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Notes :
Vous avez probablement déjà vu passer ce titre. Ou l'un des prénoms vous est familier. Peut-être avez-vous déjà lu les textes que j'ai pu écrire sur cet univers.
Il s'agit ici de la version longue. La version "novella" que je souhaite faire publier. Aussi il est important pour moi de recueillir des avis, des commentaires. Je vous remercie.
Notes d'auteur :
Mis à jour avec la version finale (j'espère). le 20/04
C’était le 5 juillet, on était en plein été pourtant l’humeur d’Alexia Duval était aussi sombre qu’une journée d’automne. Dans la voiture qui l’emmenait loin de chez elle, elle repensait à ce qui avait motivé son départ de Normandie. Elle n’avait pas pris cette décision bien sûr, son père l’avait prise pour elle. Ce déménagement forcé assombrissait encore son humeur.

La voiture filait sur l’autoroute. Une brise s’engouffrait dans l’habitacle par sa fenêtre laissée entrouverte. Le vent emmêlait sa chevelure rousse. Elle cligna des yeux quand une mèche s’approcha trop près de ses paupières. Elle se souvenait de tout. Elle revoyait les falaises blanches d’Etretat, sa maison perchée là-haut, les longs cheveux roux de sa mère et sa robe blanche, son expression soulagée, ses larmes et ses cris quand sa mère avait sauté. Ça avait été si soudain…

Quelques semaines plus tard, le père d’Alexia avait décidé de déménager. Il avait trouvé un poste en Bretagne. Ils avaient vendu la maison. Il fallait avancer, c’était ce qu’il lui avait dit. Mais avancer vers où ? Avancer comment ?

Alexia ne voyait pas comment tourner la page. Elle avait tout vu. Pas son père. Sur la demande de celui-ci, elle avait rencontré des psys pour parler de ce qu’il s’était passé, pour essayer de l’accepter. Mais comment faire ? Comment accepter que sa mère se soit suicidée devant ses yeux ? et qu’elle l’ait abandonnée pour toujours ? Qui pouvait accepter une telle chose ? Tout ce temps qu’elles avaient passé ensemble… Tout ce qu’elles avaient fait ensemble… Est-ce que ça n’avait rien signifié pour elle ?

On lui avait dit que sa mère était sans doute malheureuse et que c’était sûrement ce qui avait motivé son geste. Dans ce cas, pourquoi n’en avait-elle rien dit ? Elle ne travaillait pas. Elle devait trouver les journées bien longues en attendant le retour de sa fille et de son mari, mais Alexia ne l’avait jamais entendue se plaindre. Elle était partie du principe que sa mère s’occupait d’une manière ou d’une autre.
Alexia ne comprenait pas son geste. Elle ne pouvait pas s’empêcher de pleurer quand elle repensait à ce qui s’était passé ce jour-là, ni à tout ce qui avait suivi. Elle sentait la colère la consumer dès qu’on essayait de la consoler avec des généralités. C’était pour cette raison qu’elle avait arrêté les séances chez le psy. Ça n’avançait à rien. Il ne comprenait pas. Ce n’était pas un simple suicide. Il y avait plus. Sa mère lui avait dit quelque chose avant de mourir. Ses derniers mots. Ils restaient incompréhensibles pour Alexia. « Mon heure est venue, et la tienne aussi ». La sienne aussi… Mais rien ne s’était passé depuis.

Alexia avait vécu ces derniers mois principalement chez elle, enfermée dans son deuil. Elle n’avait jamais été particulièrement ouverte et sociable mais cette épreuve l’avait achevée. Elle savait au fond d’elle qu’elle ne serait plus jamais la même. Elle ne se sentait plus la même. Elle regardait ce qui l’entourait avec mépris. Même le fait de voir son père aussi calme à côté d’elle l’agaçait. Tout l’énervait.

Un rayon de soleil l’éblouit. Elle tira vers elle le pare-soleil d’un geste rageur.

Elle devina le sourire de son père et se demanda comment il pouvait y arriver après ce qu’ils venaient de subir. Comment pouvait-il sourire à nouveau alors que leur vie avait été détruite ? Comment pouvait-il décider d’abandonner tout ce qu’ils connaissaient ? Alexia et ses parents avaient toujours habité Etretat. Les Duval y avaient vécu pendant des générations. Il était impensable d’abandonner ce qu’ils avaient toujours connu.

