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Notes d'auteur :
Mise à jour le 27/05
Chapitre 12 : Changement de décor
Les semaines passèrent puis les mois. Delphin se sentait plus isolé que jamais. Ses amis venaient le voir de temps en temps mais leurs visites lui laissaient un goût amer. Ils ne pouvaient pas tout leur dire sur son accident, ni sur l’état dans lequel il se trouvait. Il avait l’impression de leur mentir et il détestait ça. En fait, il ne le supportait plus.
Heureusement, ce soir-là, ses parents reparlèrent des possibilités qui s’offraient à Delphin pour les prochains mois ou années.
-J’ai parlé à mes parents, dit Ellen. Ils ne voient aucun inconvénient à ce que tu vives chez eux. J’avais fait une pré-inscription au lycée français de Brighton, là où ils habitent, au cas où tu déciderais d’y aller. C’est un très bon lycée. Tu ne serais pas trop dépaysé et en même temps, tu ne t’ennuierais pas.
-D’accord, lâcha Delphin.
Cela lui semblait être la meilleure solution pour laisser tout ça derrière lui. Ne plus mentir aux gens qu’il aimait et guérir.
-Vraiment ? Tu es sûr ? demanda son père qui voulait vérifier qu’il ne s’agissait pas d’une décision prise sans réfléchir.
-Oui. C’est le mieux, je pense.
-On partira comme d’habitude la veille de Noël. On aura simplement plus de valises… La rentrée aura lieu en septembre. Ça te laissera le temps de te remettre et de t’habituer. On ira rendre tes livres demain.
C'était bizarre de revenir au lycée après tout ce temps. Rien que l'idée donnait à Delphin un certain malaise. Il craignait que ce passage express le fasse changer d'avis. Il n'était venu que pour rendre ses livres et s'assurer que son dossier scolaire le suivrait bien au lycée français de Brighton. Il n'avait pas prévu de parler avec ses anciens camarades de classe, même si quelque part il aurait bien voulu. Juste pour se sentir connecté à nouveau. Mais pour quoi faire ? Il partait de toute façon.
M. Jambon semblait déçu que l'un de ses élèves parte mais il parut comprendre.
-Alexia Duval a retiré sa plainte contre vous. Je ne l'avais pas prise au sérieux... Mais je me suis dit que vous seriez content de le savoir.
-Je vous remercie, dit Ellen.
-Merci à vous et merci à toi, Delphin. Je m’assurerais personnellement que ton dossier te suive à Brighton.
-Merci, monsieur.
Ils sortirent du bureau et arrivèrent vers le hall d'entrée.
Lionel et Thomas descendaient les escaliers.
-Ca y est, c’est décidé ?
-Oui… Ça n’a rien à voir avec vous ou le lycée… C’est juste que ça sera plus simple de reprendre les cours ailleurs.
-Mais tu vas où ? Dans un autre lycée de Douarnenez ? demanda Lionel.
-Non. Je vais à Brighton chez mes grands-parents. Il y a un lycée français là-bas.
-En Angleterre… Jusqu’à quand ?
-Jusqu’à ce que j’ai mon bac. On part demain.
-Ca va faire long… Tu vas rentrer de temps en temps ?
-Je ne pense pas, répondit Delphin.
-Ca va vraiment faire long, Del’.
-Ouais…
Sa vue se brouilla. C’était la première fois qu’il partait aussi longtemps, qu’il laissait ses amis derrière lui, qu’il laissait toute une vie derrière lui.
-Tu nous donneras des nouvelles ?
-Oui.
Thomas l’embrassa. Lionel suivit le mouvement.
-Prends soin de toi, mec.
-Ne vous inquiétez pas : je serai chez mes grands-parents.
-Ah bon, bah ça va alors… fit Thomas en se dégageant son visage se fendant en un large sourire.
-Tu vas nous manquer.
-Vous allez me manquer aussi.
Le bruit des talons de la mère de Delphin se rapprocha.
-Veille à ce que Thomas ait son bac, Lionel, lança-t-elle avec un petit sourire.
Celui-ci hocha la tête en signe d’approbation.
-J’y veillerai.
