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Notes d'auteur :
Mis à jour le 20/04
De retour chez elle, Alexia monta à sa chambre et retrouva son violon au sommet de son armoire. Elle le dépoussiéra et essaya d’en jouer. Il sonnait faux, les cordes étaient détendues à force d’être inutilisées. Elle le réaccorda et tenta de rejouer le premier morceau qu’elle avait appris.

Concentrée sur la mélodie et l’instrument, elle n’entendit pas son père arriver.

-C’était très beau, dit-il visiblement ému lorsqu’elle s’interrompit. Cela faisait longtemps.
-Oui… Je pensais reprendre des cours. Ce n’est peut-être pas le bon moment…
-On peut chercher un prof de violon et voir. La rentrée est bientôt. On verra en fonction de ton emploi du temps.

Il redescendit. Elle se remit à jouer, bien décidée à mériter les leçons de violon.

Soudain des notes jouées à la guitare lui parvinrent par sa fenêtre qu’elle avait laissée ouverte. Elles venaient d’en face. Delphin… Alexia referma la fenêtre en claquant le battant pour qu’il l’entende. Elle commençait à en avoir assez. Qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez lui ? Il était seul à ce point ? Pourtant ce n’étaient pas les filles qui devaient manquer, même ici, à Tréboul.

Elle tenta de jouer à nouveau mais ses mains tremblaient. Elle respira profondément et attendit quelques minutes. Non, décidément, elle n’y arrivait pas. Elle ne pouvait pas se calmer. Elle rangea son instrument aussi délicatement qu’elle put et sortit de chez elle. Pendant quelques secondes, elle fut sur le point d’aller frapper à la porte des Tevenn et de faire un scandale sur leur perron mais le risque de se rendre ridicule devant les autres habitants du quartier la rattrapa et elle se dirigea vers le chemin côtier à grands pas furieux. Elle avait besoin de se calmer, de sentir l’eau autour d’elle, de laisser le silence des profondeurs l’engloutir.

A cette heure-ci, il n’y avait plus grand-monde sur la plage. Même le poste de secours était désert. Elle plongea toute habillée.

Delphin, son père, Maëlle, la Normandie… Tout s’envola. Alexia Duval était partie. Il n’y avait plus qu’une sirène aux cheveux roux et aux écailles argentées qui sillonnait les abysses.

***

Le matin de la rentrée, Delphin se réveilla un peu avant son réveil. Il avait assez mal dormi. Il s’était demandé s’il allait comme à l’accoutumée se retrouver avec ses amis ou dans une autre classe mais pas seulement. Alexia allait-elle trouver le lycée ? Allait-elle réussir à s’intégrer ? Il avait beaucoup de doutes à ce sujet compte tenu des évènements de l’été. Il aurait dû être soulagé qu’elle ait au moins Maëlle. Le problème c’était que Maëlle n’habitait pas Tréboul. Bon, il y avait le bus… et puis Alexia avait sûrement Internet chez elle…

Il essaya de ne pas trop penser à Alexia en se préparant ; elle arriverait bien au lycée d’une manière ou d’une autre.

Lorsqu’il arriva à l’arrêt de bus, il vit qu’Alexia y était déjà, vêtue de noir comme à son habitude. Son maquillage sombre faisait ressortir ses iris émeraude. Elle écoutait de la musique à un volume sonore assez fort. Une pancarte n’aurait pas été plus claire ; elle ne voulait pas être dérangée.

Il avait besoin de se distraire avant de l’énerver à nouveau. Il mit ses écouteurs dans ses oreilles et essaya de se vider la tête avec quelques morceaux de rock.
Pendant les deux semaines qui avaient précédé la rentrée, il avait essayé de se remettre au piano. L’instrument était dans le salon, donc à l’opposé de la rue et d’Alexia. Sans vue sur la fenêtre de sa voisine, il penserait moins à elle. Il se torturerait moins l’esprit et donc il souffrirait moins. CQFD.

Cela s’était révélé bien évidemment beaucoup plus facile à dire qu’à faire. Alors il avait un peu réfléchi à la situation et avait décidé qu’il était content qu’Alexia se soit faite une amie. Il connaissait assez mal Maëlle mais si Alexia se sentait plus à l’aise avec elle, c’était tant mieux. Il ne pouvait que lui souhaiter d’être heureuse.

Le bus ne tarda pas. Galant, Delphin laissa les passagères entrer et ferma la marche. Seulement une sur les trois sembla le remarquer et le remercia d’un signe de tête. Le bus vide à Tréboul se remplit au fur et à mesure des arrêts de Douarnenez mais Delphin remarqua à peine la foule tant il avait la tête ailleurs. Enfin, le bus s’arrêta devant le lycée.

