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Notes d'auteur :
Lecteurs de l'ombre : n'hésitez pas à donner votre avis, il m'est précieux !

Mise à jour le 17/01
La veille de la rentrée, Alexia se sentait vidée. C’était un sentiment qui ne l’avait plus quittée depuis qu’elle avait été porter plainte contre Sylvain. Elle se demandait si elle allait pouvoir tourner la page un jour, elle avait l’impression que ce qu’il s’était passé la clivait dans une image de prédatrice. Elle l’avait été par sa forme de sirène, il y avait quelques années, elle avait perdu sa capacité à se transformer mais son caractère restait marqué, ses actes surtout. Les gens y penseraient, elle en avait l’impression du moins ce qui était idiot car seuls son père et Maëlle étaient au courant de sa plainte contre Sylvain. C’étaient aussi les seules personnes qui savaient qu’elle en avait été la victime.

Son agression allait avoir un impact sur ses relations à venir, c’était sûr, et si à cause de ça, elle n’arrivait jamais à avoir une relation normale ? Elle avait peur, elle n’avait pas envie d’être seule. Elle voulait être avec quelqu’un qui la comprenait et qui la respectait.

Son entrée à la fac allait lui offrir de nouvelles rencontres, de nouvelles opportunités. A bien y réfléchir, ce serait aussi une porte d’entrée à d’autres mauvaises rencontres… Elle connaitrait au moins une personne dans sa classe. Delphin. Même si le concernant, connaître était un bien grand mot.

Elle se coucha et repensa à l’autre fois sur la plage lorsqu’elle avait repris connaissance. Elle n’avait pas vu son visage mais elle était sûre que c’était lui. Il n’y avait qu’un mec qui avait d’aussi longs cheveux blonds à Tréboul. Il l’avait sauvée. Elle avait le sentiment qu’il serait toujours là pour elle. Bien qu’elle n’ait pas voulu de son attention à son arrivée dans la région, elle admettait maintenant qu’elle était assez rassurante. Il l’avait défendue contre Sylvain. Elle n’osait pas penser à ce qu’il aurait fait si Delphin et son père n’avaient pas été là…

Son esprit se remémora la quiétude de l’eau, le sable sur sa joue, la chaleur du soleil sur sa peau, le vent qui lui faisait ouvrir les yeux. Le visage de Delphin près d’elle, souriant, rassurant. Elle se sentait bien…

***

Delphin était dans sa chambre et préparait ses affaires pour le lendemain, ce serait la rentrée. Il avait hâte. Il n’avait presque pas eu de crampes ou de nausées ces derniers jours. Il se remettait petit à petit, il n’aurait peut-être pas besoin d’aller dans un groupe de parole…

Il se coucha bien plus serein que d’habitude. Peu importait ce qui se passerait, il irait bien. Il veillerait sur Alexia. Il allait pouvoir reprendre une vie normale ou du moins ce qui y ressemblait.

***

Un téléphone portable vibra avec insistance sur le plateau de sa table de chevet. Alexia lança une main rageuse à sa recherche pour en désactiver l’alarme. Il était très tôt, c’était la rentrée ! Elle repoussa la couette et se dirigea vers son armoire. Elle y prit des vêtements sombres et s’habilla. Elle mit un peu d’ordre dans ses cheveux, prit son sac et descendit au rez-de-chaussée, l’esprit embrumé.

Elle prit un thé, deux tartines de pain puis il fut temps de partir.

Alexia mit ses chaussures et sortit de chez elle. Elle marchait depuis deux minutes vers l’arrêt de bus quand elle reconnut la silhouette de Delphin juste devant elle. Rapidement, elle s’aperçut que leurs marches étaient synchronisées. Ils étaient comme reliés par un fil l’un à l’autre, attirés comme deux aimants. C’était bizarre car elle se serait plutôt attendue à le fuir après ce qu’elle avait vécu. Elle ne pouvait pas lui en vouloir. Ça n’avait rien à voir avec lui, c’était elle qui avait provoqué cette situation.

Elle devait s’excuser. Elle l’avait vu se battre pour elle. Elle devait vraiment lui parler.

Elle avait encore des courbatures dans les jambes, elle sentait les tiraillements dans ses cuisses. C’était comme si tout son corps manquait de force… Lorsque le bus arriva, elle se laissa tomber lourdement sur l’un des sièges. Delphin n’était pas très loin, à peine à deux mètres. Il ne la regardait pas. Il restait debout, le regard dans le vide. Le fil de ses écouteurs pendait de ses oreilles parmi ses cheveux puis le long de son torse et se perdait dans une des poches de son pantalon.
Son casque sur les oreilles, elle n’arrivait pas à se concentrer sur la musique qui en sortait. Elle n’avait qu’une chose en tête : trouver un moyen de l’aborder.

