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C’était une froide journée d’automne à Etretat en Normandie. Alexia Duval rentrait chez ses parents après les cours. Alexia avait quinze ans, elle était en seconde. Elle n’avait pas beaucoup d’amis. Elle était assez timide et réservée.

C’était une fin d’après-midi tout ce qu’il y avait de plus ordinaire. Un vendredi, une fin de semaine de cours pour Alexia qui avait hâte de profiter de son week-end.

-Maman, je suis rentrée ! lança-t-elle.

Sa mère, Rose Duval, ne travaillait pas et bougeait assez peu de la maison, sauf pour aller à la plage. Aussi Alexia ne s’inquiéta-t-elle pas avant de voir le mot sur la table de la cuisine.

« Je suis sur la falaise. Viens me rejoindre ».

Souvent, Alexia et sa mère montaient sur la falaise la plus proche et regardaient l’océan et ses vagues se heurter à la paroi rocheuse. Bleu profond et blanc éclatant. Le contraste parfait.

La jeune fille sortit, le vent se mêla à ses mèches rousses et frisées, voulant les importer au large. Elle hâta le pas. La nuit tombait vite et le chemin était jonché de cailloux plus ou moins réguliers.

Le soleil se couchait presque quand elle rejoignit sa mère. Celle-ci était vêtue d’une robe blanche, ses longs cheveux roux volaient derrière elle.

-Maman.

Celle-ci se retourna.

-Alexia. Approche, ma chérie.

La jeune fille nota le sourire triste et apaisé de sa mère, le peu de distances qui la séparait du bord de la falaise aussi.

-Maman, qu’est-ce que tu fais ? dit-elle une fois à sa hauteur.
-…Tu es presque une femme maintenant. Il est temps que je m’en aille…

Elle fit un pas dans le vide. Il y eut quelques secondes suspendues. Puis la gravité rattrapa Rose. Alexia fut si surprise qu’aucun son ne sortit de sa bouche avant que le bruit des vagues ne résonne contre le calcaire, trente mètres plus bas.

Puis ce fut la déferlante. Des torrents de larmes sur les joues, une fois qu’elle avait compris qu’elle ne reverrait plus sa mère.

Pour le reste de la journée, ce fut comme si les Duval père et fille avaient été frappés par la foudre. Ils restaient immobiles dans le salon, assommés et le cœur déchiré par ce qu’il s’était passé un peu plus tôt dans la journée.

Joël Duval passa plusieurs jours à la maison. Il se devait d’avancer. Alexia n’avait plus que lui. Mais la jeune femme était encore sous le choc de ce qu’elle avait vu. Il ne comprenait pas la raison du geste de sa femme et c’était cela qui le troublait. Ils étaient heureux, il l’avait cru du moins. Comment avait-elle pu commettre cet acte devant sa propre fille ? Beaucoup de questions restaient sans réponses mais elles ne l’empêchèrent pas d’accepter la mort de sa femme.

Il commença à vider l’armoire des affaires de Rose. Alexia le surprit.

-… Qu’est-ce que tu fais ?
-Je…

Il n’avait pas le cœur de lui dire. Il était lui-même écœuré de ce qu’il faisait, quelque part mais il ne pouvait pas non plus supporter de voir les affaires de sa femme sans qu’elle soit là.

-Laisse-les où elles sont ! s’écria Alexia en s’emparant du carton.

-Alex… S’il te plait…

-Non !

-Alex, ça ne servira à rien. Ça ne la fera pas revenir…

Alexia fondit en larmes.

-… je le sais ! Mais comment tu peux t’en débarrasser aussi vite ? Comment tu peux tourner la page et l’oublier ?

-Je ne l’oublie pas. On doit avancer, Alex.

-Maman est morte ! Je l’ai vue…

-Je sais. Je…

Et Alexia sortit de la pièce. Son père l’entendit dévaler les escaliers puis claquer la porte d’entrée. Il craignait qu’elle ne fasse une bêtise mais elle allait probablement voir la mer.

