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Notes d'auteur :
Mise à jour le 27/05
Ce matin-là, à peine Alexia fut-elle entrée dans la cuisine que son père lui dit :
-Delphin est rentré chez lui. Il va mieux. Sa fracture se résorbe.
La jeune fille reçut la nouvelle avec soulagement. Au moins maintenant, elle en était sûre : elle ne l’avait pas tué. Il n’aurait pas de séquelles visibles. C’était un gros point. C’était comme si on lui avait enlevé un poids des épaules.
-Tu voulais que je te tienne au courant…
-Oui. Merci.
-Est-ce que tu veux aller le voir ?
Aller voir Delphin ? Celui qui avait failli mourir par sa faute ? Celui qu’elle avait accusé à tort de harcèlement ? Non, Alexia s’en sentait incapable. Il ne lui pardonnerait jamais et il avait bien raison… Elle secoua simplement la tête en signe de négation.
-D’accord, dit doucement son père. Et reprendre les cours lundi ? Qu’est-ce que tu en penses ? Ça va aller ?
Elle n’en savait rien. Ça lui changerait les idées, c’était sûr et puis elle voulait revoir Maëlle, rire et parler de tout et de n’importe quoi. Elle voulait penser à autre chose que ce qu’il s’était passé au début du mois.
Tout le week-end, elle se demanda comment expliquer son absence aussi longue à son amie. Maëlle lui avait envoyé quelques textos mais Alexia n’était pas prête à lui répondre. Aujourd’hui, les choses étaient différentes.
Elle lui envoya un message, l’informant qu’elle revenait en cours lundi. Maëlle lui proposa de venir chez elle, ainsi elles pourraient discuter de ce qu’il s’était passé et rattraper le temps perdu. La rousse accepta.
Maëlle arriva une bonne heure plus tard. A peine arrivée, elle se jeta dans les bras d’Alexia.
-Je suis tellement contente de te revoir ! J’ai cru que tu ne reviendrais jamais.
Et Alexia pleura un peu.
Elles montèrent à l’étage.
-Tu n’imagines pas à quel point j’ai eu peur quand tu n’étais pas là l’autre jour…
-Pas autant que moi.
-Est-ce que tu veux me dire ce qu’il s’est passé ? Je sais juste que Delphin a eu un accident de surf…
Alexia se dit qu’elle n’allait pas contredire cette version –elle était vraie- mais elle n’allait pas non plus dire ce qu’elle avait fait sous sa forme de sirène.
-J’ai vu l’accident se produire, dit-elle. J’ai prévenu les secours…
-Ca a dû être terrible…
-Je m’en veux tellement… Si j’avais été plus sympa avec lui, rien de tout ça ne serait passé.
-Il est en vie, dit Maëlle en lui prenant la main. Il va bien. Tu as prévenu les secours, Alex. Tu lui as sauvé la vie.
-… Mais il aurait été moins distrait si…
-Del’ ? Moins distrait ? Je le connais depuis longtemps. Il est très distrait. C’est un miracle qu’il n’ait jamais eu d’accident avant.
-Jamais ?
-Jamais.
Alexia fondit en larmes.
-C’est de ma faute…
Maëlle l’enlaça.
-Calme-toi… Tout va bien.
-C’était horrible… J’avais du sang partout…
-C’est fini, Alex. C’est fini.
Alexia finit par se calmer.
-Lundi, je dirais au directeur que j’ai inventé l’histoire de harcèlement.
-Oui, je pense que c’est une bonne chose à faire.
Maëlle resta toute la journée. Alexia était si contente que son amie soit là qu’elle en oublia un peu le reste.
C’était si bon de parler d’autre chose, de se sentir à nouveau normale.
Le surlendemain donc, Alexia reprit le chemin du lycée. En passant devant la maison des Tevenn, elle se demanda si Delphin reprendrait les cours et sous combien de temps. Il ne lui manquait pas mais elle se souciait de savoir si ce qu’elle avait fait l’empêcherait d’avoir une vie normale. Elle espérait vraiment qu’il puisse.
Lorsqu’elle arriva devant la salle de classe, Maëlle l’accueillit par une longue embrassade. Les autres élèves lui lancèrent un regard étonné. Elle devinait bien leurs interrogations : pourquoi s’était-elle absentée aussi longtemps ? Pourquoi en même temps que Delphin Tevenn ? Avait-elle quelque chose à voir avec ce qui lui était arrivé ?
