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Chapitre 5

 

Mia était dans un état d'énervement proche de l'implosion. Elle était recroquevillée sans le canapé du salon, un coussin devant les yeux.

« Tu m'expliques ?» soupira Charles quand il vit sa femme en train de gémir alors qu'il rentrait du travail.

Il posa son manteau, se délesta de ses chaussures et la rejoignit.

« Alors ?

— Je crois que je suis une amie horrible.

— Allons bon…

— Louise avait son interview ce soir.

— Je sais, tu m'en as parlé toute la semaine dernière. Quel est le problème ?

— C'était horrible !

— Comment ça "horrible" ? Je croyais que c'était l'autre beau gosse qui faisait l'interview.

— Justement ! Je ne sais même pas comment je vais pouvoir la regarder en face, gémit-elle en enfonçant la tête dans le coussin.

— Mets-moi le replay, je crois que ça ira plus vite. »

Estimant que c'était certainement la meilleure solution, Mia obtempéra.

 

« En faites, c'est l'objet de mon prochain roman, voulez-vous. »

Antoine fronça les sourcils. Son prochain roman ? Il pensait pourtant qu'elle n'en avait pas. À moins qu'elle ne lui ait menti ? Il se sentait un peu mal de la mettre au pied du mur ainsi mais son patron lui avait demandé d'obtenir des scoops. Qui était cette fille qui était capable de monter en cinq minutes une réception qui resterait dans les annales ? Il fallait absolument qu'il sache et, surtout, qu'il la recrute !

« Je pense bâtir l'intrigue sur mon expérience mais aussi sur celle de beaucoup de jeunes diplômés. Voyez-vous nous vivons dans une mégalopole où il est important que tout soit parfait, où la réussite, le succès auprès des autres est primordial. Vous vous devez de réussir. Vous devez montrer au monde combien vous êtes fort, combien vous êtes riche, combien vous êtes jeune et beau. Vous me suivez ? Je suis certaine que vous me suivez. Oui, cette pression sociale je suis certaine que vous l'avez connue aussi Antoine. C'est de cette pression dont je vais parler au cours de mon roman. Je ne sais pas encore si le dénouement sera heureux ou macabre. Je dois vous avouer que la seconde hypothèse me plaît de plus en plus. Bref, je m'égare. Je vais donc raconter l'histoire d'une jeune diplômée qui découvre le monde de l'entreprise. On y verra à travers ses yeux les vices et les fonctionnements d'une des plus grandes mafias du monde : celle des entreprises du CAC 40. Comment le système est battu pour détruire les plus de jeunes talents, pour les exploiter jusqu'à la corde et pour finalement s'en débarrasser une fois qu'ils ne pourront plus rien tirer d'eux. À la réflexion, c'est une intrigue qui se prête volontiers au thriller, vous ne croyez pas ?

— Heu, si.

— Voilà donc la base de mon prochain roman. Il est encore en cours de construction, je ne peux donc pas tellement vous en dire davantage. J'espère que vous comprenez.

— Évidemment. Avez-vous déjà une idée pour la date de parution ?

— Dans un an. C'est en cours de négociation avec ma maison d'édition "Plumes en folie". »

Mia appuya sur pause et se tourna vers Charles.

« Et alors ? s'étonna-t-il. Je ne vois pas le problème ? Son prochain roman a l'air absolument génial !

— Bon sang chéri, réveille-toi un peu ! Louise n'a jamais parlé de ce qu'elle a vécu quand elle était responsable marketing ! Jamais ! Même pas à moi. Je ne sais rien de ce qui l'a mise à terre il y a un an. Et là elle balance en plein direct qu'elle va tout raconter ? Elle va me tuer !

— Ce type l'a poussée à bout tu crois ?

— C'est certain. Regarde-là ! On dirait qu'elle va l'étrangler. Tu peux déjà vérifier s'il reste de la place dans la rubrique obsèques de demain, on peut y ajouter le nom de type. Et moi qui pensait que c'était quelqu'un de bien..., soupira-t-elle.

— En quoi c'est mal de l'avoir mise au pied du mur ? Je ne suis pas. Peut-être que Louise avait finalement besoin de dire les choses.

— Elle a enchaîné à la question à propos son travail sur une idée de roman sur le harcèlement dans les entreprises du CAC 40. Quel lien miraculeux autre que son vécu m'aurait échappé ? Elle va me tuer.

— Tu n'y es pour rien Mia. C'est Louise qui a décidé de parler de ça. Et pour être honnête, je pense que si elle n'en était pas réellement capable, elle ne l'aurait pas dit. Elle aurait changé de sujet ou dit qu'elle ne souhaitait pas en parler.

— Peut-être qu'elle ne souhaitait tout simplement pas perdre la face ?

