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Notes d'auteur :
Bonne lecture !

Mise à jour le 02/08
Ce jour-là, Alexia s’apprêtait à sortir en ville. Elle avait eu les résultats du bac il y avait deux jours, et après pléthore d’absences et un redoublement de son année de première, elle l’avait enfin obtenu. Il était temps d’aller fêter l’évènement dignement avec Maëlle. Elle prit son sac en bandoulière et le balança sur son épaule.
Un bruit de roues sur du gravier suspendit son geste. Elle regarda par la fenêtre et vit la voiture des Tevenn se garer sur leur allée de garage. Si tôt ? Habituellement, ils ne revenaient que dans la soirée. Alexia avait coutume de voir leur voiture arriver lorsqu’elle dînait avec son père.
Intriguée, elle les observa. Qu’est-ce qui pouvait justifier un retour aussi prématuré ? Elle espérait bien avoir une réponse dans les prochaines minutes. Mme Tevenn sortit la première, toujours aussi élégante. Alexia l’avait croisée une fois et elle lui avait adressé un regard si froid qu’elle n’avait plus osé regarder la splendide maison de ses voisins pendant plusieurs mois… M. Tevenn était tout l’opposé de son épouse. Les rares fois où Alexia l’avait croisé à l’hôpital, il lui avait adressé un sourire et un regard compatissants. Elle aurait peut-être pu lui parler ou lui demander des nouvelles de Delphin… Elle ne l’avait pas fait. C’était trop tard maintenant.
La portière arrière s’ouvrit sur un jeune homme aux longs cheveux blonds et aux vêtements colorés. Alexia fut incapable de faire le moindre mouvement, elle était comme hypnotisée. Au fond d’elle, elle savait de qui il s’agissait, elle voulait juste voir son visage pour en être sûre et il se tourna dans sa direction.
Elle lâcha son sac lorsqu’elle le reconnut. C’était Delphin ! Voilà qui justifiait le retour prématuré des Tevenn. Ils étaient allés le chercher !
Elle était un peu loin pour en juger mais elle pouvait voir qu’il avait changé. Ses cheveux étaient plus longs, son style vestimentaire était différent de celui qu’elle avait connu autrefois. Il ne regarda pas du tout dans sa direction ce qui l’étonna un peu.
Elle sentit son pouls s’accélérer, sa respiration lui jouait des tours aussi. La dernière fois qu’elle l’avait vu, c’était au lycée quand il était venu rendre ses livres. Quelques jours plus tard, son père lui avait appris que les Tevenn étaient partis en Angleterre et elle n’avait pas revu Delphin depuis, seulement ses parents. Il avait dû passer son bac dans un lycée français et était revenu pour finir ses études.
Alexia avait du mal à réaliser. Delphin était rentré. Cela signifiait qu’ils se croiseraient à nouveau, qu’elle ressentirait à nouveau le poids de la culpabilité sur ses épaules. Elle ne savait pas comment réagir après s’être habituée à son absence.
Tout le temps qu’elle avait passé à essayer de se convaincre que ce n’était pas de sa faute. Elle avait eu tort. Elle n’avait pas cherché à connaître Delphin, elle avait simplement décidé de le détester. Pourquoi ? Parce qu’il avait ses deux parents, parce qu’ils semblaient tous heureux. Et parce que ça avait été facile.
La sirène avait transformé cette détestation puérile en haine meurtrière. Elle ne pourrait pas s’en justifier auprès de Delphin, encore moins espérer qu’il lui pardonne. C’était trop tard. Elle lui avait pourri la vie. Il était parti à cause d’elle.
Elle le vit soudain à la fenêtre de sa chambre. Elle était ouverte et elle voyait un peu l’intérieur de la pièce. Elle devina du mouvement et vit sa silhouette de dos. Il rangeait ses affaires.
Son portable vibra sur son bureau, interrompant ses pensées. Maëlle s’impatientait. Elle ramassa son sac et se dirigea vers la porte de sa chambre. Elle sentait son téléphone vibrer à nouveau à l’intérieur mais ses pensées étaient tournées vers Delphin. Elle soupira. Elle s’était excusée. Elle était allée le voir dans sa chambre mais il dormait. Ça ne comptait pas vraiment. Elle n’aurait jamais le courage d’aller lui parler. Il n’y avait de toute façon aucune chance pour qu’il lui adresse à nouveau la parole, ni même pour qu’il écoute ses excuses.
Elle descendit les escaliers d’un pas résigné. Il n’y avait rien à espérer. Il ne lui pardonnerait pas. Elle n’aurait pas pardonné la personne si elle avait été dans la même situation.
