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Notes d'auteur :
Mise à jour le 19/01
Ses parents durent l’appeler plusieurs fois pour qu’il descende manger. L’appétit l’avait quitté et il était persuadé que le temps passé avec Alexia n’y était pas étranger.

Le silence à table était révélateur. Lui était dans ses pensées et ses parents n’osaient pas lui poser de questions sur le cours de soutien qu’il avait donné à Alexia.

-Allez-y, soupira-t-il. Posez vos questions.

Ses parents échangèrent un regard.

-Oh, tu sais, on ne veut pas se mêler de tes affaires, fit son père.
-Alexia est ta seule camarade de classe de Tréboul ? demanda sa mère les sourcils froncés.
-Oui et c’est la seule personne qui a répondu à mon annonce.

Sa mère se disait sûrement qu’il y avait anguille sous roche mais Delphin trouvait cette situation parfaite : il n’était pas obligé de courir aux quatre coins de Douarnenez pour donner des cours. Il pouvait prendre son temps avec Alexia, ils pouvaient parler d’autre chose.

-Et alors ? Vous avez parlé ?
-Oui. J’ai décidé de lui pardonner ce qu’elle a fait. Je n’ai pas été correct avec elle non plus…
-Elle t’a quand même accusé de harcèlement, et c’est elle qui a provoqué l’accident ! Tu aurais pu mourir.
-Je sais. C’est aussi elle qui a prévenu les secours.

Un silence s’abattit sur la tablée. Cette nouvelle choquait ses parents.

-Elle était là ? fit sa mère. Tu n’en as jamais parlé.

Delphin se rendit compte de la situation dans laquelle il s’était mis. Oui, Alexia avait été là mais pas sous sa forme habituelle…

-C’est Maëlle qui me l’a dit, se défendit-il.

Cette phrase coupa court aux interrogations de ses parents.

Sa mère croisa les mains au-dessus de son assiette et déglutit avant de reprendre :

-Je comprends que ça n’ait pas été facile pour elle, mais ce n’est pas une raison pour s’en prendre aux autres… Tu voulais juste l’aider.
-La seule chose que j’aurais dû faire c’était la laisser tranquille.
-Tu as toujours des sentiments pour elle ? demanda-t-elle à Delphin.
-J’essaye de les mettre de côté pour l’instant. Je ne veux pas la brusquer. Elle a déjà eu une mauvaise expérience.

Son père hocha la tête en silence. Sa mère n’ajouta pas un mot.

Le reste du repas se déroula dans le silence.

***

Alexia reprit sa copie de breton et les notes qu’elle avait prises de la correction de Delphin. Elle était admirative qu’avec autant de problèmes il arrive finalement à l’aider et à l’écouter. Il avait l’air si compréhensif… et elle avait agi comme une imbécile.

Elle rassembla ses affaires et monta à sa chambre. Elle fixa pendant un long moment la façade des Tevenn. Ce premier cours s’était bien passé. Elle avait tellement eu peur du contraire. Elle était un peu rassurée sur les intentions de Delphin. Si les choses continuaient ainsi, ils deviendraient peut-être amis… Même si au fond d’elle, elle avait envie de plus, elle ne se sentait pas vraiment prête. Elle le connaissait à peine. Elle devait prendre son temps.

***

Le lendemain matin, Delphin avait la tête dans le pâté. Il avait passé la soirée à se demander comment il allait réussir à mettre ses sentiments pour Alexia de côté et se focaliser sur les cours. Il se sentait toujours redevable -elle lui avait sauvé la vie-, elle méritait bien un peu de paix et de reprendre confiance en elle et en les autres avant de se lancer dans une nouvelle relation. C’était compliqué. Delphin n’était pas sûr d’avoir la patience pour ça, il savait pourtant qu’il devait la trouver s’il tenait réellement à sa voisine.

-Ça va ? lui demanda-t-elle à la pause de dix heures.

Il ne pouvait pas lui dire qu’il avait passé une sale nuit à cause d’elle. Son angoisse à son sujet avait réveillé les effets habituels du sevrage, ça avait vraiment été la merde et les prochaines nuits ne s’annonçaient pas mieux. Il ne pouvait même pas lui dire qu’il s’était drogué et essayait de se sevrer, ça la ferait fuir et c’était la dernière chose qu’il voulait.