-Allez voir ailleurs ! fit Maëlle à l’attention des autres. Je suis contente que tu sois revenue. Il va falloir t’accrocher…
-Alexia ! Tu es revenue ! lança une fille blonde que la rousse n’avait jamais remarquée. Tu vas bien ?
-Ca va… répondit celle-ci.
-Je te présente Inès, elle est dans notre classe.
-Maintenant que tu es là, j’espère que Delphin ne tardera pas non plus, dit Inès.
Elles entrèrent dans la salle de classe. Alexia croisa le regard du professeur.
-Bonjour, Alexia. Comment te sens-tu ?
-Ça va.
-On a à peine eu le temps de faire connaissance mais si tu as besoin de parler, je suis là.
-Merci.
Et elle alla s’installer à côté de Maëlle.
Le professeur prit le trombinoscope dans ses mains, négligemment appuyé sur son bureau. Les élèves emplirent la salle, il suspendit soudain son geste et se redressa.
-Je voudrais partager avec vous quelque chose, dit-il. J’ai eu des nouvelles de Delphin Tevenn. Il a quitté l’hôpital et est rentré chez lui. A priori, il n’a aucune séquelle importante mais nous ne le reverrons probablement pas. Pas avant plusieurs mois du moins.
-Il va redoubler ? demanda Inès d’un ton inquiet.
-C’est le scénario le plus probable, en effet. Bon, à moins que quelqu’un ait autre chose à dire, nous allons reprendre où nous en étions l’autre jour.
Alexia avait baissé les yeux vers son bureau dès que le prof avait prononcé le nom de son voisin.
-Ça va ? chuchota Maëlle.
La rousse acquiesça d’un signe de tête.
Les murmures et les interrogations allèrent bon train toute la journée. Ils mettaient Alexia mal à l’aise. Elle finit par se demander si ça avait été une bonne idée de revenir.
A la fin de la journée, quand Alexia reprit le bus, elle eut la surprise de voir Thomas et Lionel attendre à l’arrêt de bus. Ils descendirent au même arrêt qu’elle et se dirigèrent vers la rue des dunes. Elle mit de la distance entre eux.
Alexia ouvrit enfin la porte de sa maison et vit les deux jeunes hommes sonner au numéro 10. Ils allaient voir Delphin. Elle guetta l’ouverture de la porte d’entrée par le faible entrebâillement de sa porte. Mme Tevenn les fit entrer et ils disparurent tous les trois à l’intérieur.
Alexia referma la porte de chez elle avec une certaine amertume. Elle aussi elle aurait bien voulu se pointer sur le perron des Tevenn et demander des nouvelles mais ce serait malvenu, très malvenu de sa part et elle se détestait rien que d’y songer.
Elle avait vu Delphin à l’hôpital mais il dormait, ils n’avaient pas pu parler. Elle s’était excusée mais il ne l’avait probablement pas entendue. C’était tant mieux quelque part. Elle redoutait sa réaction s’ils parlaient en face-à-face.
***
« On est dans le bus ». Le sms lui arriva vers 17h. Sur le conseil de sa mère, Delphin avait proposé à ses amis de passer, plus tôt dans la journée. Il était bien conscient qu’ils avaient cours mais d’habitude cela ne les gênait pas de s’attarder un peu après une rude journée de labeur.
A 17h30, les deux amis étaient devant la maison des Tevenn. La mère de Delphin alla leur ouvrir.
-Salut ! lança Thomas. Ça reste impressionnant, ton truc.
Ils s’installèrent autour de la table de la salle à manger.
-Tu as l’air fatigué, remarqua Lionel.
-J’ai beaucoup de mal à dormir.
-Tu penses que tu pourras revenir au lycée ?
-Les profs parlent déjà de ton possible redoublement…
Delphin haussa les épaules, c’était le cadet de ses soucis.
-Tu te souviens de tout ?
-Presque. Il y a des choses plus floues que d’autres. Globalement tout ce qui touche la mémoire à long terme, je m’en souviens. C’est sur le court terme que j’ai plus de mal. Je me souviens que vous êtes venus me voir… Et je me souviens de mon accident. Pas parfaitement. Mais je me souviens être tombé de ma planche et m’être fait emporter.
-Tu sais qui a prévenu les secours ? demanda Lionel.
-Tom, j’imagine… Il faudra que j’aille le remercier.
-Je t’avoue qu’on a bien flippé quand on a appris… Heureusement que tu t’en es sorti.
-Sinon, comment ça se passe au lycée ?
