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Chapitre 6

 

Mia attrapa deux de ses plus jolies tasses et les remplit.

« Je ne vais pas te mentir, attaqua Mia. J'ai vu l'interview. »

Louise resta muette. Elle avait le même regard que les poissons sur l'étalage du poissonnier : aussi vitreux et vide de toute lueur de vie.

« Louise, je suis un peu inquiète. Et je ne suis pas la seule. Charles aussi !

— Il n'y a rien à dire Louise. Je crois qu'il faut que je reprenne un rendez-vous chez le psy, c'est tout.

— Ça c'est clair, on est au moins d'accord là-dessus.

— Ne te fatigue pas, je fais ma valise ce soir et demain j'attrape le premier train pour la Bretagne. J'ai juste besoin de me poser un peu, la nuit blanche ce n'était pas une très bonne idée.

— Minute papillon, tu ne vas pas t'en sortir comme ça. C'était quoi ton histoire de roman d'hier soir ? Je n'ai rien compris ! Je croyais que tu n'avais rien en stock !

— J'ai inventé Mia. J'ai tout inventé en cinq secondes. C'était comme si le roman s'écrivait sous mes yeux. Je ne sais pas comment t'expliquer. »

Elle fit un geste las de la main en soupirant.

« Je ne sais pas, c'est comme si soudain tout était devenu clair, tu vois ? »

Non, elle ne voyait pas du tout mais Mia n'osait pas l'interrompre maintenant que la machine était lancée.

« C'est comme si ce... ce type avait appuyé sur le bouton marche, tu vois ? cracha-t-elle. J'ai eu l'impression que mon cerveau s'était remis à fonctionner. Comme s'il m'avait fait sortir de mes gonds. J'avais oublié ce que ça faisait d'être en colère. Oui, c'est ça, j'avais oublié.

— Ma belle, qu'est-ce qui t'a énervé au juste ?

— C'est stupide. Je sais que je ne devrais pas me cacher mais j'ai tellement honte Mia ! »

Sa voix était devenue suppliante et Mia se leva pour passer ses bras autour des épaules de sa meilleure amie. Les larmes avaient recommencé à couler le long de ses joues.

« Tu peux m'expliquer pourquoi je réagis comme ça ? Pourquoi ai-je aussi honte de moi ? C'est comme si j'avais échoué dans ma quête de la perfection, comme si je n'étais pas assez bien pour le job dont je rêvais ! Comme si je n'étais qu'une moins-que-rien et qu'ils avaient tous vu clair en moi.

— Ne dis pas ça ! Tu n'es pas une moins-que-rien, Louise ! Ce job t'a épuisée. N'importe qui d'autre aurait craqué à ta place. On n'en parle pas de tous ces jeunes qui se font exploiter par ces grandes boîtes. Pourquoi crois-tu que cela ait autant intéressé Antoine, hein ?

— C'est son patron qui voulait savoir.

— Quoi donc ?

— Il voulait que je parle de mon burn out, que je parle de ces entreprises, réalisa-t-elle. C'est ce qu'il m'a dit dans le couloir après l'interview. »

Mia se redressa et mit de l'eau à chauffer dans une casserole.

« C'est bien ce que je dis. Évidemment que ça intéresse les journalistes, c'est une bombe à retardement ce genre de témoignage. Ça les intéresse beaucoup plus que ce que tu peux écrire d'autre.

— Tu crois ?

— Louise, l'écriture et le journalisme sont liés de très près à la politique. Tu sais très bien que les grandes boîtes sont ravies de planquer la poussière sous le tapis. "Elle était trop fragile". C'est tellement plus facile de dire ce genre de choses que de devoir expliquer que tu fais trop d'heures à la médecine du travail.

— Tu crois que je devrais l'écrire ? Ce roman je veux dire. Crois-tu que je doive l'écrire ?

— Je ne suis personne pour te donner ce genre de conseil. Si un jour tu décides de parler, sache que je serai la première à te soutenir. Mais si tu préfères retourner en Bretagne et écrire des novellas délicieuses, je te suis également.

— Crois-tu que ça intéresserait des gens ?

— Veux-tu vraiment que je te parle du nombre de fois où ton interview est citée sur les réseaux sociaux ce matin ? Les gens ne parlent pas de ton roman, non, ils parlent de ta fougue quand tu as parlé à demi-mot de ce que tu étais en train de préparer. Les gens n'attendent que ça !

— Vraiment ?