Elle sortit de chez elle et se dirigea vers la plage. Elle y allait moins depuis ce qu’il s’était passé. L’accident. Elle l’avait vu en boucle. Le sang sur ses jambes. La planche qui cognait contre les rochers. Delphin le crâne fracassé… L’ambulance. Elle avait eu si peur… et ensuite elle l’avait détesté pour avoir repris ses habitudes. Les cours en moins, mais elle était sûre que c’était à cause d’elle. Tout était de sa faute.
Arrivée à l’arrêt, elle regarda les horaires. Le bus n’arriverait que dans quelques minutes. Elle fixa la jetée un instant puis là où se trouvaient les rochers parmi lesquels elle s’était « réveillée » trois ans auparavant. Elle avait repris le contrôle juste à temps. Si elle ne l’avait pas fait, si elle n’avait pas prévenu les secours, Delphin serait mort et elle était quasiment certaine qu’elle n’aurait pas survécu à sa propre culpabilité. A marée haute, l’endroit était invisible. Personne ne pouvait soupçonner qu’il s’y était passé quelque chose de terrible.
Un fort bruit de moteur la fit détourner le regard : le bus était arrivé. Elle entra et s’assit près d’une vitre, en se demandant si elle méritait une vie normale.
Alexia reconnut Maëlle à la couleur de ses vêtements : violet et noir, ainsi qu’à son sourire. Son amie l’attendait devant la plage de Douarnenez. Son visage changea en la voyant.
-Ça va ? Tu as l’air bizarre.
-Oui, ça va, dit Alexia peu convaincue et convaincante.
-Tu es sûre ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
-Ça ne sert à rien d’en parler. Ca… Ça ne changera rien.
-ça dépend de ce que c’est.
-Delphin est revenu, répondit Alexia dans un souffle.
-C’est super, ça ! fit Maëlle avec enthousiasme. Ça vous laissera une chance de…
-Ca ne servira à rien, la coupa la rousse. Pourquoi voudrais-tu qu’il m’écoute ? Je n’ai aucune excuse.
-Tu as prévenu les secours. Tu es allée le voir à l’hôpital. Tu t’es inquiétée pour lui. Tu n’as jamais voulu lui faire de mal… pas physiquement du moins. Mais si tu as peur, je peux tâter le terrain…
-Je n’ai pas peur. Ça ne sert à rien, c’est tout. Parlons d’autre chose.
-Hm. Si tu veux… dit Maëlle pas convaincue. A part ça, quoi de neuf ?
-Je pense que je vais accepter la proposition de Sylvain, fit Alexia soulagée que Maëlle ait compris qu’il ne fallait pas insister au sujet de son voisin.
-De ?
-Je vais sortir avec lui.
Depuis quelques temps, Alexia se sentait en manque d’affection. Il y avait bien sûr son père et Maëlle mais ce n’était pas ce genre d’affection qu’elle recherchait. Elle voulait quelque chose de plus intime, de plus… amoureux. Elle voulait des caresses sur sa peau, des baisers sur ses lèvres, des sourires charmeurs et des regards entendus. Elle voulait être le centre du monde pour quelqu’un et que quelqu’un soit le centre du monde pour elle. Elle avait l’impression qu’il n’y aurait qu’en ayant cette expérience qu’elle s’en sortirait, qu’elle se remettrait véritablement de ce qu’il s’était passé.
Maëlle ne fit pas de commentaire mais elle ne semblait pas ravie de cette nouvelle.
-Tu n’es pas contente ? fit Alexia. Toi qui n’arrêtais pas de me dire de sortir et voir du monde…
-Si, si, je suis très contente pour toi mais…
-Et Thomas Picard ? répliqua Alexia. Pourquoi tu ne sors pas avec lui ? Tu m’encourages mais tu ne vois personne…
Alexia avait parfois l’impression que son amie sacrifiait sa vie privée pour elle mais elle ne voulait pas l’empêcher de quoi que ce soit. Maëlle avait le droit de fréquenter qui elle voulait.
-C’est… différent, fit Maëlle en souriant.
Alexia savait que Maëlle avait reçu un certain nombre d’invitations à sortir de la part de Thomas. Malgré les refus qu’elle lui assenait en guise de réponse, Alexia était sûre qu’elle avait un léger faible pour lui.
Alexia sortit son portable et envoya un sms à Sylvain. Elle voulait avancer, laisser les évènements d’il y avait trois ans derrière elle, profiter de la vie enfin.