-Beaucoup de filles se demandaient où tu es passé, dit Thomas. Je me suis dévoué pour aller leur expliquer.
-C’est gentil à toi, sourit Delphin convaincu que son ami en avait profité pour draguer.
-Il a dragué en masse, tu n’imagines pas... fit Lionel. « Je suis pote avec Delphin Tevenn, si tu veux je t’accompagne… »
Oh si, Delphin imaginait bien. Il les connaissait suffisamment pour cela.
-Après elles voulaient toutes aller te voir à l’hôpital… soupira Thomas déçu.
Ils rirent.
-On va te laisser, dit soudain Lionel. Tu dois être fatigué.
-Un peu, avoua Delphin.
-Tu nous tiens au courant si tu reviens en cours ?
-Oui, sans faute.
Les deux amis partirent. Delphin soupira. Cette brève entrevue l’avait claqué.
-Va te reposer, si tu veux, lui dit sa mère.
-Oui, c’est ce que je vais faire.
Et il remonta à sa chambre. Il tomba endormi en quelques secondes.
***
Le lendemain, Alexia avait l’impression que les amis de Delphin la regardaient d’un air accusateur. Delphin se souvenait-il de tout ? Que leur avait-il raconté ? Qui croirait une victime de trauma crânien ?
-Lâchez-la un peu ! fit Maëlle en la rejoignant dans le couloir. Non, mais j’hallucine ! S’ils s’y mettent aussi, ils n’ont rien compris à la vie ceux-là.
Elle la regarda.
-Ça ne va pas ?
-Pas très, non.
-Tu n’as pas à te sentir coupable. Ce n’est pas comme si tu avais provoqué son accident.
Si, évidemment que si, mais Alexia ne pouvait décemment le dire à personne. Elle n’avait pas pu en parler au psy qu’elle voyait. Elle ne voulait pas qu’on la prenne pour une folle, pourtant elle devait l’être, quelque part. Elle-même ne trouvait pas son comportement sensé.
Elle avait simplement dit au psy qu’elle avait assisté à l’accident de Delphin et au suicide de sa mère. Le psy avait essayé de la faire parler sur ce qu’elle ressentait et avait conclu à une dépression.
Elle le voyait une fois par semaine et le prochain rendez-vous était le lendemain.
-Comment te sentes-tu depuis la dernière fois ? lui demanda-t-il de sa voix douce.
Alexia éluda la question.
-J’ai repris les cours, annonça-t-elle.
-Tu arrives à suivre ?
-Ça va.
Elle lui confia les évènements du lundi, l’envie qu’elle avait eue d’aller elle aussi frapper à la porte.
-C’est très humain comme réaction, dit le psy. Tu devrais peut-être essayer de parler aux parents de Delphin.
Elle n’oserait jamais. Ils étaient sûrement au courant des accusations qu’elle avait portées à l’égard de leur fils. Ils n’accepteraient certainement pas ses excuses. Elle devrait vivre avec ça.
***
Delphin se sentait un peu mieux. Il avait réussi à se reposer plusieurs nuits d’affilée. Il était persuadé d’avoir vu une sirène et qu’il s’agissait d’Alexia. Cette pensée le maintenait éveillé la majeure partie de la journée.
-Est-ce que ça va ? lui demanda sa mère alors qu’ils étaient tous les deux dans le salon.
Delphin ne savait pas quoi répondre. Et puis, cette situation se retrouver seul avec sa mère à la maison était assez inédite. Maintenant qu’elle était là, il regrettait qu’elle ne soit pas absente.
-Je vois bien que ça ne va pas, dit-elle. Tu peux m’en parler.
C’était tentant, mais Delphin n’avait pas envie de faire un séjour à l’hôpital psy.
-Je n’ai pas envie d’en parler, dit-il et il quitta la pièce.
Il profita d’un rayon de soleil pour aller dans le jardin.
La seule personne qui aurait pu le croire avait failli le tuer. Il était dans une situation impossible. Combien de temps tiendrait-il ainsi ?
Ses amis aussi essayaient de lui parler. Il appréciait le fait qu’ils lui envoient des messages, même pendant les heures de cours. Qu’ils essayent de lui rappeler la vie ordinaire et normale qu’il avait toujours menée. Mais cette normalité le heurtait de plein fouet à chaque texto. Sa vie s’était arrêtée le premier samedi qui avait suivi la rentrée des classes.
La semaine avait été si terrible qu’il se sentait incapable de remettre les pieds au lycée.