— Tu sais que nous sommes une génération ultra-connectée ? Pourtant nous n'avons jamais été aussi seuls de toute notre vie. En t'écoutant hier soir, j'ai eu l'impression de ne plus être seule. Qu'une autre personne avait aussi subi comme moi l'angoisse d'avoir un job de rêve qui lui permet de payer ses factures et que pour cette chance inestimable, elle avait accepté de donner sa vie et sa santé. C'est ça la réalité de la vie d'entreprise des jeunes cadres.

— Mia, je ne vais pas écrire « Le Diable s'habille en Prada ». Si j'écris sur ce que j'ai vécu, ça va être très réel, trop réel. Je vais me faire poursuivre en justice pour diffamation. Je ne pense pas que la maison d'édition soit prête pour ça.

— Qui t'a dit de donner des noms ? Des descriptions cinglantes feront tout aussi bien l'affaire. »

Elle versa l'eau chaude dans les tasses et y jeta les sachets de Earl Grey qui embaumèrent la cuisine de bergamote. Elle tendit sa tasse à Louise qui glissa ses mains autour de la porcelaine. Elle semblait réfléchir à la proposition de Mia.

« J'hésite encore. Je ne sais pas si je suis prête...

— Tu l'es. Tu n'aurais pas réagi de cette façon hier soir si tu ne l'étais pas.

— C'était de l'instinct, Mia, rien de réfléchis.

— Justement ! Et tu devrais remercier ton présentateur de t'avoir faite sortir de ta léthargie au lieu de le traiter comme le dernier paria.

— Je lui en veux tellement Mia !

— Il faisait son travail, Louise, rien d'autre.

— Il m'a humiliée !

— Ce n'est pas une jeune femme humiliée que j'ai vue hier soir. Je crois que tu devrais regarder le replay, ça te donnerait à réfléchir. »

Elle laissa sa tasse refroidir pour lancer le poste de télévision dans le salon. Elle savait que Louise cogitait. Elle comprenait qu'elle se soit sentie trahie mais Mia ne comptait pas laisser sa meilleure amie laisser échapper le seul coup de fouet qui ait semblé efficace depuis des mois. Même elle, n'avait pas réussi à obtenir une réaction aussi virulente, et ce n'était pas faute d'avoir essayé.

« Je te laisse regarder, je file sous la douche en attendant ! »

Mieux valait laisser Louise se confronter à elle-même seule...

 

Louise prit son visage entre ses mains. Elle venait de mettre la télévision sur pause et n'en revenait pas. Mia avait raison, elle n'avait pas fait pitié. Au contraire, elle ne se reconnaissait pas en cette jeune femme qui avait tenu tête au journaliste. Elle était radieuse, les yeux brillants de colère et de rage contenues envers cette vie d'avant qui avait bien failli la détruire. Elle comprenait mieux pourquoi les internautes relayaient autant cette conversation, même si elle n'avait laissé échapper que des semblants de révélation, on sentait qu'elle était porteuse d'un scandale qui pouvait faire trembler les murs lisses des plus grandes entreprises françaises. Si Louise devait être objective, s'il ne s'était pas agi d'elle-même, elle aurait admiré cette femme et l'aurait supplié d'écrire son bouquin.

Elle se redressa, le thé était encore trop chaud pour qu'elle puisse le boire. Il fallait qu'elle fasse quelque chose ! C'était une opportunité qu'elle ne devait pas laisser passer, elle ne pouvait plus se taire ! Antoine avait fait ressortir en elle une colère bouillonnante qui était tapie sur la lave refroidi mais le volcan était toujours là, au fond d'elle, prêt à entrer à nouveau en éruption.

Elle attrapa une feuille et un crayon sur le bureau de Louise.

La main un peu tremblante, elle commença à griffonner quelques idées. Comment cela avait-il commencé ? Fallait-il qu'elle parle de ses études ? Était-ce réellement important ? Peut-être de sa recherche d'emploi ? Oui, elle partirait de là. Plus elle réfléchissait, plus les idées semblaient venir d'elles-mêmes. C'était à croire que cette histoire n'attendait que d'être écrire. En était-ce une ? Fallait-il qu'elle romance les choses pour les rendre moins amères ?

Elle entendit Mia sortir de la salle de bain et récupérer sa tasse. Elle s'apprêtait à demander conseil à sa meilleure amie quand elle se retint. Non, pour une fois, elle voulait faire ce projet seule. Elle sentait qu'elle en avait besoin.