-Ca va. Un peu fatigué, c’est tout. Et toi ?
-Ça va. Merci encore pour le cours hier.
-De rien. Si tu as besoin, n’hésite pas.
-Merci, dit-elle avec un sourire timide mais sincère.

Pour son sourire, il aurait fait n’importe quoi. Il sentit la douleur d’une crampe pointer le bout de son nez et se dit qu’il aurait pu rester indéfiniment sous sa forme de triton si cela pouvait permettre à Alexia de se sentir bien. Mais c’était surtout un confort pour lui, il n’aurait pas à se soucier du manque, il n’aurait pas à s’inquiéter de lui faire du mal ou non.

Ce soir-là, il se rendit à la plage sous la jetée et se transforma.

Il se sentait tellement mieux… Plus de douleur, plus de stress. Sa soirée s’annonçait meilleure que celle de la veille.

***

Alexia avait vu Delphin se diriger vers la jetée. C’était étrange qu’il retourne sur les lieux de son accident. Il y avait beaucoup de rochers, c’était l’endroit idéal pour ne pas être vu. Etait-ce là-bas qu’il se transformait ? Si elle n’avait pas pris elle-même l’apparence d’une sirène, elle n’aurait pas cru ça possible. Elle repensa à ce qu’il lui avait dit : il avait fait des recherches, elle aurait bien aimé voir ce qu’il avait trouvé sur le sujet. Il faudrait qu’elle lui demande… Même si elle ne se transformait plus, elle aimerait bien savoir pourquoi lui se transformait et pourquoi cela semblait si récent… Elle n’y trouvait aucune réponse acceptable. Elle ne l’avait pas embrassé, elle ne l’avait pas touché avant son accident.

Le seul élément marquant était le sang sur ses jambes mais elle ne voyait pas en quoi cela expliquait quoi que ce soit. Cela aurait pu justifier la disparition subite de la sirène mais Alexia préférait y voir le traumatisme et le choc d’avoir vu Delphin presque mort, que ça avait été trop pour elle et qu’elle avait repris le contrôle de son corps.

Non, vraiment la transformation de Delphin la laissait perplexe. En plus, elle se noyait au moment où elle l’avait vu, son cerveau avait pu lui jouer des tours. Son voisin lui avait dit qu’il se transformait mais était-ce sérieux ou était-ce juste pour se rapprocher d’elle ? Devait-elle le croire ? Il lui fallait des preuves.

***

Lorsqu’il retourna à sa chambre, Delphin se remit à son bureau et son regard se posa sur le calendrier. Il pensa alors qu’il serait de prendre rendez-vous pour un dépistage. La perspective ne l’enchantait guère mais au moins, il serait fixé. S’il n’avait rien, il se sentirait plus « propre ». S’il avait attrapé le SIDA eh bien, il pourrait disparaitre pour de bon. Il suffisait qu’il se transforme, nage vers l’horizon et ne revienne jamais. Il ne voulait pas imposer une maladie en plus de son sevrage à ses proches.

Il appela le centre de dépistage et fixa un rendez-vous dans les délais conseillés. Quand il raccrocha son téléphone, sa main tremblait un peu. Il fallait qu’il s’occupe ou l’angoisse reviendrait au galop.

Il descendit à la cuisine et se mit à préparer le dîner.

Le lundi suivant, lorsqu’Alexia prit place à côté de lui, Delphin remarqua l’étui qu’elle avait emmené avec elle. Il avait la forme d’un violon et il se souvint qu’elle jouait de cet instrument.

-Tu joues toujours du violon à ce que je vois, dit-il.
-Oui, répondit-elle ses iris émeraudes baissées sur son étui. Je crois que ça m’a aidé un peu… Tu joues aussi d’un instrument, non ?
-Je jouais, rectifia-t-il. Je n’ai pas touché à ma guitare depuis plusieurs années. J’ai joué du piano il n’y a pas très longtemps.
-La musique a plein de vertus... C’est souvent utilisé dans les… thérapies.
-Oui.

Delphin en avait entendu parler plusieurs fois mais de là à mettre en pratique… Quand les effets du sevrage le rattrapaient, il se sentait incapable d’aller jouer du piano. Il ne pouvait rien faire, juste attendre que ça passe.