Le bus s’arrêta à la gare de Douarnenez et ils se dépêchèrent de descendre pour rejoindre la gare routière. Là encore, Alexia suivit Delphin mécaniquement, sans prêter la moindre attention à ce qu’il y avait autour d’elle.

Il fut le premier à monter dans le car et à s’installer. Alexia s’aperçut alors qu’il ne restait plus qu’une place de libre : à côté de lui. Elle s’assit doucement en espérant que son visage ne s’enflamme pas. Il se décala un peu pour lui laisser plus de place.

-Merci.

Ce fut le seul mot qu’elle fut capable d’articuler.

-De rien, dit-il.

Elle crut qu’il allait dire quelque chose. Elle aurait bien voulu, ça l’aurait aidée à enchaîner. Son regard se posa sur ses mains aux jointures abîmées. Elle avait envie de lui demander comment il allait. Elle avait envie qu’ils aient une conversation normale.

***

Delphin avait du mal à regarder Alexia sans penser qu’il devait lui parler. Elle s’était assise à côté de lui. Elle se pensait en sécurité ou alors elle n’avait pas eu le choix, il n’avait pas vraiment fait attention… Il devait au moins s’excuser pour son comportement lourd. Mais comment l’aborder ? Tout lui paraissait futile. Il n’y arrivait pas. Cela lui semblait impossible dans son état. Et puis, des excuses en amèneraient d’autres…

Inévitablement, il finirait par lui dire qu’il était au courant des photos car il ne se voyait pas le lui cacher et elle s’énerverait, lui dirait qu’il avait sans doute bien profité de la vue… et ce serait reparti.

Il soupira. Il en avait marre. Il n’arriverait donc jamais à avancer ? A chaque fois qu’il essayait, quelque chose lui barrait la route. Il ne parvenait pas à l’oublier, elle réapparaissait toujours. Il entendait parler d’elle et il replongeait. C’était pire que l’herbe. Il fallait qu’il trouve une solution. Il n’y arriverait pas sans motif.

Le professeur coordinateur de la licence leur parla de ce qu’ils allaient étudier tout au long de l’année et en voyant les matières, Delphin eut une idée. Alexia n’avait sans doute aucune connaissance en langue bretonne, il pourrait l’aider.

Il nota dans son agenda de faire des affiches car il ne voulait pas qu’elle se dise qu’il n’aidait qu’elle et ainsi retomber dans le même schéma d’il y avait trois ans.

-Tu as l’air en forme, lui dit son père lorsqu’il rentra.
-Oui, ça va.
-Tant mieux. Et cette rentrée ? Ça s’est bien passé ?
-Oui. Je vais me remettre dans le breton. Je pense donner des cours de soutien.
-C’est une bonne idée. Tu penses que tu arriveras à gérer ?
-Il n’y a qu’une façon de le savoir.
-… Ton enthousiasme fait plaisir en tout cas.

***

Le lendemain, Alexia vit Delphin s’activer à la fixation d’affiches à la fac. Intriguée, elle alla en lire une. Il s’agissait d’annonces pour des cours de soutien en anglais et en langue bretonne.

C’était une excellente idée ! Et l’occasion rêvée de lui parler ! Elle arracha l’affiche avant que quelqu’un d’autre ne la voie.

Le soir même, elle prit son téléphone portable. Son rythme cardiaque s’accéléra aussitôt. Elle allait le faire, vraiment le faire. Son souffle se raccourcit lorsqu’elle commença à taper les chiffres. Sa gorge se nouait. Elle s’efforça de respirer calmement, profondément. Et s’il lui raccrochait au nez ? N’importe quoi ! S’il avait placardé cette annonce, c’était qu’il attendait un appel de n’importe qui. C’était pour rendre service. Pas pour rembarrer les gens.

Elle finit de taper le numéro. Son cœur battait la chamade. Instinctivement, son regard se tourna vers la fenêtre de la chambre de Delphin, de l’autre côté de la rue. Le cœur au bord des lèvres, elle appuya sur la touche verte pour l’appeler. Chaque battement semblait résonner dans tout son corps. Elle n’était pas loin de l’évanouissement. Sa gorge était trop nouée pour laisser passer le moindre son.

La sonnerie retentit, insupportable, angoissante. Alexia en avait mal au ventre. Elle inspira profondément…

***

Delphin faisait les courses, le post-it de sa liste dans une main, le sac dans l’autre, quand une sonnerie de vieux téléphone retentit. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser qu’il s’agissait de son propre portable. Il le sortit de sa poche. Un nouveau numéro, sûrement quelqu’un pour l’annonce. Il décrocha et la liste s’envola.