La maison avait résonné de cris et de pleurs pendant des semaines. Le déménagement avait été la source d’un gros conflit. Alexia ne s’était jamais sentie proche de son père. Il travaillait beaucoup. C’était sa mère qui venait la chercher à l’école, c’était sa mère qui était là quand elle avait besoin de soutien… Le suicide de sa mère l’avait déracinée bien avant qu’ils ne partent. Elle avait tout perdu. Elle n’avait plus de passé. Son père lui avait dit de se concentrer sur l’avenir mais la jeune fille ne savait déjà plus quoi faire du présent…

-Ça va, mon cœur ? lui demanda-t-il.
-Mmh… fit-elle.
-On s’arrêtera vers midi. Ça roule bien. Pas trop fatiguée ?

Elle soupira, elle n’était pas vraiment fatiguée, elle voulait juste qu’ils s’arrêtent. Elle en avait assez du gris du goudron. Elle voulait le bleu de l’océan, sentir le vent, l’écume et l’iode…

-On va prendre la départementale. Ça sera plus long mais la vue devrait te plaire.

Elle s’appuya négligemment, le front collé contre la vitre. Elle étouffait ainsi enfermée dans la voiture. Elle ressentait un besoin urgent de liberté. Devant ses yeux verts, le paysage défilait en la narguant.

La voiture prit une bretelle de sortie et une demi-heure plus tard, la mer était visible depuis la route. Alexia fixait la ligne bleue avec envie. Une envie qui la rongeait de l’intérieur. Une envie qui la dévorait, elle et ses soucis. Obsédée par la mer, elle ne changea pas de position jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent pour déjeuner.

Elle sortit dès que la voiture s’arrêta. Le vent fit voler ses cheveux roux et bouclés. Elle fixa la bande bleue au loin tandis que des mèches lui balayaient le visage. Elle avait tellement envie de se baigner, de rejoindre la mer… il n’était pas question de se tremper simplement les pieds, tout son corps y passerait.

Elle ne s’était pas baignée depuis que sa mère était morte. Elle se demandait pourquoi. Ce n’était pas la mer qui l’avait tuée mais son saut depuis le bord de la falaise. Alexia se souvenait de la tâche écarlate sur les galets immaculés… Comment oublier une telle horreur ?

-On est bientôt arrivé, dit son père en la tirant de ses pensées, dans deux heures environ.
Alexia soupira et se tourna après avoir regardé une dernière fois l’horizon.
-C’est long… fit-elle.
-Oui, mais ça vaut le coup, tu verras.

La jeune fille ne dit rien. Qu’ils arrivent ou non cela lui était égal, elle voulait juste plonger dans la mer, peu importait où.

Son père sortit la glacière du coffre. Ses cheveux châtains grisonnants ondulaient sous le vent.

-Un sandwich végétarien ? fit-il à la manière d’un serveur.
-C’est pour moi, dit-elle.

Elle s’en saisit, le déballa un peu et mordit dedans. Elle avait plus faim qu’elle ne le pensait. Mais ce n’était rien par rapport à sa soif d’eau salée. Elle se sentait desséchée. Elle avait l’impression de mourir. Elle se sentait vide, aucun aliment ne semblait pouvoir la rassasier. Il n’y avait que l’air de la mer, l’iode qui l’attirait. Comme si l’océan la poussait à le rejoindre.

-C’est comment le nom du village où on va habiter déjà ?
-Tréboul. Au numéro 11 de la rue des dunes. Tu te souviendras, copilote ?

Alexia renâcla et reporta son regard d’émeraude sur le bleu sombre de l’océan.

-Ne fais pas cette tête. Nous serons bien là-bas, tu verras. Tiens, regarde. Alain Tevenn m’a envoyé une photo de la maison.

Il sortit son smartphone et lui montra une maisonnette blanche et au toit d’ardoise.

-Il y a tout ce qui faut : cuisine, salon, wc séparé, deux chambres et salle de bain.
-Tevenn… ce n’est pas le mec que tu as eu au téléphone ? fit Alexia car ce nom lui disait quelque chose.
-Si, c’est un confrère. Il habite au numéro 10, juste en face. Il a un fils de ton âge. Vous fréquenterez le même lycée. Peut-être que tu pourras lui demander de t’accompagner pour la rentrée… Les nouveaux départs ce n’est jamais facile.

