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Notes d'auteur :
Mis à jour le 22/04
Delphin se tourna dans son lit pour ignorer l’afflux de lumière dans sa chambre. Il abandonna la lutte au bout de quelques minutes. Il n’avait pas très bien dormi. Ce n’était pas parce qu’il s’était ennuyé, cette fois. Non, c’était l’impatience qui l’avait tenu éveillé.

Alexia était partie précipitamment de chez lui la veille, la faute à la fatigue de son emménagement. Aujourd’hui, elle irait mieux. Aujourd’hui, il pourrait sonner chez les Duval et lui proposer de faire un tour.

Il se leva et ouvrit les volets de sa chambre. Il regarda quelques minutes durant la maison d’en face. Il se sentait euphorique à l’idée qu’il y ait enfin quelqu’un de son âge dans la rue qu’il habitait depuis toujours. Quelqu’un qu’il ne connaissait pas et dont il allait faire la connaissance.

Il descendit déjeuner mais mangea à peine. Il était nerveux et excité mais inquiet aussi. Et si Alexia n’allait pas mieux ? Ou si elle avait d’autres projets ? Il l’écouterait et il attendrait, il n’aurait pas trop le choix… Il devrait prendre son mal en patience comme on disait.

Il espérait que d’ici la rentrée scolaire -qui avait lieu dans six semaines- ils auraient réussi à se lier d’amitié.

***

Alexia sursauta légèrement au son de volets qui claquaient dans la rue. Elle ouvrit les yeux pour voir si le bruit ne venait pas de son environnement immédiat. Ce n’était pas le cas, mais le soleil qui filtrait à travers les volets roulants finit de la réveiller. Et elle réalisa qu’elle n’était pas dans sa chambre à Etretat mais dans une vieille chambre à Tréboul.

Elle avait cru pendant quelques secondes que son déménagement n’était qu’un rêve, qu’il n’avait pas vraiment eu lieu mais si. Le reste aussi donc, la rencontre avec les Tevenn, leur grande maison, le surfeur collant. Sa fuite vers la plage… Elle s’était sentie si bien, seule, les pieds sur le sable mouillé… Mais ce matin, elle était de nouveau enfermée, piégée dans une maison qui n’était pas la sienne et ne le serait jamais.

La chambre qu’elle occupait était impersonnelle. Elle aurait pu être la chambre de n’importe qui ou de personne. Celle d’Alexia était à Etretat. Là-bas, elle avait tapissé ses murs de posters de groupes de musique, de violonistes et d’illustrateurs fantastiques célèbres. Là, elle n’était nulle part et elle n’avait plus rien. Il était hors de question pour elle de s’installer dans cet endroit. Qu’avait-elle à y gagner ?

Un grognement de son estomac lui rappela qu’elle n’avait rien mangé depuis le déjeuner de la veille et elle se décida à aller prendre son petit-déjeuner.

Le vieil escalier en bois grinça sous ses pas lorsqu’elle se rendit au rez-de-chaussée et elle découvrit dans la petite cuisine une table en bois et à la nappe en toile cirée vieillotte sur laquelle son père avait posé son mug et une boite de son thé préféré.

Elle remplit son mug d’eau du robinet et le fit chauffer au four à micro-ondes.

Ses yeux se posèrent sur la grande maison blanche de l’autre côté de la rue. Les Tevenn. Ceux qui les avaient forcés à déménager. Outre la colère qu’elle ressentait, elle se souvint de l’impression qu’elle avait eue sur le pas de leur porte. Une impression étrange, indéfinissable. Le vertige l’avait prise et malgré la décoration sur le thème de la mer, elle ne s’était pas sentie à sa place.

Comment pourrait-elle s’habituer et avancer après tout ce qu’elle avait vécu ces derniers mois ? La mort de sa mère, ses mots étranges… Alexia avait beau essayer d’y réfléchir, elle n’y trouvait pas plus de sens qu’auparavant. Elle nageait dans l’incompréhension la plus totale depuis ce jour-là. Rien n’était logique. Sa mère se jetait du haut d’une falaise et elle avait envie de mer et d’iode… Elle en avait toujours eu envie. Elle n’avait jamais compté les heures qu’elle y avait passé mais tous ses souvenirs semblaient se résumer à la plage d’Etretat. Quelqu’un de logique aurait cherché à oublier la mer après ce qu’elle avait vu -une tâche écarlate sur le sable. Mais pas Alexia. C’était beaucoup trop choquant, beaucoup trop marquant. Elle ne pouvait pas faire son deuil, elle ne le pourrait sans doute jamais. Sa mère lui avait été arrachée trop brutalement et le pire de tout, de son plein gré.