-Merde… Allô ? Allô ?

Rien. Pas de réponse. Juste le silence. Quelqu’un avait pris son numéro pour lui faire une blague. Il raccrocha et continua ses courses.

Le même numéro le rappela le lendemain. Il attendit un peu avant de décrocher. Se pouvait-il que ce soit Alexia ? Elle semblait avoir du mal en cours de langue bretonne. Que pouvait-il lui dire pour l’inciter à parler ? Il repensa à sa conversation avec Maëlle…

L’autre mit fin à l’appel. C’était sûrement elle. Qu’allait-il faire ? Lui envoyer un texto ? La rappeler ? Quitte à être le seul à parler ? Il pouvait lui dire qu’il savait et voir comment elle allait réagir…

Oui, mais si ce n’était pas elle… Ce qu’il s’apprêtait à dire n’était pas des banalités… Il demanda à Maëlle si elle connaissait le numéro qui l’avait déjà appelé deux fois. Elle le connaissait, c’était bien celui d’Alexia. Il la remercia, prit une profonde inspiration et rappela sa voisine, les yeux rivés sur la fenêtre de sa chambre de l’autre côté de la rue.

***

L’appel commença par une profonde inspiration. Alexia, elle, tremblait comme une feuille en attendant sa sentence. Qu’allait-il dire ? Qu’il refusait de lui donner des cours ? Que c’était trop douloureux ? Ou au contraire qu’il voulait bien mais qu’ils devaient discuter d’abord.

-Je sais que c’est ton numéro, Alexia, dit la voix de Delphin à l’autre bout du fil.

Elle réalisa soudain qu’elle l’avait rarement entendu parler, même en cours, il se faisait très discret. Son ton était ferme et un peu las. Sa voix était calme, elle y décela un léger accent britannique, les restes de son séjour en Angleterre.

-Je… J’ai parlé avec Maëlle cet été. Elle m’a raconté… ce qui t’était arrivé avant d’emménager ici. Je voulais te dire que je ne savais pas, à l’époque. Si j’avais su, j’aurais probablement agi autrement. Je suis désolé. (Il s’interrompit, comme s’il cherchait ses mots) Je sais aussi ce que tu as fait le jour de mon accident. Le bon comme le mauvais.

A son intonation, il minimisait les faits. Même maintenant, même après une fracture du crâne et trois ans passés outre-Manche, il semblait n’en vouloir tirer que le positif.

Alexia sentit sa gorge se nouer. Elle avait envie de lui dire qu’il était stupide, qu’elle aurait pu le tuer et qu’elle ne méritait certainement pas qu’il se montre aussi gentil, mais les mots restaient bloqués, ses yeux lui piquaient, elle n’allait pas tarder à pleurer…

Le verdict ne se fit pas plus attendre.

-Je veux bien te donner des cours. Chez toi ou chez moi, suivant ce que tu préfères. Tu ne me devras rien. Fais-moi savoir quand tu veux commencer.

Elle réprima à grand-peine un sanglot.

-A plus tard, dit-il enfin et il raccrocha.

Alexia ne retint pas ses larmes plus longtemps. Le soulagement était tel qu’elle en aurait presque ri. Une page –la page de la haine et de la souffrance- se tournait enfin.

Elle se laissa tomber sur son lit et regarda un long moment le numéro de portable de Delphin dans son journal d’appels. Elle l’enregistra avec soin sous son nom entier et regarda amoureusement les lettres qui le composaient. Enfin.

***

Delphin raccrocha en soupirant. Il espérait avoir été convaincant. Il ne se voyait pas tout lui redire en face à face. Mais il était soulagé, il avait réussi à dire tout ou partie de ce qu’il avait sur le cœur.

Il regarda le dernier numéro dans son journal d’appel. Il avait encore un peu de mal à réaliser qu’il venait de lui parler. Elle n’avait fait qu’écouter. Il espérait qu’il ne l’avait coupée dans son élan.

Il dormit mal cette nuit-là. Pour une fois, les effets du sevrage n’étaient pas en cause. Il les ressentait à peine, c’était comme si la seule pensée de parler à Alexia l’avait apaisé. Il était tout à la fois excité et inquiet de lui parler en face. Et si elle changeait d’avis ? Si en fait, elle n’avait pas changé du tout ?

Il avait cru entendre des pleurs mais il n’était pas sûr. Ça n’avait pas été franc.

Est-ce qu’il réussirait à se concentrer sur les cours qu’il lui donnerait et pas sur elle ? Qu’est-ce qu’elle attendait exactement de ces cours ?