-Je peux être très appliqué…
-On doit y aller, dit-elle. On a encore beaucoup de choses à préparer.
-A la prochaine alors.
Et les trois amis prirent congé les uns des autres.
Dans la voiture, Delphin repensa à ce que Jambon avait dit : Alexia avait retiré sa plainte. Elle avait dû admettre qu’elle avait inventé cette histoire de harcèlement. Ca ne changeait rien pour lui (il venait de rendre ses affaires) mais elle s’était sans doute attendue à ce qu’il revienne en cours…
Il savait qu’Alexia était venue le voir à l’hôpital : il avait vu sa chevelure rousse quitter sa chambre. Elle était venue s’excuser. Devait-il aller lui parler avant de partir ? Il resta un long moment éveillé cette nuit-là, se demandant s’il devait lui laisser un mot, quelque chose… Mais pour lui dire quoi ? Qu’il savait qu’elle était venue ? Qu’elle était une sirène ? Qu’il lui pardonnait ? Non. Ca sonnait faux. Elle avait failli le tuer, elle avait menti et risquer de le faire exclure. De vagues excuses pendant qu’il dormait ne rachetaient pas ça. Il devait penser à lui, même si c’était difficile, même s’il trouvait cette manière de penser égoïste et cruelle. Il en avait assez fait, il n’avait pas cessé de lui tendre la main depuis son arrivée. C’était fini.
Il s’endormit.
Il lui sembla que deux heures à peine s’étaient écoulées quand la porte de sa chambre s’ouvrit et que la lumière du couloir se déversa à l’intérieur de la pièce.
-Delphin, c’est l’heure, dit la voix de sa mère.
Il sentit son poids sur le bord du lit et une main sur son épaule.
-Mmmh.
-Tu pourras dormir dans la voiture.
Il se leva difficilement, s’habilla et rejoignit ses parents dans la cuisine. Il n’avait pas vraiment faim mais mangea un peu.
Les Tevenn sortirent de la maison et s’installèrent dans la voiture. Le regard de Delphin tomba sur la maison des Duval, de l’autre côté de la rue, puis se détourna. Il n’y avait rien à ajouter, rien à faire de plus. C’était mieux comme ça. Il faisait le bon choix en partant.


Las, il s’endormit dans la voiture.
Ils embarquèrent sous une pluie fine. Sur le pont, une fois le ferry parti, le temps ne s’améliora pas, mais cela ne gênait pas le jeune homme plus que cela. Le vent s’engouffrait pourtant dans sa capuche et le faisait frissonner. Ah si seulement ses cheveux avaient été plus longs…
Sa mère le rejoignit et lui enroula une écharpe autour du cou. Il eut un mouvement pour se dégager mais se laissa finalement faire. C’était une vieille écharpe en laine bleue marine et blanche, son écharpe en fait, que sa grand-mère avait tricoté et lui avait offert à un Noël. Non seulement, cela ferait plaisir à sa grand-mère de la voir autour de son cou mais en plus elle lui tiendrait chaud.
Une heure plus tard, ils arrivaient en Angleterre.
Un homme aux cheveux blonds blanchissants et la barbe de six jours leur faisait de grands signes avec une pancarte où était écrit « ELLEN » en lettres majuscules. C’était Frank, l’oncle de Delphin et le mari de la sœur de sa mère. C’était toujours lui qui venait les chercher pour les emmener chez les grands-parents et depuis le temps, il n’avait jamais su écrire correctement le nom de la famille bretonne.
-Bonjour ! lança-t-il d’un joyeux. Oh mon Dieu, Del, qu’est-ce que tu as grandi ! Où sont passés tes cheveux ?
Ellen émit un petit rire nerveux.
-La traversée s’est bien passée ?
-Super. De la bruine tout du long, fit Alain en souriant.
Ils sortirent du port et se dirigèrent vers le parking. Frank possédait un monospace mais Delphin ne l’avait jamais vu avec des enfants. Ou peut-être une fois, il ne se souvenait plus très bien.
-Beth est déjà sur place, dit-il en les aidant à ranger leurs valises dans le coffre. Vous êtes sacrément chargés…
-Ce sont les cadeaux, ça prend beaucoup de place, fit Ellen.