Alexia jeta l’emballage d’aluminium de son sandwich dans la poubelle la plus proche d’un geste rageur. Les nouveaux départs n’étaient jamais faciles ? Elle n’avait rien demandé de tout ça. Ni la mort de sa mère, ni le déménagement forcé, ni la maison dans un village dans le fin fond de la Bretagne… Elle subissait et puisqu’elle le subissait, elle ne voyait aucune raison de faire des efforts.

Elle remonta dans la voiture et ils se remirent en route.

Sa colère se calma lorsque son regard se posa sur l’horizon où une langue de mer colorait le paysage d’un bleu foncé et iodé. Elle avait hâte de la rejoindre et d’y plonger. Elle en avait besoin, vraiment besoin. Elle avait chaud, elle étouffait. Elle se fichait bien d’arriver à destination, elle voulait juste se baigner.

La bande bleue s’élargissait à mesure qu’ils s’approchaient de la côte. Par sa vitre ouverte, Alexia entendit le chant des mouettes et des goëlands, et elle sourit. Aucune musique, aucune chanson que l’autoradio ou son téléphone portable avaient diffusé depuis le début du voyage n’était aussi belle.

Ils arrivèrent à Douarnenez. De là où ils étaient, Alexia vit la plage gigantesque et bondée. Un centre de thalasso recrachait ses curistes. C’était l’après-midi, les touristes se baignaient ou faisaient du shopping dans les rues marchandes, une glace à la main.

Au grand désarroi d’Alexia, la voiture ne prit pas la direction de la mer mais une route transversale qui montait. Ils passèrent par des rues si étroites et pentues qu’Alexia se demanda plusieurs fois s’ils n’allaient pas reculer sans le vouloir ou éborgner un véhicule. Mais finalement au bout de vingt bonnes minutes de galères, la route s’aplanit à nouveau et le panneau indiquant Tréboul apparut. Ils montèrent une légère pente et s’engagèrent dans la rue des dunes. Toutes les maisons étaient bâties sur le même modèle. Murs blancs, toits d’ardoise. La seule fantaisie que les gens semblaient s’accorder était la présence ou non d’hortensias bleus devant chez eux.

Soudain, la voiture pila.

-Oh bon sang ! s’exclama soudain son père.

Alexia évita de peu le choc avec le tableau de bord. Elle entendit son père ouvrir sa vitre et parler.

-Est-ce que ça va ?
-Oui, répondit l’autre. Je suis désolé, je n’ai pas fait attention…

Alexia était trop occupée à pester pour se préoccuper de ce qui avait causé ce freinage brutal. Elle aperçut des cheveux blonds et une planche de surf. Super, Tréboul avait son lot de clichés ambulants…

La voiture repartit et son père la gara devant une petite maison semblable aux autres, murs blancs, toit d’ardoise. De vieilles jardinières en béton ornaient l’entrée. Des fleurs sauvages tentaient vainement de les remplir.

Alexia sortit de la voiture avec un soulagement non dissimulé. Une odeur familière vint aussitôt à ses narines. L’iode. La mer n’était pas loin… elle avançait vers le côté pair de la rue quand un homme aux cheveux blonds les interpella.

-Bienvenue ! lança-t-il avec un grand sourire en lui tendant la main.

Alexia la serra poliment en coassant un bonjour un peu déçu.

-Je suis Alain Tevenn. Tu dois être Alexia ?

Elle acquiesça d’un signe de tête.

L’homme se dirigea vers le père d’Alexia, lui serra la main et ils parlèrent. M. Tevenn ouvrit la porte de la maison. La jeune fille soupira et les suivit à l’intérieur.

La maison était ancienne, Alexia le vit au parquet et à l’escalier. Les tapisseries avaient été refaites et lui donnaient une apparence habitable mais la jeune fille refusa l’idée d’habiter ici. Elle n’habitait qu’à un seul endroit : Etretat.

-Tu peux commencer à amener les affaires, Alex, lui dit son père.