Il devait tout de même noter une certaine amélioration : depuis qu’il voyait Alexia, les effets étaient moins handicapants, plus flous. Il pourrait peut-être essayer de se remettre au piano. S’il arrivait à se concentrer suffisamment et à ne pas trop penser à sa voisine. Il savait déjà que ce serait difficile : elle occupait son esprit depuis que Sylvain lui avait envoyé les fameuses photos. Il s’était inquiété et en même temps il s’était senti tellement coupable…

-Qu’est-ce que tu écoutes comme style de musique ? lui demanda-t-elle soudain.
-Oh, un peu de tout. Et toi ?
-Du rock, du métal mais j’apprécie de bons morceaux de musique classique aussi. Obligée pour le violon… Je vais être un peu moins disponible pour les cours de soutien.
-Pas de soucis. Tu me diras ce qui t’arrange.

C’était un petit contretemps, mais après tout c’était Alexia qui décidait. Il ne voulait pas passer pour le relou d’il y avait trois ans, maintenant il savait, il devait lui laisser de l’espace.

-Par rapport à ce dont on parlait l’autre jour, dit-elle à voix basse, sur ce-que-tu-sais, insista-t-elle.
-Oui ?
-Tu disais que tu avais fait des recherches. J’aimerais bien y jeter un coup d’œil. Enfin… si ça ne t’ennuie pas.
-Pas du tout. J’irais te chercher ça ce soir quand on rentrera.

Lorsqu'ils arrivèrent dans la rue des dunes, il la fit patienter et alla chercher ses carnets.

Elle parut très surprise du nombre et de l’épaisseur des carnets. Il la vit feuilleter d’un air fasciné puis s’arrêter brutalement comme si elle avait pris conscience qu’il l’observait.

-Des parties sont un peu brouillons… s’excusa-t-il. J’essaierai de remettre tout ça au propre un jour.
-C’est pas grave. Je vais lire tout ça…

Ils prirent congé l’un de l’autre.

Le cœur léger, Delphin alla réviser son vocabulaire de langue bretonne. Il avait pu suivre l’option en Angleterre. Il partait avec de l’avance, c’était sûrement ce que pensait le professeur… Mais ça n’excluait pas qu’il devait réviser. Il devait même réviser plus sérieusement que n’importe qui, son esprit était très dispersé en ce moment…

***

Alexia rentra chez elle et s’installa dans le canapé pour lire les carnets. Des mots et des dessins l’avaient beaucoup intriguée. Le premier carnet commençait par un dessin aux crayons de couleurs. Très bien dessiné. Une sirène, la chevelure de rêve rousse et les écailles argentées. Sa sirène. La sirène.

Alexia revit le changement brutal de temps ce jour-là. C’était comme si une puissance supérieure s’était réveillée… C’était avec violence aussi qu’elle avait repris connaissance. Le rouge du sang sur ses jambes. Comme pour lui rappeler à quel point ce qu’elle avait fait était mal, à quel point elle était abominable.

Delphin n’avait pas écrit sur cette partie –il ne l’avait pas vue. Il décrivait en revanche la brutalité de la sirène, sa peur de mourir, sa fascination aussi, même aussi près de la mort… C’était bizarre car à le lire, elle avait l’impression qu’il n’avait pas craint la sirène mais bien davantage une mauvaise chute.

Il avait réécrit un extrait de la légende de Dahut la sirène et des points d’interrogation l’entouraient.

Il y avait des passages un peu décousus aussi. Alexia eut l’impression qu’il racontait des souvenirs, mais rien n’était précis. C’était plutôt des sensations. La paix, le sentiment d’être chez soi… Cela aurait pu très bien décrire sa mort.

A un moment donné, il avait noté son comportement. Ses excès de colère envers lui, son attitude en général et il avait essayé de faire un parallèle. Il avait ajouté que, comme Dahut, Alexia n’avait pas de mère. Ce n’était pas vrai, mais à l’époque, il l’ignorait.

***

Lorsque Joël rentra du travail ce soir-là, Alexia lisait des carnets qui n'étaient pas les siens. Ils semblaient avoir beaucoup de contenu.

-Qu'est-ce que c'est ? lui demanda-t-il.
-Des carnets, Delphin me les a prêtés.