— C'est possible. Quelqu'un qui n'a pas le courage de se battre ne le fait pas. Crois-tu qu'elle aurait répondu ainsi il y a un an ? On parle de ta meilleure amie là ! Celle qui a vidé son appartement et quitté Paris pour fuir en moins de vingt-quatre heures.

— Tu as raison. »

Mia se laissa glisser dans les bras de son mari.

« Merci mon amour.

— Je t'en prie.

— Il n'empêche qu'elle va me tuer pour avoir eu cette idée d'interview.

— Je l'en empêcherai, va !

— Je reconnais bien là mon chevalier servant ! » pouffa-t-elle avant de l'embrasser.

 

Louise était furieuse. Furieuse et incroyablement triste. À peine les lumières des projecteurs avaient-elles été baissées qu'elle avait déjà sauté de sa chaise.

« Louise ! Attends ! »

Elle ne l'entendait pas. Elle ne voulait même pas le regarder dans les yeux. Elle manqua de se prendre les pieds dans les fils d'un des projecteurs qui lui fallut un cri d'alerte de la part d'un des projectionnistes.

« Louise ! Laisse-moi t'expliquer ! »

Elle fit volteface et s'écria, les yeux brillants de rage :

« M'expliquer quoi ? Tu t'es bien moqué de moi hier soir ! Avec ton baratin, tes yeux doux et tes propositions malhonnêtes.

— Malhonnêtes ? Louise ! Enfin ! Je suis désolé ! Je sais que tu as dû avoir l'impression que...

— Que quoi au juste ? D'être trahie ? Qu'on se moquait de moi ? D'avoir été manipulée ? Oui, c'est exactement ce que je ressens aussi ! Je suis ravie que nous soyons d'accord. Maintenant laisse-moi, il faut que j'aille me démaquiller. »

Elle ouvrit la porte de sa loge si violemment que les maquilleuses sursautèrent. Louise jeta un œil dans le miroir et se fit peur elle-même. Elle ne pouvait pas rester ici une seconde de plus ou elle hurlerait ! Elle attrapa prestement son sac et son manteau et, sans prendre le temps de se démaquiller comme elle l'avait annoncé, sortit de la pièce. Antoine essaya de lui barrer le chemin.

« Je n'avais pas le choix Louise ! Mon patron, tu sais, Gérard, tu l'as vraiment impressionné hier soir. Il m'a retenu longtemps jusqu'à ce que je lui dise ce que je savais sur toi. Il voulait que tu parles de ton burn out à l'antenne, que tu racontes combien les grandes entreprises sont ignobles avec leurs employés et... »

Louise se glissa sous son bras et courut dans le couloir. Elle s'enfuyait à tire d'aile. Plutôt être en enfer que de rester ici une seconde de plus! Elle voulait mettre les voiles et fuir loin, très loin, comme elle l'avait fait quelques mois plus tôt.

Elle dévala les escaliers du studio et fit claquer ses talons sur le sol ciré du grand hall de la chaîne télé. Tout était désert à cette heure-ci. Seul l'étage du journal télé semblait tourner à plein régime.

Le froid de décembre lui fit l'impression d'une claque en pleine figure. Les passants se pressaient autour d'elle et la bousculaient. Où était-elle ? Les visages passaient devant ses yeux comme d'étranges spectres qui lui semblaient familiers. Les murmures à mi mot la paniquaient. Est-elle folle ? Que cherche-t-elle ? Qui est cette fille ? La brume naissante lui laissa entr'apercevoir la silhouette d'Antoine au loin. Il fallait qu'elle parte !

Elle passa son téléphone devant la première borne de Vélib' qui se présenta et régla rapidement la selle. Peu lui importait qu'elle ait l'air d'une dinde juchée sur un bicycle, tant qu'elle touchait les pédales, au diable les apparences !

« Louise ! »

Trop tard, elle s'était déjà propulsée d'un coup de pied sur le boulevard. Alors que la cinétique semblait enfin lancée, elle risqua à regard par-dessus son épaule. Antoine, encore dans son costume de présentateur, criait son nom en faisait de grands gestes. Louise essuya les larmes que le froid - ce traître ! - faisaient couler sur ses joues rosées.

Elle avait fui.

Encore.

Les rues de Paris semblaient si vivantes la nuit. Sous les lumières dorées des décorations de Noël, Louise filait à toute allure. Elle ne voulait pas se retourner à nouveau, l'image d'Antoine était encore gravée sous ses paupières. Alors que les sapins et autres illuminations défilaient à ses côtés, Louise se redressa légèrement et ralentit l'allure. Et maintenant ?

Elle ne savait même pas où elle était. Elle aurait pu sortir son téléphone et lancer une application GPS mais s'arrêter de pédaler lui donnait l'impression qu'elle s'arrêterait de vivre. Non, elle ne pouvait pas. Elle était encore trop proche d'Antoine. Elle ne voulait plus jamais entendre parler de lui !