La jeune fille ne voulait pas causer de scandale. Ils avaient eu tous les deux leur compte de disputes au sujet du déménagement. Cela n’aurait servi à rien de continuer une fois arrivés ici et devant leur voisin.
Alexia ouvrit le coffre de la voiture en soupirant d’exaspération et prit le premier carton qui se présenta à elle. Il y en avait une douzaine, principalement remplis de livres, c’était tout ce qui leur restait de leur vie d’avant. C’était tellement peu. Une douzaine de cartons et trois sacs de vêtements auxquels il fallait quand même ajouter les ordinateurs portables et quelques appareils de petit électroménager.

-On va mettre les livres dans la bibliothèque du salon, dit son père. C’est la première porte à droite.
-Ok.
-La cuisine est à gauche en entrant. Les chambres et la salle de bain sont à l’étage.

Alexia récupéra ses sacs et monta les escaliers. Les marches grincèrent sous ses pas mais elle était habituée à ce son un peu lugubre. Dans sa maison d’Etretat, c’était pareil. Elle avait fini par en connaître toutes les notes et subtilités.

Elle ouvrit une porte et découvrit une chambre de taille moyenne. La pièce avait été rénovée. Le vieux bois contrastait avec la tapisserie sable neuve. Elle laissa tomber son sac sur le parquet qui grinça légèrement. Il y avait deux fenêtres : la plus proche d’elle donnait sur les jardins des maisons dans une rue parallèle, l’autre donnait sur la maison des Tevenn.
Il y avait aussi un lit, une table de chevet, une armoire et un bureau avec sa chaise sous la fenêtre. Oui, il y avait tout. Cela aurait pu être sa chambre.
Elle soupira et se laissa tomber sur le lit. Cette maison lui rappelait celle qu’elle avait quittée à Etretat. Une maison typiquement normande avec son toit de chaume, ses pierres blanches et ses poutres apparentes, et le vieux parquet de sa chambre qui grinçait sous ses pas. Elle lui rappelait tout ce qu’elle avait perdu : sa mère, son passé, sa vie. Les larmes lui montèrent aux yeux.

-Bien, dit M. Tevenn depuis le rez-de chaussée. Je vous laisse vous installer. On se voit à 19h. A toute à l’heure.

Cette phrase sonna comme une sentence. C’était la dernière chose qu’Alexia voulait à ce moment précis : être piégée. Elle l’était déjà : elle avait dû suivre son père sans avoir son mot à dire et voilà qu’elle n’avait même pas le choix du programme de la soirée. Elle en avait marre, elle en avait assez…

Au moment où elle frappait l’oreiller d’un coup de poing rageur, son père apparut dans l’encadrement de la porte de sa chambre.

-Ça va ? lui demanda-t-il. Ca fait une belle chambre… Il faut qu’on fasse des courses. On en profitera peut-être pour aller voir la plage aussi.

Elle essuya ses larmes qui mouillaient ses joues constellées de taches de rousseur et le suivit. Ils descendirent et reprirent la voiture.

Alexia regarda l’heure sur son portable. Il était encore tôt. Ils allaient être prêts bien avant l’heure…

-Je peux aller à la plage ? demanda-t-elle.
-Après m’avoir aidé, d’accord ?

Elle acquiesça d’un discret mouvement de tête. Elle sentait la mer près d’elle, si près d’elle et elle était encore piégée, empêchée d’y aller.

Ils reprirent la voiture et se rendirent au supermarché. Sur le parking, Alexia vit certains clients en tenue de plage et n’eut qu’une envie : aller voir la mer. Mais son père lui donna un jeton pour aller chercher un caddie.

Elle s’exécuta de mauvaise grâce. Son père la rejoignit devant l’entrée du magasin, lui coupant ainsi toute envie de partir et de le laisser s’occuper des courses.

-Tu as ce qu’il faut pour t’occuper ? lui demanda-t-il quand ils passèrent devant le rayon papeterie. Tu veux des mots croisés ? Un bouquin ?
-J’ai ce qu’il faut, fit-elle. Je peux aller à la plage maintenant ?
-Quand on aura fini les courses.

Elle soupira. Ça n’irait jamais assez vite… Elle se sentait desséchée. Sa gorge la brûlait. Ses lèvres étaient gercées. Sa tête lui tournait. Sa vision se troublait. Elle se sentait vraiment mal…

-Ça va, Alex ? Attends-moi dehors.

