne…
Il avait à peine fini sa phrase qu’elle explosa en sanglots.
-Alex… dit-il doucement.
Il l’enlaça et se tut en espérant qu’elle parlerait d’elle-même. Comme beaucoup d’adolescents, Alexia se confiait peu. Joël n’était donc pas au courant du climat qui régnait entre sa fille et leur voisin d’en-face. Jusqu’à ce soir.
Elle lui avoua s’être mal comportée et ce, depuis qu’ils étaient arrivés à Tréboul. Elle lui avoua avoir repoussé Delphin et l’avoir accusé de harcèlement. Elle avoua avoir menti. Mais jamais au grand jamais elle n’avait souhaité sa mort ou qu’il lui arrive ça. Elle avait tout vu de l’accident. Elle avait prévenu les secours.
-Ma chérie, tu... tu as bien fait. Tu as bien agi. Il va se réveiller.
***
Dès qu’elle le put, Ellen prit des jours de congé. En fait, elle avait décidé de ne pas retourner au travail tant que Delphin n’était pas tiré d’affaire et elle avait accumulé suffisamment de congés pour ne pas retourner travailler pendant au moins deux mois.
-C’est mauvais que le coma dure, non ? demanda-t-elle.
-C’est un coma artificiel, répondit calmement Alain. C’est plus facile à contrôler que s’il était tombé dans le coma juste après son accident. Il n’y a pas d'inquiétude à avoir. Il devrait se réveiller dans la journée, demain au plus tard.
-…Est-ce que c’est de notre faute ? On ne passe pas assez de temps avec lui, il se sent seul et du coup, il fait n’importe quoi ?
-On reparlera de tout ça à son réveil, d’accord ?
-Je ne veux pas le perdre, Alain. C’est notre seul enfant. Je veux qu’il vive vieux, qu’il ait des enfants…
-Je ne veux pas le perdre non plus.
Ils s’embrassèrent, le regard légèrement embué de larmes.
Un bruit de respiration se fit entendre dans le silence de la chambre ainsi qu’un léger grognement de douleur.
Delphin s’était réveillé.
***
Le lundi matin, Maëlle se rendit au lycée avec un mauvais pressentiment. Ce n’était pas très fort, elle se trompait peut-être mais elle avait la sensation que quelque chose n’était pas normal. Alexia ne lui avait pas envoyé de textos du week-end et elle continuait à s’en abstenir. Peut-être était-elle malade mais quelque chose disait à Maëlle que ce n’était pas vraiment ça. Depuis plusieurs jours, Alexia avait un comportement bizarre.
Maëlle ne comprenait pas vraiment son aversion pour Delphin. Elle ne savait pas tout mais elle voyait mal le blond blesser quelqu’un, même involontairement. Alexia se trompait de cible… Ou alors il s’était vraiment passé quelque chose et elle n’en avait pas eu connaissance. Quelque chose qui expliquerait pourquoi Alexia ne pouvait pas se trouver dans la même pièce que Delphin au même moment.
Son pressentiment augmenta en intensité quand l’heure d’entrer en classe sonna. La rousse pouvait être en retard… mais elle aurait prévenu Maëlle. En tout cas, celle-ci voulait y croire.
A dix heures, Alexia n’était toujours pas arrivée. Elle repéra Lionel et Thomas dans la foule d’élèves qui erraient dans les couloirs et s’aperçut que Delphin n’était pas là non plus. Ce n’était pas normal. Il n’avait pas de raison d’être absent… Alexia avait changé de classe..
-Delphin n’est pas avec vous ? demanda-t-elle à son frère.
-Non, dit celui-ci soucieux. Il a eu un accident ce week-end.
-Quoi ??? s’exclama-t-elle choquée. Un accident de quoi ?
-De surf. Ses parents viennent de m’écrire. Il est dans le coma. Ils sont à l’hôpital depuis samedi.
-Et la rousse, elle n’est pas là ? demanda Thomas.
-Non.
Le silence qui suivit parut lourd de sens pour le trio. Il y avait un lien, c’était évident. Même si Maëlle voulait défendre son amie et que celle-ci ne voulait rien avoir à faire avec Delphin. Tout ce qu’il s’était passé depuis la rentrée avait provoqué l’accident plus ou moins directement.
Delphin n’avait jamais eu d’accident ou fait de mauvaises chutes, à la connaissance de Maëlle et elle le connaissait depuis toujours. Oui, le lien était évident.
-C’est quand même bizarre… dit Lionel qui ne croyait pas aux coïncidences.
-Non, mais attends, elle n’est pas responsable de tout quand même ! s’exclama Maëlle.
Elle appréciait Alexia même si elle ne la comprenait pas toujours. Comme cette histoire de harcèlement qui n’avait aucun sens. Mais il était possible que Delphin ait mal agi, pas forcément de manière consciente mais Alexia l’avait ressenti comme cela.