Delphin sauta du bus et rangea ses écouteurs. Il avait hâte de découvrir sa classe.

Il avança à grands pas vers le groupe d’élèves qui s’était formé devant les tableaux des compositions de classes. Il parcourut des yeux la première liste, puis ne voyant pas son nom, passa à la suivante. Le nom d’Alexia l’arrêta net. Il serait dans sa classe. Au vu de leur passif estival, il ne savait pas si c’était une bonne chose ou non. Il était un peu partagé sur la question. Allait-elle lui laisser une chance de l’approcher ? S’ouvrirait-elle aux autres à défaut de s’ouvrir à lui ?

Il s’éloigna un peu du panneau et regarda l’horloge dans le hall. Thomas et Lionel ne tarderaient plus.

***

Alexia ne fit pas attention aux autres noms de la liste. Elle avait vu que Maëlle était dans l’autre classe et cela la contrariait. Elle alla aussitôt chercher la salle. Elle n’avait pas envie de commencer l’année en étant en retard. La salle 104. Le couloir semblait ne jamais finir et les élèves bouchaient parfois le passage. Elle dut en pousser quelques-uns pour accéder enfin à la classe.

-Bonjour, lança joyeusement la professeure.
-Bonjour, répondit poliment Alexia.

Les autres élèves la dévisagèrent, elle s’y était préparée et les ignora de son mieux. Elle s’assit au deuxième rang, le plus éloigné possible du bureau de la prof. Elle sortit de quoi noter les informations qu’elle allait recevoir et posa son sac par terre.

D’autres élèves entrèrent. Lorsqu’il n’y eut plus de place assise, la professeure se redressa et dit :

-Je crois que nous sommes au complet. Je suis Madame Portrait, votre professeure de français et votre professeure principale. Je vais maintenant procéder à l’appel.

Lorsque la professeure l’appela, elle sourit et dit :

-Une nouvelle élève… Bienvenue, Alexia. Est-ce que tu veux nous dire d’où tu viens ?

Alexia sentit ses joues s’embraser. Elle devait se lever et se présenter ? Hors de question.

-Je… Je viens de Normandie. Je suis arrivée pendant l’été, dit-elle rapidement.
-Bien. Poursuivons.

Les joues écarlates, Alexia s’appliqua à ne plus regarder la professeure directement, ni aucun de ses camarades de classe. Les rumeurs allaient déjà bon train dans un coin de la classe…

-Delphin Tevenn ! lança la professeure.

A ce nom, Alexia crut qu’elle allait se lever, pour quitter la salle. Elle n’avait pas fait attention sur la liste… mais elle était au début de l’alphabet, elle… Elle leva les yeux au ciel et se demanda si ce n’était pas une blague ou un piège ou les deux.

Elle avait vu son petit manège à l’arrivée du bus et était bien décidée à ne pas se laisser avoir. C’était trop, c’était exagéré et c’était répugnant. Qui faisait ça ? Ceux qui attendaient une contrepartie. Il pouvait toujours se rincer pour l’avoir. Elle n’avait qu’une envie : changer de classe.

Elle n’écouta que d’une oreille distraite les informations données par le professeur et n’en prit que la moitié en note tant elle était agacée et cela lui était égal car elle voulait changer de classe.

-Bien, dit Mme Portrait en regardant sa montre. Il va être l’heure du pot de bienvenue. Si vous avez des questions à me poser, il est encore temps, sinon nous nous reverrons demain.

***

La plupart des élèves avait déjà fait leur année de seconde au lycée. Il n’y eut donc pas de question. Alexia était la seule nouvelle élève et n’en posa aucune. Son attitude était plus renfermée que jamais. Delphin était sûr qu’elle aurait préféré être dans la classe de Maëlle. Ce qu’il pouvait comprendre.

La classe descendit au restaurant scolaire. Ils croisèrent les élèves des autres classes. Delphin vit Maëlle se rapprocher d’Alexia. Les deux filles semblaient vivre une amitié fusionnelle. Il ne put s’empêcher d’être jaloux de Maëlle.

-Hé, Del’ ! lança une voix qu’il n’avait pas entendu depuis plusieurs mois.

Elle appartenait à un jeune homme blond vêtu de noir. Il s’appelait Sylvain Druand. Delphin et lui avaient été amis au collège. Ils partageaient beaucoup de points communs, l’un d’eux étant un gout prononcé pour les filles rousses. Ce détail lui revint en mémoire lorsqu’il désigna Alexia.

