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Notes d'auteur :

Voici le dernier chapitre de cette histoire, je suis désolée il est un peu bâclé, je n'avais pas réalisé que j'étais aussi à la bourre pour le concours x) 

Je vous souhaite néanmoins une bonne lecture et je vous remercie pour vos retours. Et je remercie Omi, en particulier, qui m'a poussée à publier. Merci ma naine. ♥

N'hésitez pas à lire les autres participations !

 

Les roses trémières ont fleuri dans la nuit. Elles ornent le puits de la place centrale du village de leurs pétales poudrés aux nuances raffinées, dégringolent le long des pierres dans des rigoles colorées, et répandent un délicieux arôme de liberté. Derrière les portes des maisons, des femmes aux hanches étroites ou généreuses se poudrent, s'habillent, parlent, trépignent, grondent, sourient. Derrière celle de Cécile, c'est tout un univers qui chatoie. Une galaxie de mots bégayés et de regards en coin. Une voie lactée de robes qui virevoltent dans une chambre au petit matin. Et ces marches de l'escalier qui ne cessent de sourire...

La théière fume. Marthe a laissé un mot sur la table de la cuisine. Elle n'est pas là, elle reviendra dans une heure, peut-être deux. Le temps d'aller quémander des œufs à la ferme des Joubert. Il faut compter trente minutes à pied, et un peu plus pour les négociations. Cécile ne se fait pas de soucis. Marthe a un joli sourire, et le vieil Henri a toujours eu un faible pour ses yeux plein de malice. Et si jamais elle revenait sans œufs, ce ne serait pas la fin du monde...

Cécile sort une tasse, puis deux. Une chaise râcle le sol, puis l'autre. Le thé jaillit. Les lèvres s'étirent. Une boucle châtaine capte un rayon de soleil, une pluie de tâches de son fait frémir un regard. C'est l'heure. D'échanger des banalités. Dans un français discordant, d'abord, comme un orchestre mal accordé, une partition froissée, un tourne-disque rayé. Puis plus tard, les mots pleuvent, les gestes suivent, et les pages d'un dictionnaire volent. C'est absurde, ce qui se dit, vraiment. « Les poules sont vertes et les agneaux bien portants » ou encore « François Ier a mangé le bon roi Dagobert ». Oui, absurde. L'Allemand - non, Gustav - rit, sourit, bégaye, s'emporte. Ses mains miment les mille mots qui se pressent sur le bout de sa langue. Des mots qu'il aimerait bien comprendre. Cécile et lui les chassent partout, au travers de la maison. Dans chaque pièce, un meuble, dans chaque meuble, un souvenir, une idée, une passion, un loisir...

« Qu'est-ce que c'est ? Et ça, alors, comment le dit-on en Français ? »

Ça, c'est une chaise, et ceci est une armoire, là-bas, un chat qui sommeille sur un accoudoir, ici, une coccinelle qui vole... saviez-vous que les coccinelles portaient chance ? Et cette odeur, c'est celle du citron frais, n'est-ce pas ?

Oui, Cécile acquiesce, se moque quand une langue dérape et bute contre une rangée de dents, une bouche trop ouverte ou trop pincée, avec gaieté, toujours, et quelquefois même, avec tendresse. Bientôt, les mains se cherchent, se trouvent, se détachent, l'on s'aime bien mais l'on n'est pas sûr, c'est si dur de savoir, de comprendre, de connaître... mais qu'elle est belle et qu'il est beau, et qu'ils sont bien lorsqu'ils fuient ensemble dans la maison, pieds nus sur le plancher, loin de la foule déchaînée, du monde à feu et à sang, des champs de blé calcinés, des railleries des autres et de leurs regards accusateurs... et que son rire est beau, que sa voix est belle, que ses yeux sont chauds, oui, comme des incendies qui jamais ne s'éteindraient... Et ce fauteuil, ce livre, ces lettres qui s'évadent et qui ploient sous leurs langues conjuguées, ces musiques qui s'égrènent au rythme des battements de leurs cœurs...

Les jours passent, défilent, s'en vont, trépassent, et les ailes des papillons envahissent la maison. Des couronnes de fleurs jonchent le couloir, leurs pétales froissés se perdent dans les recoins d'un placard, et les paroles fusent, douces, turbulentes, délicates, dissonantes... Cécile rit, Gustav la regarde faire. Elle paraît vingt ans à la lumière du rire. Et lui, irrémédiablement, tombe, chute, trébuche. C'est l'amitié, l'amour, les sourires qui lui passent la corde au cou, c'est un champ de pâquerettes, une vallée de pissenlits... c'est une maison, Cécile, c'est Cécile, son sourire, ses yeux, sa bouche, ses mains, ses mots, Cécile entière, Cécile et sa France, Cécile qui tente à son tour d'apprendre sa langue, au début avec dédain, dégoût, révulsion, puis avec intérêt, curiosité, douceur... C'est la langue. C'est l'harmonie des langues. C'est un tout. Mais c'est avant tout Cécile.