Alexia dépassa les clients devant son père et sortit du magasin. Elle traversa le parking et la dernière rue qui la séparait de la plage.

Là, elle respira profondément. Elle ne devait pas attendre. Il fallait y aller maintenant. Mais la petite plage était bondée. Elle avisa la jetée de l’autre côté du poste de secours et s’y rendit.

Elle arrivait au bout quand une grosse vague se brisa sur les rochers et l’aspergea généreusement. Elle ne dit rien. Elle savourait la fraîcheur et l’iode sur sa peau. Elle entendit des rires derrière elle mais les ignora. Ils ne pouvaient pas comprendre. Elle se sentait revivre.

-Alex ! s’exclama son père.

Elle se tourna vers lui, sa chevelure dégoulinante d’eau de mer. Il éclata de rire. Alexia sembla reprendre soudain ses esprits et rit à son tour. Depuis combien de temps n’avaient-ils pas ri ainsi ?

Ils restèrent un moment sur la jetée. Leur rire finit par s’estomper et ils regardèrent le paysage. L’océan s’était calmé et les vacanciers comme les locaux profitaient de la plage. Il y avait quelques surfeurs.

-Il est un peu tard pour profiter de la plage, dit son père. Les courses nous attendent dans le coffre et on a nos douches à faire avant d’aller dîner.

L’invitation des Tevenn réapparut dans son esprit et l’humeur d’Alexia s’assombrit.

Les Duval retrouvèrent leur voiture et rentrèrent dans leur nouvelle maison.

Au moment de choisir la tenue qu’elle porterait lors du dîner, un repas qu’on lui imposait, elle décida de ne pas faire particulièrement d’efforts pour être présentable. Elle enfila un t-shirt et un short noirs.
Si on lui avait demandé son avis, elle serait restée sur la plage, elle aurait même proposé à son père de pique-niquer face à l’océan. En bref, elle aurait voulu avoir une soirée tranquille pour leur arrivée dans une ville inconnue.

Au lieu de ça, ils allaient dîner chez leurs voisins d’en face. Les Tevenn, ceux à cause de qui ils avaient quitté leur maison, leur Normandie natale. Alexia leur en voulait à mort mais elle n’avait pas envie de mettre son père dans une situation difficile. Ils avaient déjà parlé de tout cela, ils avaient déjà suffisamment crié et pleuré chacun de leur côté. Elle ne voulait pas que cela recommence.

Alexia rejoignit son père dans le salon. Celui-ci perfectionnait le rangement de ses livres de médecine. Elle l’aida jusqu’à ce que la pendule indique dix-neuf heures puis ils sortirent dans la rue.

Il était difficile de louper la maison du numéro 10 de la rue des dunes : c’était la plus grande maison de la rue si ce n’était du quartier. Elle semblait pourtant bâtie sur le même modèle que les autres : murs blancs, toit d’ardoise, menuiseries de fenêtre blanches. A la différence près qu’elle comptait un garage indépendant avec une allée de graviers.

Joël Duval sonna puis lissa le devant de sa chemise. Alexia le regarda faire, boudeuse.

M. Tevenn les accueillit avec un grand sourire.

-Entrez, entrez, dit-il.

Les Duval entrèrent dans le hall des Tevenn. Il était entièrement décoré sur le thème de la mer. Des bibelots jusqu’à la tapisserie. Encore une fois, Alexia trouva cela très cliché : la maison bretonne avec une décoration maritime. Il ne manquait plus que le drapeau local et ce serait le cliché absolu. Ah si, et les crêpes aussi.

Elle suivit son père dans la salle à manger qui donnait sur une cuisine ouverte. Toute la pièce était en blanc et bleu. Tapisserie, meubles et crédence et bien sûr les tableaux sur le thème de la mer.
Elle détestait ce qu’elle voyait. Bien sûr, elle aimait la mer mais sa mer. Chez elle, à Etretat. En vrai. Pas sur une peinture. Et puis les Tevenn les avaient forcés à déménager. C’était M. Tevenn qui avait trouvé le poste de son père et la maison en face de chez eux.
La colère monta encore en Alexia quand le jeune homme qu’ils avaient failli renverser approcha.