Mia n'osait pas déranger Louise. Elle voyait d'ici que les feuilles de papiers se noircissaient à vue d'œil, les flèches et les mots barrés tournaient dans tous les sens. Elle sourit. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas vu Louise dans cet état créatif.

 

« Mia ? » demanda Louise après des heures de silence à peine interrompues par la prise d'un sandwich.

« Oui ?

— Est-ce que tu serais d'accord pour m'héberger encore quelques jours ?

— Bien sûr ! » s'empressa d'acquiescer la jeune femme un peu surprise par ce retournement de situation.

Louise ramassa les feuilles qu'elles avaient disposées tout autour d'elle sur le tapis et les empila en un petit tas bien net. Elle le mit dans sa valise et se changea rapidement. En attrapant son manteau, elle lança à Mia :

« Il faut que je règle quelque chose ce soir, ne m'attends pas ! »

 

Le froid lui mordait les tempes malgré la laine de son cache-oreilles. Elle tapait doucement des pieds sur le bitume dans l'espoir de faire circuler le sang dans ses pieds congelés. Il faisait un froid de canard en ce vingt-trois décembre ! Les passants se précipitaient sur les derniers magasins ouverts dans l'espoir de trouver leurs cadeaux de dernière minute. Elle-même n'avait rien pris pour ses proches, il allait falloir qu'elle s'y mette ! Elle aurait toute la journée du lendemain pour s'en occuper, ce soir elle avait plus urgent à régler.

Les employés du studio sortaient un à uns en se souhaitant une bonne soirée. Les rires fusaient parfois, illuminant quelques visages fatigués. Certains la reconnurent, se donnant des coups de coude pour la montrer d'un mouvement de menton. Louise remonta un peu son écharpe, à moitié pour se réchauffer, à moitié pour essayer de disparaître. Pourquoi était-elle venue déjà ?

Antoine apparut enfin. Aux côtés de Samantha. Louise grogna intérieurement. Évidemment, elle aurait dû parier que cette sangsue serait collée à ses semelles après son coup d'éclat de la veille !

Louise se rapprocha et força se voix nouée par l'angoisse pour crier :

« Antoine ! »

Il se stoppa et sembla la reconnaître malgré les épaisseurs de laine qui la dissimulaient. Il échangea quelques mots avec Samantha qui fronçait les sourcils et se dirigea vers elle.

« Que veux-tu Louise ? soupira-t-il.

— Je voulais m'excuser. Je suis désolée pour hier, j'ai perdu les pédales. »

Antoine la dévisagea longuement, comme s'il cherchait à démasquer une tromperie de sa part.

« Je sais que tu as obéi à ton patron, poursuivit-elle. Ça m'a fait du mal, je ne le nie pas, mais je n'aurais pas dû m'emporter comme ça sur ton lieu de travail. Je te présente mes excuses. »

Antoine enfonça ses mains dans les poches et soupira en regardant le lampadaire le plus proche pour échapper au regard de la jeune femme.

« Écoute Louise, ces excuses c'est bien mignon, mais ça ne suffit pas tu vois. Mes collègues m'ont charrié toute la journée à ton sujet. Je suis journaliste, Louise, pas un jet-setter que tu peux jeter quand bon te semble.

— Je n'ai pas joué avec toi. J'étais sincère ! s'énerva Louise. C'est plutôt toi qui...

— Je sais ce que j'ai fait, je m'en excuse. Samantha m'a dit que tu lui avais confié ne pas vouloir t'attacher. Que tu voulais juste t'amuser un peu.

— Quoi ? s'étrangla-t-elle. Quand ?

— Quand vous êtes rentrés en voiture toutes les deux.

— Mais quelle garce ! s'offusqua-t-elle. De quoi je me mêle ! Antoine, je n'ai rien dit du tout ! Elle m'a dit que tu ne t'attachais à personne, que les illuminations, tu proposais ça à toutes tes conquêtes. J'ai paniqué !

— À toutes mes conquêtes ? Quelles conquêtes ? Je suis célibataire depuis un moment, et Sam le sait ! Ne crois pas ce qu'elle dit, Louise, c'est un mensonge ! »

Un silence s'installa entre eux. Ainsi tout n'avait été que coup monté et mensonges ? Se pourrait-il que le seul moment sincère qu'ils aient vécu soit cette soirée à la patinoire ? Louise sentit les larmes lui monter aux yeux. Ce qu'elle pouvait être bête ! Elle était prête à croire les médisances d'une inconnue plutôt que de suivre son instinct ? Elle se sentait minable.