C’était injuste. Pourquoi ? Alexia aurait tellement voulu lui poser la question. Le chagrin l’avait quittée, il ne restait plus que la colère. Ses mains tremblèrent et elle posa sa tasse dans l’évier avec violence, manquant presque de la fêler.

***

Delphin avait vu du mouvement. Alexia était levée mais il était un peu tôt pour aller la déranger. En plus, il ne savait pas comment l’aborder. Tout ce qui lui venait à l’esprit lui semblait stupide ou décalé. Ce ne pouvait pourtant pas être très compliqué… Il suffisait de dire « Salut. Comment ça va ? »… Il devait vraiment arrêter de se prendre la tête.

Delphin alla sonner chez les Duval le lendemain en début d’après-midi. Il commençait à s’inquiéter de ne pas avoir vu Alexia sortir au moins une fois. Sans doute ne savait-elle pas où se trouvaient les principaux points d’intérêt. Pour Delphin, le seul qu’il y avait était la plage des sables blancs mais elle aurait besoin de savoir où prendre le bus à la rentrée et il pouvait lui indiquer.

Il sonna et attendit quelques minutes. Il crut entendre des bruits de pas de l’autre côté de la porte et celle-ci s’ouvrit sur la jeune fille.

-Salut. Je venais voir si tu allais bien.
-… Je vais bien, répondit-elle de mauvaise humeur.

Elle referma la porte d’un geste lourd.

-O… OK, dit-il décontenancé.

***

Elle remonta dans sa chambre et y resta une partie de la journée, le dos ostensiblement tourné à la fenêtre.

Elle ne se retourna que lorsque la pluie se mit à tomber. Elle pensa avec amertume qu’au moins elle ne serait pas dépaysée. Pourtant, même sous la pluie, la Normandie lui paraissait plus verte, plus belle. De la Bretagne, elle n’avait qu’une vision grise et monotone.
Elle se demanda si son père pensait toujours que le déménagement était une bonne idée.

Vers la fin de la journée, elle eut envie d’eau de mer. Elle n’avait pas envie de sortir. Elle avait vu la plage et la jetée la veille, elle ne voulait plus les voir. Elle n’était pas chez elle, elle n’avait aucune raison de sortir. Elle ne voulait pas prendre le risque de croiser qui que ce soit et de perdre du temps, de s’attacher si c’était pour les perdre.

Les larmes la prirent sans crier gare. Elle revit sa mère l’enlacer, l’odeur de ses cheveux roux comme les siens, réentendit leurs éclats de rire, vit le soleil d’Etretat, sentit les vagues la pousser alors qu’elles jouaient dans les vagues.

***

Delphin fit une nouvelle tentative le lendemain. Il attendit plusieurs minutes à la porte avant qu’elle n’ouvre.

-Salut. Je me demandais si tu voulais que je te montre pour prendre le bus… tenta-t-il.
-Non ! dit-elle en refermant la porte d’un coup sec.

La porte se rouvrit au bout de quelques secondes. Avait-elle changé d’avis ?

-Tiens, ton tupperware, fit-elle en le lui jetant presque au visage.

Surpris, il ne lui demanda pas si elle avait aimé.

Il retourna chez lui, posa le tupperware sur le comptoir de la cuisine et monta à sa chambre.

C’était mal parti. Il ne voyait pourtant pas ce qu’il avait fait de mal. C’était bien là le problème, sinon il aurait pu y remédier.

***

Dès que Lionel vit Delphin arriver, il se dit que quelque chose n’allait pas. Delphin était toujours de bonne humeur et ce jour-là, ce n’était visiblement pas le cas.

Comme le blond n’en parlait pas, Lionel se dit que ce n’était pas à lui de demander ce qui se passait. Après tout, cela ne le regardait pas. Si le sujet travaillait vraiment son ami, il finirait par en parler.

Ils surfèrent un moment. Delphin était le plus doué des trois. Lionel enviait sa facilité et son aisance dans les vagues mais au moins il réussissait à se maintenir sur sa planche tandis que Thomas passait plus de temps dans l’eau que sur la sienne.