***

Le lendemain matin, Alexia se laissa tomber sur un siège du car. Les mots lui manquaient toujours pour exprimer ce qu’elle ressentait face à la proposition de Delphin. Elle était partante mais elle avait du mal à imaginer leurs échanges. Il faudrait pourtant bien qu’elle parle… Elle l’avait laissé parler la veille. C’était son tour. Il devait s’attendre à ce qu’elle dise quelque chose. Des excuses sans doute. Elle lui en devait. D’ailleurs, elle ne comprenait pas pourquoi il avait accepté de lui donner des cours. Allait-il se venger ?

-Salut, dit-il d’une voix si douce que les doutes d’Alexia se dissipèrent aussitôt.
-…
-Je suis disponible à partir du mardi, pour les cours de soutien.
-Euh… Je suis disponible tous les jours…réussit-elle à articuler.
-On peut commencer après la première évaluation. Ça nous servira de base.
-D’accord.

Elle l’observa une bonne partie de la journée. Contrairement à ce qu’elle avait vu pendant l’été, il était souvent seul. Des gens le saluaient de temps à autre, mais il ne restait pas avec eux.

Le soir, quand ils arrivèrent à Tréboul, elle décida d’aller lui parler.

-Delphin, lança-t-elle.

Il se figea et se tourna vers elle.

-Je… je voulais te dire… Je suis désolée.
-Je t’ai déjà pardonnée.
-Je t’ai accusé de me harceler… ça n’avait rien à voir avec la mort de ma mère…
-J’ai été très lourd. C’est moi qui suis désolé. J’aurais dû me douter que quelque chose n’allait pas au lieu d’insister.

***

Enfin, ils parlaient. Ils avaient une vraie discussion. Rien au monde n’aurait pu rendre Delphin plus heureux.
Quand il rentra chez lui, il se sentait flotter sur un petit nuage. Ils avaient éclairci leurs principaux points de différends et a priori, tout s’annonçait pour le mieux. Il espérait être à la hauteur des cours de soutien. Mais ils avaient parlé, bon sang ! Rien n’aurait pu enrayer sa bonne humeur.

-Ca fait très longtemps que je ne t’ai pas vu d’aussi bonne humeur, dit son père en arrivant.

Delphin se rendit compte qu’il sifflotait et cessa progressivement.

-Tu as eu des appels pour les cours de soutien ?
-Un seul. D’Alexia.
-C’est super. Je me demandais pourquoi elle avait choisi cette filière… Elle doit vraiment s’intéresser à la culture bretonne alors.
-Sûrement.
-Vous avez parlé ?
-Oui.
-Tu l’as eue au téléphone ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
-C’est surtout moi qui ai parlé. Elle avait l’air de ne pas savoir quoi dire…

Cette fois, son père resta silencieux mais son sourire en disait long. Il espérait que les choses s’arrangeraient entre Alexia et Delphin. Le moins que l’on pouvait dire c’était qu’un grand bond en avant venait d’être fait. Delphin espérait juste que ce n’était pas pour faire trois pas en arrière.

-Super. Je suis content pour toi. Ça va sûrement vous aider tous les deux. Joël m’a dit que ça n’avait pas été facile pour elle non plus, ni avant ton départ, ni après.
-Oui, je suis au courant, fit Delphin d’un ton amer.

Si ses parents lui avaient dit au sujet de la mère d’Alexia, il ne serait pas passé pour un relou de première classe…

-Je l’ai appris par Maëlle, poursuivit-il. Pourquoi vous ne me l’avez pas dit ? Vous étiez au courant quand ils sont arrivés, non ?
-Joël n’en parlait pas. C’était encore récent… Mais tu as raison, on aurait dû te le dire. On est désolés.

Ces excuses semblèrent légères aux yeux de Delphin mais il n’arrivait pas à en vouloir à son père. Il n’était pas convaincu que le moment de cette information aurait changé quelque chose à son comportement, peut-être qu’il aurait été pire.

Cette nuit-là, il eut du mal à trouver le sommeil. Pas uniquement à cause des effets du sevrage, non c’était surtout à cause d’Alexia. Il avait passé tellement de temps à ruminer à son sujet qu’il se demandait s’il arriverait vraiment à lui donner des cours sans se venger. Il ne voulait pas lui faire peur et il savait qu’il fallait mieux refuser de la voir s’il ne se sentait pas capable d’assurer les cours que de risquer d’être odieux avec elle uniquement parce qu’il n’avait pas sa dose… Il appréhendait un peu que le manque reprenne le dessus et qu’il gâche tout. Ils avaient parlé, il lui avait pardonné mais il devait se préparer au pire. Il s’était toujours débrouillé pour être seul au moment où les premiers signes de manque apparaissaient. Or là, il serait avec Alexia, la seule fille qu’il aimait vraiment. Il devait se contrôler.
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