-Désolé de vous avoir fait peur…

Alexia ne l’écouta pas. Sa tête se mit à la lancer douloureusement et elle eut des vertiges. Ils se dissipèrent dès qu’il s’éloigna.

La porte de l’entrée s’ouvrit et une femme au tailleur bleu clair et au chignon blond entra.

-Excusez-moi, dit-elle.

Cela faisait trop de monde. Alexia n’avait qu’une envie : s’en aller.

-Installez-vous, dit M. Tevenn.

Elle s’installa à contrecœur à côté de son père et en face le blond qui la matait probablement depuis son arrivée dans le quartier. Elle n’avait qu’une envie : fuir. Elle jeta un coup d’œil à son père en pleine discussion avec M. Tevenn. C’était parti pour durer. Il était hors de question qu’elle reste jusqu’à la fin du repas, et puis de toute façon elle n’avait pas faim. Le trajet l’avait fatiguée et elle avait besoin d’air et d’embruns. Elle avait besoin de plonger, de s’immerger. Elle n’avait pas pu le faire depuis qu’elle était arrivée. Elle n’avait pas pu le faire depuis trop longtemps…

-Papa, fit-elle doucement. Je peux rentrer ? Je ne me sens pas très bien.

Son père eut l’air profondément embarrassé.

-Vraiment ? On va manger dans quelques minutes…
-Je n’ai pas faim. Je vais juste aller m’allonger.
-Tu veux t’allonger dans le canapé ? proposa Mme Tevenn.
-Non, je vais rentrer.
-D’accord, consentit son père. Va te reposer.

Elle se leva de table et avança vers le hall.

-Désolée, dit-elle.
-Repose-toi bien, dit M. Tevenn.

Alexia sortit et eut la sensation de respirer à nouveau. Les embruns… elle pouvait les sentir d’ici… La marée montait. Son besoin se faisait de plus en plus pressant.

Elle suivit son instinct et descendit à la plage. Il y avait quelques personnes à se promener mais personne ne fit attention à elle. Elle était comme possédée, attirée comme un aimant vers la mer. Le vent jouait avec sa chevelure tandis qu’elle marchait vers les rochers. La mer l’appelait. Les embruns l’y poussaient. L’adolescente ne pouvait plus résister à son appel. Elle enleva ses sandales sans en avoir vraiment conscience. Ses orteils rencontrèrent le sable mouillé, les cailloux polis par les vagues mais rien ne la freinait et encore moins ne l’arrêtait.

Enfin, elle sentit l’eau sur sa peau. Des vagues se formaient, immergeaient ses pieds, se retiraient… Elle avança jusqu’à avoir de l’eau au niveau du ventre et plongea sans se soucier le moins du monde de la température.

La transformation fut instantanée. Ses jambes fusionnèrent en une queue aux écailles d’argent. Des branchies apparurent sous sa mâchoire. Enfin, elle était à nouveau elle-même. Sa nature profonde. Une sirène libre dans un monde de silence. Une reine du royaume sous-marin.

Elle profitait de chaque instant. Tout un monde s’ouvrait à elle. Elle suivit des bancs de poissons, joua entre les rochers et les algues.

Soudain, elle eut du mal à respirer. L’eau entrait dans ses poumons. Nager devint plus difficile. Ses jambes se dissociaient. Elle remonta tant bien que mal à la surface, à peine consciente de son état. Elle marcha difficilement sur le sable, celui-ci semblait se retirer sous ses pas à chaque fois qu’une vague la poussait. Elle trébucha sur les cailloux et tomba. Une vague l’immergea mais elle n’était pas assez puissante pour la ramener dans l’eau. Alexia avait soudain l’impression de peser une tonne et d’être clouée au sol.

Alexia resta là quelques minutes. La sensation de liberté disparaissait. Le monde et le bruit ressurgissaient comme d’un lointain souvenir.

Elle sursauta lorsqu’un scooter accéléra tout près de la plage et cela lui fit l’effet d’un réveil. Elle se redressa. Elle essora cheveux et vêtements, puis reprit le chemin côtier en sens inverse.
Son père n’était pas encore rentré quand elle atteignit la maison. Elle se précipita sous la douche puis s’enferma dans sa chambre.
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