Elle bifurqua au carrefour suivant et appuya sur les pédales pour monter la légère côte. L'arc de triomphe en ligne de mire, elle se rappela l'interview. Qui était donc cette personne qui avait répondu avec autant d'aplomb aux questions ? Comment avait-elle pu inventer de toute pièce un mensonge aussi parfait et double de sens que celui qu'elle avait fait ? À croire que quelqu'un d'autre s'était emparé de son corps. Où était donc passé la petite employée discrète et fragile qui n'attendait que de la reconnaissance ? Elle venait de ruiner en quelques minutes sa carrière d'écrivain mais, curieusement, elle s'en moquait complètement. Elle avait réussi pour la première fois de sa vie à remettre une personne à sa place et de la plus belle des manières. Elle avait réussi à inventer un roman en dix secondes de réflexion devant les caméras. Vraiment, elle s'épatait elle-même.

Louise pouffa et tourna à droite. Elle leva le pied, laissant les roues suivre l'inclinaison naturelle du sol. Les Champs Élysées étaient plus beaux que jamais. Voir au loin la place de la Concorde lui fit un pincement au cœur. Non, il ne fallait pas qu'elle se souvienne de cette soirée. Ou plutôt si, elle chérirait le souvenir comme un moment hors du temps, comme celui où son cœur avait enfin recommencé à battre.

Alors que ses yeux se gorgeaient à nouveau d'eau et qu'une larme menaçait de perler à l'orée de ses cils, Louise changea à nouveau de direction en passant devant les Palais. Les lions du pont Alexandre III éclairés par le phare de la Tour Eiffel lui changea les idées. Comment osait-elle songer à autre chose qu'à la beauté de Paris la nuit ? Les touristes qui avaient bravé ce froid de décembre, prenaient des photos en se plaignant qu'elles n'étaient pas net. Tout était devenu flou pour Louise. Qu'allait-elle devenir maintenant qu'elle avait planté le présentateur télé de la première chaîne de France ? Il ne fallait pas être devin pour comprendre que son coup d'éclat lors du journal n'allait pas passer inaperçue. Et Mia ? Louise freina brusquement. Mia ! Qu'avait pensé sa meilleure amie de sa performance ? Elle allait la fouetter et la faire bouillir lentement dans la baignoire de leur appartement, elle était prête à le jurer ! Oui, elle la suspendrait ensuite par les orteils à la rambarde de leur balcon aux yeux de tous leurs voisins outrés. Voilà ce à quoi elle devait s'attendre.

Louise gémit en imaginant la scène. Les dorures des Invalides ne parvenaient pas à changer sa vision des choses. Mia avait été la première à croire en elle et elle, qu'avait-elle fait ? Elle avait merdé sur toute la ligne ! Même si elle s'était plainte quand Mia lui avait parlé de cette interview, elle savait combien c'était une opportunité en or pour elle et quelles difficultés son amie avait dû avoir pour l'obtenir. Et malgré ça, elle avait lamentablement échoué. Elle se sentait comme un ver de vase. Pire ! Comme un ver de vase séché !

Elle inclina le guidon à gauche et longea la Seine. Les guirlandes lumineuses lui donnaient maintenant la nausée. Aurait-elle détesté Paris à ce point si elle ne l'avait pas quitté à Noël un an auparavant ? Était-elle condamnée à détester la plus belle ville du monde toute sa vie ? La véritable question étant : allait-elle être malheureuse comme une âme sans racine toute sa vie ?

Louise freina doucement et déposa son Vélib' à la borne. Pédaler ne servait à rien. Mieux valait marcher, cela lui ferait du bien. Au moins, elle sentirait la blessure de ses ampoules, cela lui rappellerait qu'elle pouvait encore ressentir quelque chose.

Elle avait dépassé depuis longtemps l'île de la Cité quand son téléphone vibra.

« Allo ? souffla-t-elle, exténuée.

— Louise ? Où es-tu ? Sapristi ! On se fait un sang d'encre avec Charles ! Tu sais l'heure qu'il est ? »

Elle leva la tête. Le ciel ne lui semblait plus si noir. Quelques rubans rosés commençaient à clairsemer le tapis étoilé : c'était l'aube. Ainsi elle avait marché toute la nuit ?

« J'imagine qu'il est tôt, soupira-t-elle.

— Il est sept heures du matin ! Où es-tu ? Je viens te chercher !

— Je ne sais pas. J'ai arrêté de me repérer passé Notre-Dame.

— Regarde-ton téléphone tête de linotte ! »

Louise tapota l'écran de ses mains gelées et en quelques clics enclencha le GPS.