Sylvain et elle s’étaient rapprochés l’an passé. Ils avaient tous les deux redoublé leur première. Ils avaient beaucoup de points communs. Sylvain aussi n’avait plus que son père. Ils aimaient les mêmes groupes de musique, adoptaient le même style vestimentaire… Et puis, il lui avait déjà proposé de sortir mais elle ne s’était pas sentie prête. Elle avait été longtemps choquée de ce qu’elle avait fait, de ce que la sirène avait fait. Elle avait eu peur de s’en prendre à d’autres personnes. Elle savait maintenant que sa haine et les actes qui en avaient découlé n’étaient dirigés que vers Delphin. Il l’avait cherché, il avait insisté malgré ses refus. Il s’était exposé à sa violence. Et il ne s’était pas excusé.
Elle voulait oublier tout ça pour de bon. Sylvain et elle s’étaient presque immédiatement liés d’amitié. Elle se demandait si ce n’était pas un peu bizarre de faire évoluer leur relation vers quelque chose de plus amoureux. Il était son type, et elle voyait parfois à la manière dont il la regardait qu’il espérait plus, sans jamais lui dire, sans jamais la brusquer. Elle pensait que cela pouvait être la bonne personne, bien qu’elle n’ait pas d’élément de comparaison. Il la respectait et la comprenait. C’était un bon début.
-J’espère que c’est quelqu’un de bien, dit finalement Maëlle.
Alexia n’eut pas à attendre bien longtemps la réponse de Sylvain. Il lui proposait déjà d’aller au cinéma voir un film dont ils avaient parlé plusieurs mois auparavant. Ce texto éclipsa le reste de la journée, les résultats du bac, le retour de Delphin et même la présence de Maëlle. Pour la première fois depuis des années, Alexia se sentait enfin heureuse. Elle avait l’impression de nager dans le bonheur.
Elle échangea plusieurs textos avec Sylvain, plusieurs dizaines jusqu’au soir. Elle avait encore son téléphone dans ses mains lorsqu’elle passa la porte de chez elle.
-Comment s’est passée ta journée ? lui demanda-t-il.
-… Bien.
-La mienne s’est bien passée aussi… dit-il.
Son père soupira et s’assit sur une chaise de la cuisine.
-Tu as vu que Delphin était rentré ?
A ce nom, Alexia leva les yeux de son téléphone, sans vraiment savoir pourquoi. Ce n’était pas comme si elle allait pouvoir changer quoi que ce soit à ce qu’il s’était passé avant son départ.
-Oui.
-Je pense que ça peut être bien pour vous de parler. Pas forcément de ce qu’il s’est passé. Mais tu pourrais aller lui dire bonjour.
Alexia se demanda pourquoi elle ferait une chose pareille. Il y avait fort à parier que Delphin ferait mine de ne pas l’avoir vue.
-Je pense que ça t’a manqué de ne pas lui parler après son accident.
-… Peut-être, concéda-t-elle en soupirant.
Elle ne voulait pas être triste, pas maintenant qu’elle avait réussi à tourner la page. Elle ne voulait plus penser à Delphin, au passé et à ce qu’elle aurait dû faire ou non. Elle avait fait bien plus que sa part. Elle lui avait sauvé la vie alors qu’il s’était mal comporté avec elle. Bon, ça n’avait pas mérité une fracture du crâne mais il ne lui avait jamais présenté d’excuses. Non, c’était elle qui avait dû s’excuser…
-J’ai vu Maëlle aujourd’hui, lança-t-elle en espérant chasser le sujet pour le reste de la soirée.
-Comment elle va ?
-Bien.
-Je l’aime bien. Elle est vraiment sympa. Tu peux l’inviter plus souvent si tu en as envie. Elle sera toujours la bienvenue.
Le lendemain, Alexia décida d’aller à la plage. Sylvain viendrait la rejoindre et ils iraient au cinéma dans la soirée.
Elle s’installa dans un coin à l’écart des autres, ce qui au final lui conférait trois mètres de distance avec la serviette la plus proche car la plage de Tréboul était petite. Elle prit son roman en cours et s’apprêtait à poursuivre sa lecture quand elle vit Delphin à une dizaine de mètres d’elle. Il était accompagné de son ami Thomas. Une braise rougeoyante attira son regard. Il fumait, mais ça ne semblait pas être une cigarette. Il avait l’air plus détendu que lorsqu’elle l’avait vu lors de son retour.
La discussion semblait un peu nerveuse, crispée. Derrière ses lunettes de soleil, on devinait le froncement de sourcils désapprobateur de Thomas. Delphin, lui, avait l’air ailleurs. Il ne regardait même pas la mer. Elle avait pourtant entendu dire qu’il adorait ça.