-Tu as vu la nouvelle ?
-Oui… elle est dans ma classe…
-Veinard.

Delphin ne savait pas trop si c’était de la chance. Il sentait que se rapprocher d’Alexia ne serait pas aussi facile qu’il l’avait espéré. Il avait eu toutes les vacances d’été ou presque pour essayer et ça avait été un échec. Pire, il n’en savait pas plus sur elle que lors de son arrivée. Il faisait du sur-place.

Il essaya de se rassurer en se disant qu’il avait toute l’année et même celle d’après. Alexia finirait bien par s’ouvrir. Il fallait être patient.

***

Sylvain vit son ami s’éloigner avec son habituel air distrait mais il n’était pas dupe. Cela faisait des mois qu’il n’avait plus eu de nouvelles et c’était à peine si Delphin lui parlait quand ils étaient face à face. Il était passé à autre chose. Il avait toujours été plus proche de Thomas et Lionel de toute façon.

Sylvain ne savait pas pourquoi il avait encore cru qu’ils étaient amis. Ils ne venaient pas du même monde. Il faisait figure de pauvre à côté de Delphin. Pendant un temps, ça n’avait eu aucune espèce d’importance. Enfin, il l’avait cru. Maintenant, quelque chose d’autre s’était mis entre eux ou plutôt quelqu’un. Et il devait dire adieu à leur amitié.

Sylvain écouta le discours du directeur avec l’impression d’avoir une plaie béante au niveau du cœur. Une vague de froid lui tomba sur les épaules. Il ne comptait pas le nombre de ses amis sur ses deux mains. Une seule lui suffisait. Delphin avait été son seul ami.

Il frissonna en se souvenant de ce que son père lui avait dit au début de leur relation : « Ça ne marchera jamais. Pourquoi s’intéresserait-il à toi ? Tu ne l’intéresses pas. Il a pitié de toi, c’est tout. Qu’est-ce que tu peux lui apporter ? Rien ! Il se passera très bien de toi, tu verras. »

Aussi amer et en colère que Sylvain l’était, il était forcé d’admettre que son père avait eu raison.

Lorsque le discours fut fini, il reprit lentement le chemin pour rentrer. Il savait déjà ce que dirait son père en voyant sa mine déconfite. Il rigolerait. Et Sylvain en aurait pour toute la soirée à essuyer les moqueries et les humiliations.

Il mit son casque sur ses oreilles et essaya de se perdre dans la musique qu’il écoutait. Il aurait bien voulu disparaitre ce jour-là.

Le souvenir d’après-midis chez les Tevenn lui revint. La grande chambre de Delphin dans les tons bleus. La voix de Delphin qui lisait un conte à voix haute pendant que Sylvain dessinait… Des après-midis où il avait eu l’impression qu’ils étaient frères. Ou en tout cas, ça avait été tout comme. Il avait pu s’imaginer ce que ça aurait été… Il ravala ses larmes, le cœur brisé.

Mais il y avait cette fille… Devait-il se contenter d’en rêver ? Ou devait-il essayer de l’approcher ?

***

Alexia était blasée de ces quelques heures passées au lycée. Elle s’était attendue à autre chose. A trouver le visage rassurant de Maëlle, à ne pas être au centre de l’attention… (Les questions du professeur l’avaient mise très mal à l’aise). Il n’était pas trop tard pour changer de classe, lui avait dit Maëlle pendant le discours du directeur. Il suffisait d’expliquer la situation à M. Jambon. Il comprendrait.

Elle descendit à l’arrêt de bus de la plage et prit un moment pour respirer les embruns. Cela l’apaisa. Elle avait la sensation d’être chez elle…

Des bruits de pas tout près d’elle la tirèrent de sa tranquillité.

***

C’était la première fois que Delphin voyait une fille profiter réellement de la mer. D’habitude, elles ne faisaient que bronzer sur leurs serviettes. Cette fois, il en était sûr : Alexia était la bonne. Il devait trouver un truc à dire. Un truc pas trop stupide mais tout ce qui lui venait à l’esprit semblait l’être.

-Est-ce que… tu veux qu’on descende ? On pourrait discuter…
-Fous-moi la paix ! s’exclama-t-elle avant de s’éloigner à grands pas furieux.

L’effet était le même que s’il s’était pris une claque en pleine figure. Il ne comprenait pas son attitude. Il n’avait pourtant pas l’impression de la harceler. Au contraire, il la laissait plutôt tranquille. Elle se comportait comme s’il l’avait agressée…

Delphin descendit à la plage et essaya de trouver une explication à ce qu’il venait de se passer.