« Je t'envoie les coordonnées.

— Fais donc ça ! Et n'éteins pas ton téléphone ou j'appelle le GIGN ! »

Mia lui raccrocha au nez. Louise sursauta. Jamais Mia n'avait raccroché la première. Elle devait être dans une fureur noire. Elle s'en était douté, elle avait trahi sa meilleure amie en échouant lors de l'interview, elle lui en voulait à mort ! Louise aurait voulu pleurer mais ses yeux étaient trop secs. Elle avait l'impression d'avoir du sable dans le regard, tout était brouillé. Se rappelant que Mia lui avait dit qu'elle venait la chercher, elle se laissa tomber sur un banc et grelotta. Son corps lui faisait mal, ses muscles semblaient prendre un malin plaisir à se contracter comme s'ils allaient lui briser les os, même ses poils sensés lui apporter un peu de chaleur n'étaient que douleur. Elle aurait voulu se rouler en boule, là, sur ce banc, et qu'on la laisse tranquille. Louise voulait qu'on l'oublie, comme elle aurait voulu oublier.

 

Une main rassurante se posa sur son épaule et la voix douce de Mia lui dit :

« Allez, viens ma belle, on va en discuter au chaud. »

Louise leva les yeux vers elle et distingua la grimace de sa meilleure amie. Elle avait dû s'assoupir.

« Si tu pouvais me suivre rapidement, ça m'arrangerait, je suis en double file. »

Louise déplia ses jambes une à une, l'engourdissement commençait à la gagner et elle accueillit le bras de Mia avec reconnaissance. On aura dit une petite vieille avec un lendemain de fête difficile. Elle avait connu des gueules de bois plus sympathiques...

Mia lui accrocha sa ceinture comme elle l'aurait fait à un enfant et ferma sa portière en prenant garde à ne pas coincer son manteau. Elle fit rapidement le tour du véhicule, sauta derrière le volant et monta le chauffage à fond. Elle contrôla l'angle mort et se remit correctement sur la voie.

« Tu veux en parler maintenant ou on te sort avant tout de l'hypothermie ?

— Je préfère la seconde solution si tu n'y vois pas d'inconvénient, croassa Louise.

— On fait ça. »

Elle tapota son téléphone et appuya sur le raccourci du numéro de Charles :

« Chéri ? Nous sommes là dans cinq minutes. Peux-tu sortir des couvertures, des serviettes de bain chaude, monter le chauffage et préparer deux tasses de chocolat chaud ? Tu es un amour ! »

Elle raccrocha et se concentra sur la route non sans jeter des coups d'œil inquiets à sa meilleure amie. Les rues commençaient à se remplir de voiture et Mia slaloma entre les véhicules avec une aisance que confère l'habitude. Louise l'inquiétait et elle voulait au plus tôt désamorcer la bombe en lieu sécurisé.

Les lueurs de l'aube étaient plus vives, rendant la pâleur du teint de Louise plus flagrant encore. Mia eut un coup au cœur, tout allait-il recommencer ?

« Allez ma belle, débarrasse-toi de ces affaires et file sous la douche. Une douche bien chaude ! Les serviettes sont sur le lavabo, sers-toi ! Et je vais te chercher un de mes pyjamas. Tu sais, celui qui est en pilou que tu m'as offert à Noël il y a deux ans ? Tu vas l'adorer ! »

Mia avait pris la voix terriblement inquiétante d'une mère parlant à son enfant malade. Sauf que Louise n'avait rien de l'enfant. En l'entendant, Charles raffermit sa prise sur l'anse du mug qu'il tenait. Il allait falloir plus que du chocolat chaud... Il sortit le café du placard et compta les cuillères à verser dans le filtre.

 

Mia fouilla rapidement son placard et en ressorti le pyjama. Elle rejoignit Louise qui ne semblait pas avoir bougé d'un iota dans la salle de bain.

« Bon, faut-il vraiment que je te déshabille moi-même ?

— Je vais me débrouiller Mia, c'est bon. »

Sceptique, Mia quitta la pièce en ajoutant :

« Ne ferme pas la porte à clef ! »

Il ne manquerait plus qu'elle fasse un malaise sous la douche, tient !

 

« Alors ? s'inquiéta Charles. Elle t'a dit quelque chose ?

— Rien. Et pour tout t'avouer, je préfère autant qu'elle lâche les vannes ici plutôt qu'au beau milieu de la rue.

— Tu as raison. bien sûr. Il faut que j'y aille mais s'il y a quoi que ce soit, tu m'appelles !

— C'est ça, sourit Mia en le poussant vers la sortie. Allez, vas t'habiller. Et merci pour le café ! »

Alors que le soleil commençait à pointer le bout de son nez, Mia se dit qu'effectivement, elle allait en avoir bien besoin.

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