***
Ellen se faisait du souci pour son fils. Il n’allait pas bien et il ne voulait rien lui dire. La punissait-il pour avoir été si souvent absente ? Elle avait du mal à concevoir un autre scénario. Il n’avait pas raconté son cauchemar qu’il disait en relation avec son accident. Il avait été si vague, Ellen se demandait s’il leur avait tout dit et en voyant son état actuel, elle ne pouvait s’empêcher de penser que non.
Il avait traversé beaucoup de difficultés en très peu de temps. Il devait se sentir perdu. Certes, elle avait été absente mais elle savait que le sort ne s’était jamais acharné contre lui comme ça. D’habitude, il ne lui arrivait rien… ou il frôlait l’accident de près. Ellen ne comptait plus le nombre de fois où elle lui avait dit de faire attention.
Son fils, son seul enfant, se laissait dépérir. Elle ne pouvait pas supporter ça.
Que faire ? Elle ne pouvait pas tellement faire mieux que lui dire qu’elle était là…
Elle entendit soudain le portail claquer sur son support. Delphin était sorti. Elle eut un mouvement pour le rattraper ou lui dire de faire attention mais elle se ravisa. Il n’irait pas loin vu son état de fatigue. Elle irait le chercher d’ici une heure s’il ne revenait pas.
Elle décida d’appeler ses parents à Brighton. Elle avait besoin de parler à quelqu’un de tout ça. Elle leur avait dit que Delphin avait eu un accident et était à l’hôpital. Ils n’étaient pas encore au courant qu’il était sorti.
***
Delphin s’arrêta devant l’ancienne maison de ses grands-parents. Une maison typiquement bretonne. Toit d’ardoise, volets en bois et pierre blanche. Il se souvint que son grand-père était mort, emporté avec son bateau lors d’une tempête. Sa grand-mère avait été placée dans une maison de retraite à Douarnenez avant de mourir. Il se souvenait lui avoir rendu visite. Il était trop jeune pour y avoir fait attention, mais il était presque sûr à présent qu’elle s’était laissée mourir. Que le chagrin l’avait emportée.
D’eux, il ne lui restait qu’un vieux journal de bord du premier bateau de son grand-père. Des récits d’aventures pour occuper ses nuits et ses après-midis. Son père lui en avait raconté autrefois. Il y avait eu quelques dîners dominicaux animés par la dernière sortie en mer de son grand-père. Il se souvenait de sa voix, de ses grimaces et de ses talents d’orateur. Pas étonnant qu’il ait été capitaine.
Il s’assit sur le perron, face au port. Il se souvenait du frais dans le couloir, de l’odeur de poisson dans tout le rez-de-chaussée et du mélange d’odeurs lorsque sa grand-mère faisait des gâteaux. Il se rappelait du banc en bois usé, des vieilles chaises et même de la tapisserie démodée.
S’il pouvait se souvenir de tout ça avec précision, que devait-il déduire de son accident ? et de ses cauchemars ? C’était forcément vrai… La sirène existait ! Et c’était Alexia.
Il se leva brièvement, fit les cent pas devant la maison. Personne ne le croirait. Lui-même avait du mal à y croire. Il devrait taire les détails de son accident toute sa vie… Ou dire qu’il avait été percuté par un cétacé. Ca serait toujours plus crédible qu’une sirène.
Il se rassit sur le perron en soupirant. Il aurait bien aimé revenir en arrière. Laisser Alexia tranquille quand elle le lui avait demandé. Ou peut-être plus loin. Revoir ses grands-parents. Ecouter son grand-père raconter ses aventures en mer. Avait-il déjà mentionné une sirène ? Delphin en était presque sûr. Peu de choses n’avaient pas croisé le chemin de son grand-père.
Il resta là un moment à faire l’inventaire mental des aventures dont il avait connaissance, le regard perdu sur le port face à lui.
Soudain, la silhouette de sa mère apparut dans son champ de vision et interrompit ses pensées. Elle s’inquiétait et lui sourit d’un air un peu triste.
-Ça va ? lui demanda-t-elle en anglais.
-Ça va, répondit-il dans la même langue.
Il voulut se lever mais un vertige l’arrêta dans son élan. Sa mère s’approcha.
-Prends ton temps. Ne va pas trop vite, dit-elle.
Ils attendirent quelques minutes, puis Delphin fit une nouvelle tentative, et ils rebroussèrent chemin vers la rue des dunes.
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