***

Elle en avait assez de Delphin Tevenn et de son comportement tout gentil… elle savait bien ce qu’il voulait. Et elle ne lui accorderait pas. Il lui donnait envie de vomir avec sa galanterie et ses airs polis. II n’avait rien d’autre à faire ? Elle ne voulait pas de son aide, ce n’était pourtant pas compliqué à comprendre. Elle ne voulait rien avoir à faire avec lui.

Elle devait absolument s’en débarrasser.

***

Delphin soupira. Son père lui avait dit de lâcher Alexia. Il essayait. C’était juste… C’était juste qu’il pensait que c’était le bon moment cette fois. Mais oui, il fallait qu’il arrête. Clairement, ça ne marcherait jamais.
Cependant, il n’arrivait pas à tourner la page.

***

Alexia demanda à l’employée de l’accueil où se trouvait le bureau du directeur. On le lui indiqua. Une fois sur place, elle frappa doucement à la porte, intimidée. M. Jambon, un homme au visage inexpressif, se leva et lui ouvrit.

-Bonjour, Monsieur, dit-elle timidement.
-Bonjour. Mademoiselle ?
-Alexia Duval.
-Ah oui. Entrez. Que puis-je faire pour vous ?
-Je voudrais changer de classe.
-Il y a un problème ? demanda-t-il une ride apparaissant entre ses sourcils.
-Je… J’aimerais être avec mon amie Maëlle Malbec. Je suis nouvelle ici et je serai plus à l’aise si…
-Je comprends. Pour le moment, je n’ai pas de demandes venant de la classe de votre amie. Il va falloir patienter un peu, dit-il avec un petit sourire.
-Vous ne pouvez rien faire ?
-A moins qu’il y ait un gros problème d’entente avec vos camarades…
-Mon voisin d’en face est dans ma classe.
-Dans le cas où l’un de vous deux est malade, c’est assez commode.
-Oui… Mais…
-J’aimerais vous aider mais pour le moment je ne peux pas. A moins comme je vous le disais qu’il y ait un gros souci avec l’un de vos camarades.

Alexia voulait qu’une décision soit prise rapidement mais elle ne voulait pas pleurer pour qu’on l’écoute.

-C’est que… Nous habitons l’un en face de l’autre. On prend le bus ensemble, matin et soir, et en plus nous sommes dans la même classe… Je pensais…

Mais le proviseur ne ferait rien sans fait grave. Ou sans accusation.

Alexia ressortit du bureau, les joues rouges de colère et de honte.

-J’avais tellement honte… dit-elle à Maëlle. Je ne savais pas quoi dire…
-Tu aurais dû lui dire que tu avais l’impression qu’il te suivait, qu’il t’observait… Le directeur est plutôt compréhensif mais il faut lui dire clairement ce qui ne va pas.
-Je retournerais le voir plus tard…
-Comme tu veux.

Alexia rentra chez elle. Elle observa la maison des Tevenn à travers la fenêtre de sa chambre. Ils avaient tout ce qu’ils voulaient. Elle devait leur montrer que la vie n’était pas juste.

Dès qu’elle arriva au lycée le lundi matin, elle retourna dans le bureau du proviseur.

***

Delphin eut du mal à cacher son étonnement quand celui-ci l’interpela à la pause de dix heures. C’était la première fois qu’il était convié de cette façon et aussi tôt dans l’année.

-Vous vouliez me voir ? demanda-t-il en entrant.
-Oui. Asseyez-vous. Nous devons parler très sérieusement. L’une de vos camarades est venue me voir ce matin à votre sujet. Elle vous reproche de la harceler.
-Pardon ?
-C’est très sérieux, insista le directeur l’air grave et les mains jointes. Je lui ai dit qu’elle interprétait peut-être mal vos gestes mais elle m’a tout raconté.
-C’est-à-dire ?

Il lui répéta ce qu’il savait déjà et un peu plus. Alexia l’accusait de la surveiller et de la suivre.

-Je ne la suis pas.
-Mais vous la regardez.
-Pas tout le temps !
-Je vais être franc, Monsieur Tevenn. Je ne vous imagine pas ainsi. Il y a fort à parier que Mademoiselle Duval a mal interprété vos gestes. Mais je dois vous conseiller de faire profil bas jusqu’à ce qu’elle décide de revenir sur ses accusations. Dans le cas contraire, je vous convoquerai tous les deux et nous déciderons d’une solution ensemble.
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