Antoine posa son gant sur sa joue pour effacer les larmes qui menaçaient de geler.

« Eh ! souffla-t-il. Ne pleure pas ! Je ne t'en veux pas une seule seconde !

— Moi non plus, croassa-t-elle entre deux reniflements. Je me sens si stupide !

— Et moi donc ! Je n'aurais pas dû écouter Sam, je savais pourtant que c'était ton honnêteté et ta candeur qui m'avait attiré chez toi. Comment ai-je pu douter de toi ?

— On se connaît à peine Antoine, comment aurions-nous pu nous faire confiance ?

— Mon cœur le savait. Je me suis senti mal toute la journée, confia-t-il tout bas.

— Moi aussi. »

La main d'Antoine glissa doucement le long de la joue de Louise pour relever légèrement son menton. Les yeux encore brillants de larmes, les décorations de Noël les faisaient pétiller comme un feu d'artifices. Les joues rosies par le froid et le nez fripon, Antoine ne voyait pourtant que ses lèvres délicates. Il enlaça Louise par-dessus leurs manteaux épais et laissa échapper un petit rire avant de l'embrasser tendrement.

Louise avait l'impression qu'une explosion de bonheur venait d'envahir son cœur. Elle se sentait comme sur un nuage, coupée du monde, projetée dans une dimension temporelle qui n'était plus la sienne. Seules comptaient les lèvres d'Antoine, si douces, sur les siennes. Elle entoura son cou de ses bras et se hissa sur la pointe des pieds en souriant. Le froid s'engouffrait sous son manteau mais elle n'en avait cure. Elle aurait passé des heures dans les bras d'Antoine s'il n'avait pas mis fin à leur baiser pour les rappeler à l'ordre.

« On va geler si on reste là. Viens, on va manger quelque chose ! »

Elle glissa sa main dans la sienne et calqua son pas sur le sien. Les guirlandes lui paraissaient soudain plus lumineuses et les décorations plus colorées. Était-ce donc ça la magie de Noël ?

 

 

Le lendemain soir

« À table !

— On arrive.

— C'est maintenant Charles ou la dinde va passer à travers la vitre du four !

— Une seconde, une seconde... Cette femme aura ma peau !

— C'est pour ça que tu m'aimes, ricana Mia.

— Un peu trop pour mon bien. »

Il découpa la dinde pendant que Mia faisait le service en chantant des chants de Noël. Elle aimait un peu trop cette fête aux goûts de son mari mais qunad il entendit les rires de l'autre côté de la cloison, il sourit malgré lui. Qui aurait dit quelques jours avant que Noël serait si joyeux cette année ? Louise mangeait aux côtés d'Antoine, un sourire plus brillant que jamais aux lèvres.

« Alors, finalement, ce projet ? demanda Mia, curieuse.

— Je pense que je vais aller jusqu'au bout. J'ai déjà toute la trame et je me suis décidée pour un essai et non un roman. D'ailleurs je mettrai les vrais noms, pas des noms d'emprunt.

— Tu es sûre ?

— Certaine. Si je veux que mon livre serve à quelque chose, il faut que j'aille jusqu'au bout. Antoine m'aidera pour les retombées.

— Sache que je suis ta fan de la première heure ! » supplia Mia.

Louise explosa de rire.

« Oui, tu auras l'exclusivité pour la parution, ne t'inquiète pas ! Chez qui veux-tu que j'aille d'autres !

— Youpi !

— Et vous, Antoine, des projets ? demanda Charles entre deux bouchées.

— Pour l'instant je reste au JT mais je suis en train d'essayer de monter une émission de journalisme d'investigation pour me remettre un peu plus dans le reportage. Être sur le terrain me manque.

— Ce sont des bonnes nouvelles ! Quand rentres-tu en Bretagne, Louise ? s'inquiéta Mia.

— Je vais rester ici pour l'instant. Il faut que j'aille voir mes parents demain. Ils m'ont invitée pour Noël. »

Mia et Charles échangèrent un regard surpris et félicitèrent Louise pour sa décision. Elle serait plus proche d'eux pendant un temps encore, ils comptaient sur elle.

« Ah bon ? Pourquoi ? » s'inquiéta Louise.

Mia et Charles échangèrent un regard complice avant d'expliquer à demi-mots :

« Il se pourrait qu'on ait besoin d'une marraine d'ici quelques mois. »

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