Ils avaient convenu de ne parler qu’aux personnes concernées du séjour prolongé de Delphin. Non pas qu’Ellen ne s’entendait pas bien avec sa sœur, c’était simplement qu’elle ne voulait pas que l’accident de son fils soit le centre des conversations en cette période de fêtes.
Le nom de jeune fille de la mère de Delphin était Hildeton. Les grands-parents maternels de Delphin vivaient depuis toujours dans une grande maison victorienne qui appartenait à leur famille depuis des générations. A l’intérieur de cette maison, outre le nombre impressionnant de chambres et de salles de bain, se trouvait une bibliothèque à faire rougir la plupart des libraires.
A chaque fois qu’il venait, Delphin lisait les ouvrages portant sur les contes et légendes celtiques. Ses grands-parents en possédaient une collection qu’il convoitait avidement. Il en avait lu la plupart mais il avait plus de deux ans devant lui pour les apprendre par cœur.
Le monospace s’arrêta enfin devant la belle maison. Delphin ouvrit la portière et entendit aussitôt le bruit familier des vagues sur le sable. Il avait oublié ce détail. La maison de ses grands-parents était en bord de mer et possédait de fait une plage privative. Le roulement des vagues lui parvenait, amplifié, accéléré et il fut pris d’un léger vertige.
Il resta immobile quelques secondes, l’image des rouleaux terrifiants hantant son esprit, puis son père lui tendit une valise. Il la prit et non content de ne plus entendre le bruit des vagues quand il serait à l’intérieur, rejoignit la maison à grandes enjambées.
Son grand-père lui ouvrit.
-Bonsoir ! Tu as bien changé, Del’ !
Le jeune homme l’embrassa et se précipita à l’intérieur à la recherche de sa grand-mère. Celle-ci était dans la cuisine, avec Elizabeth. Tandis que l’aïeule s’affairait, la tante fumait d’un air tranquille tout en veillant à ce que la fumée sorte bien de la maison.
-Regardez qui est là ! Tu essayes un nouveau style ? s’exclama-t-elle.
-Ohh, fit la grand-mère en faisant une pause dans sa découpe de légumes et elle embrassa longuement Delphin. Tu nous as fait une sacrée peur. Comment tu te sens ?
-Je vais bien, mentit le jeune homme alors qu’elle sondait son regard.
Il lui reparlerait plus tard, il aurait tout le temps pour ça, après les fêtes.
Delphin enleva ses chaussures, posa son manteau sur l’un des crochets de l’entrée et monta ses valises à l’étage sous le regard inquiet de ses parents.
-Je suis juste derrière toi, dit la voix de son père.
-… Je ne vais pas me perdre, répondit le jeune homme.
Il se souvenait parfaitement de la configuration de l’étage. A chaque fois qu’il venait, il dormait toujours dans la même chambre. Celle qui avait la vue sur la plage mais qui n’avait pas de balcon. Peut-être qu’il en changerait cette fois, comme il restait plus longtemps…
Il hésita quelques secondes, les deux chambres étaient à quelques mètres l’une de l’autre. Il serait toujours temps d’en changer s’il se lassait.
Le jeune homme posa finalement les valises dans la chambre habituelle. Son regard se posa sur la mer quelques mètres plus bas. Les vagues qu’il avait sous les yeux n’avaient rien à voir avec celles de son accident. Elles étaient plus petites, plus calmes. Cette vision rassura Delphin. Il n’était pas retourné sur une plage depuis ce dimanche de septembre. Celle de ses grands-parents n’avait presque pas de rochers. Elle ne constituait pas un danger.
-Tu viens ? l’appela son père en le tirant de ses pensées. Ils nous attendent pour commencer à manger.
-Oui.
Delphin tira ses chaussons de l’une des valises et suivit son père au rez-de-chaussée.
A table, les conversations se firent banales pendant quelques minutes seulement. Comment allait le travail, les études… Un peu de politique aussi.
Puis Elizabeth coupa court. Elle prit Delphin à parti :
-Bon, ça suffit les banalités. Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Le jeune homme sentit ses joues s’embraser. Il pensait que toute sa famille savait déjà, il ne s’était pas attendu à devoir le raconter.