Elle prit son roman en essayant de rassembler ses souvenirs sur les dernières lignes qu’elle avait lues. Elle n’était pas responsable de Delphin. Comme elle, il était adulte et il faisait ses propres choix.
Elle mit ses écouteurs pour l’aider à chasser ses pensées négatives et reprit sa lecture.
Un appel de Sylvain la sortit brutalement de l’enquête de l’inspecteur Servaz.
-Allô ? Oui, je te vois, dit-elle en tournant la tête vers la rue. J’arrive.
Elle replia ses affaires rapidement et alla rejoindre Sylvain sur le trottoir.
-Salut. Tu vas bien ? dit-il.
-S’lut. Oui. Et toi ?
-Très bien. Tu es prête ?
-Oui.
Il lui prêta un casque puis s’installa et l’invita à faire de même. Ils filèrent vers Douarnenez et le cinéma. Ils prirent leurs places et s’assirent côte à côte.
-Ça me fait vraiment plaisir que tu aies accepté.
-Moi aussi. Enfin… que tu aies proposé.
-Tu vas mieux. Ça se voit, reprit Sylvain.
-Merci. Tu es la première personne à me le dire.
-Maëlle ne t’a rien dit ?
-Elle ne fonctionne pas comme ça. Mais on se voit souvent donc je pense qu’elle l’a remarqué.
-Si tu le dis. Au fait, en parlant de remarquer des choses… J’ai aperçu Delphin Tevenn sur la plage. Vous avez parlé ?
-Pourquoi tu me demandes ça ? demanda Alexia en se tournant vers lui.
-Comme ça. Je voulais savoir s’il t’avait dit quelque chose…
-Non, on ne s’est pas parlés.
-Ok. Tant mieux. J’avais peur qu’il t’ait insultée ou…
-Le film commence, le coupa Alexia pressée de changer de sujet.
-Je suis rassuré, chuchota-t-il alors que les premières notes du générique sonnaient.
Deux heures plus tard, ils ressortaient en débattant de la justesse du film par rapport au livre.
-Tu veux aller boire un verre ?
-Pourquoi pas ?
Ils s’installèrent dans un bar non loin du cinéma.
-Désolé pour tout à l’heure. J’étais inquiet, se justifia Sylvain.
-Je sais. Je vais bien.
-Bien. N’en parlons plus alors.
Une bonne heure plus tard :
-Oh, il va falloir que je rentre…
-Tu veux que je te raccompagne ?
-Oui, dit-elle avec un sourire.
Quand ils furent rue des dunes, Sylvain l’aida à enlever son casque. Son pouce effleura la joue d’Alexia. Elle resta immobile, comme hypnotisée. Elle le regardait dans les yeux. Ce contact avait éveillé sa curiosité. Elle se sentait bien avec Sylvain. En tout cas, suffisamment pour accepter qu’il la touche.
Il plongea ses yeux gris dans les siens. Ils lui donnaient l’air mystérieux. Alexia avait lu que les yeux étaient le reflet de l’âme, mais ceux de Sylvain ne disaient rien sur lui. Elle se fiait donc à son sourire.
La chaleur gagna ses joues. La main de Sylvain était restée là où elle était. Il ne se départit pas de son sourire et l’embrassa sur la bouche.
Alexia resta un moment stupéfaite, plus par la courte durée du baiser que par le baiser en lui-même.
-… On se voit plus tard.
-… Oui, d’accord… répondit-elle en souriant.
Et il repartit. Elle le regarda jusqu’à ce qu’il ait tourné à l’angle de la rue.
Elle pivota lentement sur ses pieds. Elle se sentait bien légère d’un coup. L’accident, la dépression, le trauma ? Envolés ! Les médicaments et leurs effets secondaires ? Évanouis. Elle ne s’était pas sentie comme ça depuis très, très longtemps. Il n’y avait que le bonheur d’être aimée qui existait. Elle qui avait cru être si brisée qu’elle n’intéresserait jamais personne. Elle qui avait pensé à moment donné en finir car personne ne la retiendrait…
Il l’aimait. Il l’avait embrassée.
Elle avec son mauvais caractère et ses kilos en trop. Elle qui avait un passé difficile et qui avait dû se bourrer d’anxiolytiques et d’antidépresseurs pour continuer à avoir un semblant de vie. Il l’aimait !
Elle passa la porte et se laissa tomber dans le canapé, aux anges.
Note de fin de chapitre:
Bon, j'espère que cette fois c'est la bonne.
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