Il risqua un coup d'œil. Une écriture brouillonne, des croquis... Tout semblait indiquer une personne encore traumatisée.

-Comment il va ?
-Ça a l’air d’aller, fit Alexia un peu hésitante. Ca date de la période où il n'allait pas bien.
-D'accord... Ça va, vous vous entendez bien ?
-Oui. Il… Il m’a pardonné. Il n’a appris que récemment pour Maman. Il s’est excusé.
-C’est gentil à lui.
-Il n’a pas un comportement… bizarre ?
-Comment ça ?
-Souvent, après un accident, les gens sont un peu instables.
-… Il est fatigué parfois… Mais ça date d’il y a trois ans, Papa…
-Je ne dis pas ça pour te faire peur, Alex. C’est juste pour que tu en aies conscience.
-Non, au contraire, j’ai l’impression qu’on a beaucoup de choses en commun. Je suis surprise de nos échanges.
-Tant mieux.
-… je vais m’entrainer un peu avant de manger.

Et elle monta à l’étage.
Joël voyait bien qu’Alexia avait changé. Etre
pardonné pouvait changer une personne. Elle semblait plus légère. Elle avait enfin le droit à un peu de bonheur. Il n’y avait plus qu’à espérer que ça dure.

***

-Est-ce qu’on peut parler ce soir ? demanda Alexia à Delphin alors qu’ils s’apprêtaient tous les deux à rejoindre l’arrêt de bus.
-Bien sûr.

Alexia attendit patiemment qu’ils soient chez elle.

-J’ai passé la soirée à lire tes carnets.
-Ah ? Tu as trouvé des réponses à tes questions ?
-Non, pas vraiment. Par exemple, je ne comprends pas pourquoi je ne me transforme plus… J’ai pensé que c’était le choc de l’accident, que je me suis dit que je ne voulais plus jamais revivre ça…
-C’est possible.
-Ca me parait… léger. Plusieurs fois, j’ai voulu des choses…
-Peut-être pas avec la même intensité.
-Peut-être. Et pourquoi tu te transformes ? Ca n’a aucun sens.
-Non, ça n’a pas beaucoup de sens, corrigea-t-il. J’ai une cicatrice en forme de trident sur le crâne.
-Comme si je t’avais donné mes « pouvoirs » mais sans en avoir conscience…
-Ou alors il y a une autre explication qui nous échappe complètement.
-Oui.

Il y eut un moment de silence.

-J’essaie de me rappeler comment tout ça a commencé, dit Alexia. Je ne suis pas née comme ça.

Elle regarda son verre sans vraiment le voir.

-Je crois que ça a commencé quand ma mère est morte.
-Est-ce que… elle avait un comportement bizarre ?
-Ce jour-là oui, mais sinon elle était calme. Mon père et elle ne se disputaient jamais. On passait beaucoup de temps à la plage, toutes les deux… Elle ne m’a jamais rien dit sur les sirènes. Elle me racontait des histoires mais des choses ordinaires…
-On peut changer de sujet… fit Delphin.
-Ça me fait du bien d’en parler. Je suis contente de pouvoir parler de ma mère à quelqu’un. Ça me fait du bien d’essayer de comprendre et d’y réfléchir… Avant de sauter, elle m’a juste dit que mon heure était venue. Je n’avais pas compris… Pendant des mois, je me suis demandée ce qu’elle voulait dire… Et je changeais sans m’en rendre compte. Je ne me transforme plus depuis ton accident. Je ne sais pas pourquoi. Je pensais trouver une réponse dans tes carnets mais non.
-Je suis désolé qu’ils ne t’aient été d’aucune aide.

Il avait l’air sincère. Il y avait chez Delphin quelque chose qu’il n’y avait pas chez les autres. Elle n’aurait pas vraiment su dire quoi. Elle savait juste qu’elle se sentait bien, vraiment bien. Même si pour le moment, elle avait du mal à en profiter pleinement.

-Bon, il va falloir que j'y aille, dit Delphin.
-Merci beaucoup.
-De rien.
-A demain.
-A demain.

Elle le raccompagna à la porte et le regarda traverser la rue. Chaque moment passé ensemble les rapprochait considérablement l’un de l’autre et Alexia avait vraiment qu’il y ait plus entre eux que de l’amitié ou de la camaraderie, mais il restait une question à régler.
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