Ils sortirent pour se sécher un moment. Ils rirent quelques minutes de leurs exploits tout relatifs puis très vite, la mine de Delphin s’assombrit. Son regard bleu baissa vers le sable à ses pieds.

Lionel essaya de se remémorer s’il avait déjà vu son ami ainsi. Ils se connaissaient depuis de nombreuses années et il pensait l’avoir vu passer par toutes les expressions. Sauf celle-là. Celle-là lui disait que Delphin n’allait rien dire de lui-même ou difficilement. Thomas aussi semblait avoir remarqué cette attitude et ce fut lui qui brisa le silence :

-Tu vas nous dire ce qui ne va pas ? Tes parents divorcent ou… ?
-Non, ça n’a rien à voir avec mes parents, dit Delphin.
-Raconte-nous, on peut peut-être t’aider.
-… Ouais, peut-être… On a de nouveaux voisins depuis trois semaines.

Thomas se mit à sourire d’un air niais. Lionel voulut le lui effacer.

-Il y a cette fille Alexia.
-J’en étais sûr ! fit Thomas.

Cette possibilité avait effleuré l’esprit de Lionel. Il n’y avait pas grand-chose qui troublait Delphin, seulement la gente féminine. Il n’avait jamais gardé plus de deux jours ses conquêtes. Lionel s’était toujours demandé où se situait le problème. Son ami était beau, de loin l’un des plus beaux garçons de l’école. Il n’avait aucun mal à faire des rencontres et Lionel se disait qu’il mentait sur les raisons de ses ruptures, mais encore une fois, ça ne le regardait pas.

-Et donc ? Qu’est-ce qui se passe avec cette fille ? demanda Thomas bien curieux ce jour-là.
-… J’ai essayé de l’approcher plusieurs fois et elle ne veut rien savoir.
-Tu t’es pris un râteau ? Plusieurs ? De la même personne ?
-C’est bizarre, consentit Lionel. Qu’est-ce que tu lui as dit ?
-Rien de spécial. Juste que si elle avait besoin qu’on lui montre des trucs en ville, je pourrais l’accompagner… (il marqua une pause) Dès qu’elle est arrivée, elle n’avait pas l’air d’humeur. On l’avait invité à dîner avec son père et elle est partie avant que je puisse servir.
-Elle a sûrement ses raisons…
-Oui, mais lesquelles ? J’ai attendu avant de sonner chez eux. Je pensais qu’elle serait plus… qu’elle voudrait.
-Elle vient d’où ?
-De Normandie.
-Ah, le fameux conflit entre les normands et les bretons…
-Ça n’a rien à voir.
-Je sais, je dis juste que c’est drôle…
-Son père fait quoi comme métier ?
-Neurochirurgien comme le mien… De ce que j’ai compris, c’est mon père qui lui a trouvé le travail à l’hôpital et c’est pour ça qu’ils ont déménagé ici.
-Si elle sait ça, c’est sûrement pour ça qu’elle t’en veut.
-Et sa mère, elle fait quoi ?

Delphin parut se figer.

-Il n’y a pas sa mère.
-Ses parents sont divorcés ?
-Je ne sais pas.
-Elle est peut-être morte…
-Je demanderais à mon père s’il sait quelque chose.

***

Maëlle Malbec venait de descendre du bus. Elle aurait dû descendre quelques arrêts plus tôt mais avec sa musique elle ne les avait pas entendus. Bref, elle était bloquée à Tréboul. Heureusement qu’elle avait ses affaires de plage.

Elle se demandait ce qu’elle allait faire quand une fille rousse vêtue de noir s’apprêta à traverser en face d’elle. Maëlle la dévisagea. Elle ne la reconnut pas et pourtant elle connaissait beaucoup de personnes.

-Tu es nouvelle ici, lâcha-t-elle lorsque la gothique fut à sa hauteur.
-Ça se voit tant que ça ? demanda la rousse.
-Oui. Il n’y a pas beaucoup de rousses dans le secteur et je les connais toutes. Je m’appelle Maëlle.
-Alexia.
-Tu viens d’où ?
-D’Etretat, en Normandie, et toi ?
-Douarnenez. J’ai des origines martiniquaises, ajouta-t-elle en voyant l’air perplexe d’Alexia. Ça fait combien de temps que tu es là ?
-Trois semaines.
-Tu as déjà fait le tour ?
-Non, justement, mon père veut que je sorte…

Maëlle avisa un roman policier qui dépassait du sac d’Alexia.