Il avait raison. Tous les prétextes étaient bons pour aller voir la mer. Et puis la mer, c’était là où Rose était tombée…

Les larmes roulant sur ses joues. Alexia avança sur la plage. Le ciel était gris et menaçant. Le vent soufflait et menaçait de tempête. La jeune fille avança dans l’eau avec détermination. Elle allait retrouver sa mère. Emportée par son enthousiasme et sa détresse, elle ne remarqua pas le choc des températures entre l’intérieur et l’extérieur, ni entre sa température corporelle et celle de l’eau.

En revanche, elle sentit quelque chose sous sa mâchoire lorsqu’elle s’immergea. Des branchies. Elle remarqua aussi la fusion de ses jambes en une queue de poisson couleur argent avant de s’enfoncer dans les profondeurs de l’océan.

Elle ne trouva rien, évidemment. Elle se demanda même si elle n’avait pas rêvé sa transformation en sirène. Si ce n’était pas le deuil qui se manifestait ainsi.

Mais les jours passèrent puis les semaines et la transformation était bien réelle.

La mort de sa mère aussi.

De son côté, Joël trouvait leur maison insupportable. Chaque pièce lui rappelait sa défunte femme. Il fallait qu’ils déménagent. Il commença à chercher un nouveau travail et fut bientôt appelé par l’hôpital de Quimper, en Bretagne.

Il essaya d’en parler avec sa fille. Tout changement était pour elle un affront au passé.

-Déménager ? Où ça ? demanda-t-elle d’un ton désagréable.

-En Bretagne.

-Notre vie est ici ! On a tout ici ! J’ai mes amis, mon lycée… Tu as ton travail…

-Il faut qu’on avance. Ce n’est pas en restant ici qu’elle va revenir !

-Je sais ! Elle ne viendra pas non plus nous chercher en Bretagne ! Je veux juste… continuer à vivre. Ici.

-Il faut qu’on avance, Alex. Ce déménagement c’est un nouveau départ pour nous deux.

-Je n’en veux pas. On est bien ici. On est chez nous !

Nouveau claquement de porte.

Resté seul à table, Joël essayait de ne pas sombrer au désespoir. Elle finirait par comprendre. Il ne comptait pas lui laisser le choix. Il rédigea une annonce pour mettre en vente la maison.

Deux semaines plus tard, les Duval étaient en route pour leur nouvelle vie, un désodorisant en forme de citron pendant au rétroviseur intérieur.

Alexia avait fini par céder. Elle était à présent dans la voiture, à l’avant côté passager et regardait d’un air morose les paysages défiler par la fenêtre, sa musique dans les oreilles, et ses cheveux roux volant légèrement au gré de la brise marine qui leur parvenait dans l’habitacle.

Après six heures de route, père et fille s’enfonçaient dans les ruelles en pente de Douarnenez.

Cela devenait de plus en plus concret. D’après le GPS, ils seraient dans leur nouvelle maison d’ici une vingtaine de minutes.

Ils s’engageaient dans la rue quand un jeune homme traversa juste devant eux, les obligeant à piler.

Alexia jura, bien plus terrifiée qu’en colère.

-Je suis désolé, dit l’adolescent.

Il avait les cheveux mi-longs blonds mouillés par un ou plusieurs bains dans l’eau de mer.

Probablement forcés par quelques chutes de sa planche de surf.

-C’est rien, fit Joël. Fais attention la prochaine fois. Ça va, Alex ?

-… Ce n’est pas « rien »… On aurait pu le percuter. Ils sont si peu nombreux dans ce bled paumé ?

Et c’était reparti : Alexia en voulait à nouveau à la Terre entière.

Si elle parut se calmer ce soir-là, ce fut uniquement par tristesse d’avoir quitté la Normandie. D’ailleurs, elle ne resta pas au dîner que les Tevenn (ses nouveaux voisins) avaient organisé pour leur arrivée.

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