Un mois a passé, ou deux, ou trois. Gustav traîne ses trente ans dans la maison de Cécile avec la fureur d'un homme amoureux. Il l'aime, veut le lui dire, hésite, tressaille, frisonne, sursaute au moindre bruit. Il ne peut pas... lui, un pauvre soldat, amoureux d'une « ennemie » ? C'est inconcevable - Cécile lui a appris ce mot la semaine dernière - délirant, absolument, follement, totalement impossible... Et ce regard qu'il sent peser sur lui... André.

Cécile lui a parlé de lui. Cécile évoque son nom comme elle évoquerait celui d'un oiseau. Il plane sur ses lèvres, les embrasse, les enlace, avant de s'envoler. Parfois, Cécile pleure en le prononçant. Alors Gustav sent ses entrailles se nouer. Il ne peut pas... Il ne peut rien lui dire. Il n'a pas le droit de l'aimer. Mais c'est trop tard. Il doit le faire, en dépit d'André, de la guerre, de l'arme qu'il porte à la ceinture, des cicatrices qui marbrent son visage, de tout, de rien, c'est décidé, il le fera aujourd'hui, demain, après-demain, il lui dira, elle lui répondra « je veux t'aimer », ce sera la fin des demi-mots, le début des phrases chargées de sens, d'une histoire éternelle. Ce sera eux, Cécile contre son torse, Cécile et son odeur qui s'ancre en lui comme une liqueur dans laquelle il se noie, une dernière fois, une énième fois, encore une fois... Cécile.

Le silence dure deux semaines. C'est un supplice.

Mais ils sont là, ce soir. Le ciel est si bleu qu'il leur fait mal aux yeux. Cécile les ferme, attend. Que Gustav parle. Qu'une partie de son monde s'écroule. Que les rideaux se referment sur leurs visages tâchés de rouge.

-    Je vous aime.

Il les a dits, les mots bannis, proscrits, honnis. Cécile, à son tour, les fait rouler contre ses lèvres mais ne s'échappe qu'une litanie de sanglots, de regrets, d'excuses qui se confondent avec le bruit de l'âme qui se fracasse contre le gouffre des sentiments.

Elle ne peut pas... André... les femmes... plus tard...

-    Gustav...

-    Cécile.

-    Je ne peux pas... vous avez brisé ce silence froid, morbide, désuet, impossible à porter qui me tirait en arrière. Vos rires et vos sourires m'ont redonné ma légèreté, mais je ne peux pas... André serait fâché. Je ne me le pardonnerais pas, vous comprenez ?

Non, Gustav ne comprend pas. Il est l'heure de vivre, pourquoi refuser, s'obstiner, se déchirer l'un l'autre quand on peut au contraire se réparer ?

-    Votre présence m'a guérie, Gustav.

-    Elle continuera de le faire, Cécile. Je vous en supplie...

Les larmes roulent et les doigts se déchaînent, s'emmêlent, s'entremêlent, c'est une bataille perdue d'avance, une guerre sur laquelle aucune des armées n'a de prise, un combat dont l'issue est connue. L'échec se solde d'un baiser, d'un frémissement de paupières, d'un déchaînement de l'esprit. Cécile se perd dans les bras de Gustav, dans les mots qu'il lui souffle à l'oreille, dans les draps qui, autrefois, portaient l'odeur d'André et de l'amour qu'il lui donnait.

Le passé appartient à un voile incertain. Le futur se fond dans les creux des amoureux.

C'est la fin.

Plus tard, à l'aube, quand le monde ne sera pas encore tout à fait réveillé et que Gustav feindra de dormir dans sa chambre, Cécile se lèvera pour parler à André. Elle lui dira des mots très beaux, des mots d'amour, des mots du cœur. Elle lui dira, par exemple, qu'elle est tombée amoureuse d'un homme qui ne sait pas conjuguer ses verbes au passé simple mais connait par cœur toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Elle lui dira qu'elle l'a rencontré pour la première fois dans cette maison, qu'il se tenait aussi mal qu'un point d'interrogation et qu'il avait l'accent Allemand le plus affirmé qu'elle connaisse quand il l'a rendue à elle-même, douloureuse mais heureuse. Elle lui dira tant de choses qu'elle ne saura plus qu'elle les lui aura dites et lorsqu'il reviendra en rêve, elle sera prête.

 

Note de fin de chapitre:

Bon, la contrainte du dialogue m'a vraiment donné du fil à retordre mais je suis trop crevée pour chercher à rectifier le tir. En tout cas, merci d'avoir lu jusqu'au bout. Cette fin n'était pas DU TOUT prévue (disons que j'avais encore de la marge pour une dizaine de chapitres dans ma tête :mg:) mais bon. Le thème m'aura donné plein d'idées pour d'autres histoires et c'est le principal...

Merci encore à Lyssa d'avoir organisé ceci. ♥

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