-Dans la même semaine, elle l’accuse de harcèlement et là, comme par hasard, il a un accident, fit Thomas. Ça ne peut pas être une simple coïncidence. Quand tu la reverras, tu pourras lui dire qu’il était à fond sur elle et que si, elle est responsable de ce qui lui est arrivé.
Maëlle n’aimait pas du tout cette idée même si son frère avait sûrement raison.
-Tenez-moi au courant pour Del’, dit-elle quand la sonnerie retentit dans les couloirs.
Elle rejoignit sa classe. Elle se rassit et regarda la table vide à sa gauche, là où aurait dû être installée Alexia.
Au loin la prof fit l’appel.
-Alexia Duval ?
-Absente, répondit Maëlle mécaniquement.
Pour que la rousse n’ait pas donné le moindre signe de vie du week-end, c’était qu’elle savait ce qui était arrivé à Delphin. Peut-être même qu’elle y était mêlée. « Putain, Alexia, qu’est-ce que tu as fait ? » se demanda-t-elle. Elle n’arrivait pas à croire qu’il ait pu arriver quelque chose de grave à ses amis. Pire, de ne pas être au courant.
Toute la journée, Maëlle fut assez inattentive. Elle s’inquiétait pour ses amis. Elle ne pouvait pas s’empêcher de penser au pire. Et si Delphin ne se réveillait pas ? Si Alexia tentait de se suicider ?
Elle lui renvoya des messages, essaya de l’appeler à plusieurs reprises mais elle n’eut aucune réponse.
A midi, Maëlle était si inquiète qu’elle se demanda si elle n’allait pas sécher les cours pour aller voir Alexia. Mais peut-être qu’elle avait besoin d’être seule, peut-être qu’elle avait besoin de prendre du recul sur cette histoire de harcèlement, peut-être qu’elle n’avait rien à voir avec ce qui était arrivé à Delphin.
Elle resta dans l’incertitude toute la journée. Plus elle y pensait, plus elle se disait qu’il y avait un lien mais elle n’avait pas envie d’y croire, elle voulait dédouaner son amie.
Elle rentra chez elle en traînant des pieds. Elle poussa un soupir si profond que les larmes lui montèrent aux yeux. Elle sanglota. Elle ne voulait pas avoir à choisir entre ses amis.
-Maëlle ? fit sa mère en émergeant du salon. Qu’est-ce qui se passe ?
Elle s’approcha et l’enlaça.
-Ma chérie. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Maëlle craqua. Elle s’était retenue toute la journée pour ne pas affoler ses camarades de classe, mais là c’était trop. Ses parents connaissaient les Tevenn en plus.
-Delphin est dans le coma. Il a eu un accident. Et je n’ai pas de nouvelles d’Alexia depuis trois jours. J’ai peur que…
-Shhh… Calme-toi. C’est normal de s’inquiéter mais il y a sans doute une explication moins grave que tu ne le penses pour Alexia.
-Et si Delphin ne se réveille pas ? si…
Sa mère la serra contre elle.
-Je suis sûre qu’il a reçu les meilleurs soins possibles. Tu veux que j’appelle ses parents ? Ça te rassurerait ?
Lionel arriva à ce moment-là.
-De quoi ?
-Je vais appeler les Tevenn et demander des nouvelles de Delphin. Maëlle m’a raconté.
-Ok, fit-il en posant son sac.
-Ils doivent être à l’hôpital… je vais les appeler sur leur portable…
Elle décrocha le combiné. Maëlle ne détacha pas son regard de sa mère.
-Allô, Alain ? C’est Amélie. Je suis désolée de vous déranger, mais les enfants m’ont dit que Delphin avait eu un accident… qu’il était dans le coma… Il est réveillé ? Oh super. Je suis tellement contente…
Maëlle fondit en larmes, soulagée. Elle se laissa tomber dans un des fauteuils du salon.
-Oui, oui. Tu m’étonnes… Non, les enfants sont soulagés… Bien sûr, je leur dirais. Oui, merci. Embrasse-le de ma part. Je ne vais pas te déranger plus longtemps… A la prochaine. Salut.
Sa mère vint la rejoindre.
-Il s’est réveillé ce midi. Un médecin est venu le voir pour évaluer son trauma. Il va bien. Il va rester en observation un moment, vous allez pouvoir lui rendre visite ce week-end.
Maëlle essuya ses larmes et monta à sa chambre. Elle envoya un sms à Alexia. Elle espérait que de telles nouvelles lui permettraient de se sentir mieux et de revenir au lycée. Elle n’eut aucune réponse de la soirée mais il lui fallait du temps pour digérer l’information et les évènements qui avaient conduit Delphin à l’hôpital.
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