-J’ai… J’ai eu un accident de surf, il y a quelques mois… En septembre.
-C’était grave ?
-Non, pas très… fit Delphin à voix basse.
-Trauma crânien quand même, rectifia son père, et une belle fracture du crâne. Mais à part ça, rien.
Et la discussion partit sur les conséquences d’un trauma crânien.
A côté de Delphin, sa grand-mère posa doucement sa main ridée sur son poignet avec un petit sourire triste.
-Tu viens m’aider ? lui demanda-t-elle.
-Oui, répondit-il non content de quitter la table quelques instants.
Ils allèrent tous les deux en cuisine.
-Ta mère m’a racontée ce qui t’était arrivé. Mais et toi, de quoi tu te souviens ?
-C’est un peu compliqué. Je préfèrerais t’en parler quand il y aura moins de monde…
Elle lui lança un regard intrigué.
-Je crois… Non, je suis presque sûr qu’une sirène a provoqué mon accident.
-… oui, effectivement, il va falloir qu’on en parle très sérieusement.
Ils retournèrent dans la salle à manger et le ton de la conversation se fit plus léger.
Le matin du 24 décembre, toute la famille s’activa. Delphin avait réussi à dormir plusieurs heures d’affilée sans se réveiller ni faire de cauchemars. Il était d’excellente humeur.
Comme toute la décoration était déjà installée depuis le 1er du mois, il ne restait plus que la cuisine et la table à gérer. Delphin choisit le camp de sa grand-mère et s’activa, avec son père à la préparation des repas du midi et du soir.
Elizabeth, sa tante, supervisait depuis la terrasse, son éternelle cigarette à main.
-Frank ! appela-t-elle. Je pense que tu peux faire la distribution de ce-que-tu-sais.
L’oncle de Delphin était occupé à lisser les plis de la nappe et, pendant deux secondes parut agacé de la suggestion de sa femme, mais il sortit quand même.
Quelques minutes plus tard, il revenait les bras chargés de sacs.
Elizabeth vint l’aider.
-Alors ça, c’est pour Ellen… Tiens, ma sœur.
-Qu’est-ce que c’est ? fit celle-ci.
-Ouvre, tu verras.
-Oh-mon-dieu… fit Ellen quelques secondes plus tard.
Alain tourna les yeux vers sa femme pour voir ce qui pouvait la pétrifier d’effroi à ce point. Dans ses mains fines, elle tenait un pull moche de Noël. Il rit.
-Del’… Del’, regarde ta mère.
Le jeune homme leva les yeux un instant et pouffa de rire.
-Ne riez pas : il y en a pour tout le monde ! prévint Elizabeth.
-Oh merde.
Mais de tous les invités, Ellen avait le pull le plus moche et de loin. Il représentait un sapin vert fluo avec une guirlande de LED multicolores, le tout sur un fond bleu clair. C’était franchement hideux.
-Tu es obligée de le porter, dit Elizabeth. C’est Noël. Demain, tout le monde met son pull. Je prendrais des photos.
Le 25, Delphin se réveilla avec la même impatience qu’il avait étant plus jeune. Fêter Noël chez ses grands-parents c’était aussi respecter la tradition de n’ouvrir ses cadeaux que le matin. Cela conservait l’esprit de Noël et sa magie plus longtemps. Et même les adultes se prêtaient au jeu.
-Ah, le plus jeune est levé ! fit Frank. Haha ! Tu as des épis !
-Ouais… fit Delphin en se passant aussitôt une main dans les cheveux pour tenter de les aplatir.
-Allez, à toi.
Le jeune homme se dirigea vers le sapin et chercha du regard ses cadeaux. Il n’en vit qu’un plutôt gros, rectangulaire. Il le dégagea des autres paquets. Il avait bien une idée de ce qu’il pouvait contenir mais il n’osait pas y croire.
-Eh bien, ouvre-le, fit sa mère.
Delphin s’exécuta. Il reconnut la marque d’un fabricant célèbre d’ordinateurs portables.
-On a pensé que ça te serait utile. Pour les cours et pour nous donner des nouvelles.
-Merci.
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