-Je vois que tu aimes les livres... Il faut que je te montre un endroit alors. Suis-moi ! lança Maëlle d’un ton joyeux.

Les deux filles se dirigèrent vers le bourg et tournèrent dans une rue où il y avait peu de bâtiments. Une enseigne annonçait Bibliothèque municipale.

-Elle n’est pas très grande et les livres datent un peu… Mais c’est un début. Si tu veux des choses plus récentes, je peux te montrer comment rejoindre la civilisation.

Elle l’emmena près d’un arrêt de bus.

-Ce n’est pas compliqué : il n’y a qu’une ligne de bus qui passe à Tréboul. Elle dessert tous les points d’intérêt de la ville : le supermarché, la bibliothèque, la plage, l’école. Mais heureusement, elle passe à Douarnenez, la première grosse ville avant Quimper.

Elles firent le tour de Tréboul, cela ne leur prit que deux heures. Alexia proposa à Maëlle de passer du temps chez elle. Elles montèrent la rue des dunes.

-C’est un chouette quartier ici. Tu as la vue sur la plage ?
-Non, la maison est du mauvais côté…
-Dommage…
-Et toi ?
-J’habite à Douarnenez. J’aime bien venir ici. La plage est belle et plus petite. Ya moins de touristes…
-C’est vrai que c’est joli, admit timidement Alexia.

La pauvre avait subi son déménagement. Cela se voyait comme le nez au milieu de la figure.

-Tu as le sentier littoral juste là… et puis maintenant que tu connais la ville, ça sera plus facile.
-Oui… Tu veux boire quelque chose ?
-Oui.

Alexia ouvrit le frigo.

-Je peux te proposer du jus d’orange ou du thé glacé.
-Du thé glacé, s’il te plait.

La normande servit deux verres et elles burent quelques gorgées en silence.

-Ta maison a gardé son charme. Notre maison est plus moderne. D’apparence, je veux dire. Etretat, c’est près de quoi comme ville ?
-… c’est assez connu, fit Alexia.
-Genre comme Camembert ?

Alexia rit. Maëlle remarqua aussitôt qu’elle ne semblait pas avoir ri depuis longtemps.

-C’est le seul nom de ville que tu connais en Normandie ? demanda la rousse rieuse.
-Non, je connais aussi Deauville, à côté tu as Trouville… Je plaisante, évidemment, j’ai entendu parler d’Etretat. Les falaises blanches…

Alexia sembla fixer un point entre le fond de son verre et le sol. Une expression triste apparut sur son visage.

-Oh, je suis désolée, dit Maëlle, tu ne veux peut-être pas en parler…

Alexia s’essuya les yeux. Maëlle lui tendit un mouchoir.

-Merci, sourit la rousse en le prenant.
-De rien. Oh ! J’ai pas fait attention à l’heure... fit soudain Maëlle en regardant machinalement son téléphone portable. Il va falloir que j’y aille...

Elle regarda par la fenêtre la plus proche. Trois jeunes hommes se tenaient au milieu de la chaussée.

-Ah ! Bah, justement, voilà mon frère et ses amis.

Elle devina qu’Alexia se tournait à son tour vers la fenêtre de la cuisine.

-Tu as sans doute déjà rencontré Delphin Tevenn… dit-elle car elle connaissait le jeune homme et son goût pour les filles rousses.
-Ouais, fit Alexia.

Maëlle nota l’expression contrariée de sa nouvelle amie et n’insista pas.

-Mon frère c’est le métis et l’autre c’est Thomas Picard, un autre relou… Bon, j’y vais sinon je vais être en retard… On se tient au courant pour que tu viennes sur Douarnenez.
-Oui, dit Alexia avec un regain d’énergie.
-A bientôt.
-A bientôt.

Et Maëlle sortit.

***

Alexia avait ouvert la porte sans se soucier le moins du monde de Delphin et de ses amis plantés au milieu de la rue comme si celle-ci leur appartenait. Pendant que Maëlle s’éloignait, emmenant son frère dans son sillage, la normande jeta un regard aux deux autres et ferma la porte d’un air nonchalant.

Elle espérait que son geste ferait réfléchir Delphin et qu’il abandonnerait ses tentatives stupides de la séduire ou même de l’approcher. Elle voulait simplement qu’on la laisse tranquille, ce n’était pas compliqué à comprendre, si ?
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