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Chapitre 4


 


« Quelle mine affreuse !


— Bonjour à toi aussi Mia...


— Ne t'a-t-on jamais appris à te démaquiller avant d'aller te coucher ? Tu vas faire peur aux enfants !


— Tu n'as pas d'enfant.


— Charles en est un, crois-moi. Surtout le matin ! »


Elle se servit d'une tasse de café qu'elle compléta d'une rasade de lait avant de s'asseoir sur une des chaises du bar et de demander en attrapant une tranche de brioche :


« Alors, cette soirée ?


— Mémorable. Je pense que c'est la soirée la plus dingue que j'ai vécue de ma vie !


— À ce point ? Tu es rentrée tard.


— Je suis certaine que si tu regardes sur les sites people que tu affectionnes tant, tu vas comprendre pourquoi.


— Là tu m'intrigues. »


Mia se laissa glisser de la chaise et se précipita sur son smartphone. Quelques secondes plus tard elle poussa un rugissement qui fit sursauter Louise.


« Qu'est-ce qu'il se passe ? bailla un jeune homme au visage encore endormi. Oh, salut Louise !


— Salut Charles !


— Ce n'est pas vrai ! Dis-moi que je rêve ! Oh mon Dieu ! Et... Oh mon Dieu !


— Tu l'as déjà dit.


— Je n'y crois pas ! Et sur la page d'accueil de Trucmuche Magazine aussi ! Et de... Louise ! Tu es la responsable marketing la plus dingue que j'ai connu !


— Merci !


— C'est un truc de folie ! Tous les plus grands journaux en parlent ! Notre maison d'édition est sur tous les sites !


— J'imagine que ma tête aussi..., grogna Louise.


— Je te fait griller une tranche ?


— Quoi ? Oui, s'il te plaît Charles.


— Tu as été parfaite ! Ils ont même mis ton nom, ton roman et ta maison d'édition ! C'est le meilleur lancement que je n'ai jamais vu en France !


— Mia, je crois que le café c'est trop fort pour toi le matin, chérie. Je vais plutôt te servir une camomille, soupira son mari en lui confisquant sa tasse.


— C'est complètement fou ! » poursuivit-elle comme si de rien n'était en sautillant sur place. « Il faut que tu me racontes tout. Absolument tout ! Jusqu'au moindre détail ! Tout, j'ai dit !


— Ta camomille, lui remit Charles, blasé.


— Merci chéri. Donc, Louise, nous t'écoutons !


— Elle t'écoute. Tiens, ta tranche de brioche. Confiture ?


— À la myrtille s'il te plait. Mia, est-ce que je peux finir mon petit déjeuner avant ?


Mia avait bondi, minaudé, supplié qu'elle lui raconte toute sa soirée jusqu'au moindre détail en rajoutant des exclamations et des mimiques dignes d'une pièce de théâtre aux bons moments. Charles semblait visiblement hésiter entre être affligé ou amusé par l'attitude de sa femme.


« Elle t'a vraiment dit ça ?


— Puisque je te le dis. Je ne l'ai pas inventé juste pour tes beaux yeux.


— Tu es romancière, tu es capable de tout je te rappelle !


— Je te raconte la pure et simple vérité.


— Je te crois. Alors c'est quoi son problème à ce type ? Il propose d'aller voir les illuminations et paf ! il s'évapore dans la nature ? C'est un peu bizarre, non ?


— Peut-être qu'il n'a pas encore trouvé chaussure à son pied ? suggéra Charles.


— Tout à fait chéri ! Peut-être que finalement c'est toi, Louise, l'élue de son cœur !


— Je ne compte pas aller voir les illuminations de toute façon.


— Quoi ? s'écrièrent Mia et Charles.


— N'insistez pas tous les deux, je ne tiens pas à réduire en miettes le peu de confiance en moi que m'a apporté cette soirée.


— Qu'est-ce que c'est que cette excuse minable ?


— Pour une fois je suis d'accord avec ma femme.


— Merci chéri ! Nous réglerons ça plus tard ! Revenons à nos moutons, ce soir tu vas battre des cils durant cinq minutes avec ton amoureux transi et tu comptes ensuite repartir comme si de rien n'était ?


— C'est ça l'idée en effet.


— C'est une idée complètement saugrenue !


— Mia, j'habite loin d'ici, je ne vais pas me lancer dans une histoire sans lendemain, ce n'est pas du tout moi !


— C'est cette histoire de fissures et de cœur en bandoulière qui t'a fait peur ?


— N...


— Avoue !


— Peut-être mais...


— Quand vas-tu enfin t'accorder un peu de paix Louise ? Tu n'es pas vouée à être misérable toute ta vie, si ? C'est Noël que diable ! La magie est partout en ce moment !


— Mia, si jamais tu parles de magie de Noël digne de ces téléfilms niais, je t'étouffe avec ta brioche !


— Sauf que j'ai raison ma belle ! Des touristes du monde entier viennent à Paris au mois de décembre en amoureux parce que c'est la ville la plus romantique du monde !


— Pas pour moi !


— Et pourquoi ? Oh par pitié Louise, arrête donc de penser que ta vie s'est terminée quand tu as été virée ! Plein de gens sont licenciés, arrête de t'apitoyer sur ton sort et rebondis !


— Qu'est-ce que tu crois que je fais ? Ce n'est pas en me criant dessus que je vais réussir à remonter la pente ! Mes parents ont essayé je te signale.


— Certes, excuse-moi, reprit Mia plus calmement. Ça ne sert à rien de s'énerver comme ça. Pourquoi ne veux-tu pas donner une chance à ce type au juste ?


— Je ne tiens pas à être une énième victime.


— Hum... Excusez-moi, interrompit Charles en levant la main timidement. Pourquoi est-ce que tu ne lui en parlerais pas ?


— À qui ? De quoi ?


— De tes doutes, à ce type. Si jamais il te propose à nouveau de sortir, explique-lui ce qui t'inquiète. Aussi crétins que vous nous trouviez, nous autres hommes, ne sommes pas non plus dénués de cervelle et de sentiments. Peut-être que lui aussi a eu une épreuve dans sa vie, un échec amoureux par exemple, et qu'il n'arrive pas se reconstruire ensuite. »


Le silence s'abattit sur la cuisine. Charles leva les yeux pour réfléchir, avala une gorgée de café et lança :


« Ouais, je crois qu'il est vraiment trop tôt pour que je sorte ce genre de conneries. Allez, à plus les filles !»


Mia et Louise échangèrent des regards interloqués.


« Aussi étrange que ça puisse paraître, ce que Charles vient de dire est la parole la plus sensée de toute cette matinée. Allez, fonce ma belle, tu n'as rien à perdre de toute façon, si ? »


 


Alors que les paroles de Charles et Mia trottaient dans sa tête depuis le matin, Louise s'accorda une pause en se promenant dans les rues du Marais. Elle avait toujours adoré ce quartier depuis qu'elle était enfant. Y revenir lui donnait l'impression de replonger dans son enfance. Elle marchait tranquillement jusqu'à l'île de la Cité et poussa jusqu'au quartier latin. Cette balade lui faisait toujours autant de bien ! Les cafés et les échoppes donnaient envie de vider son compte bancaire !


Elle poussa jusqu'à une vieille librairie anglaise pour s'acheter Gone with the Wind et se mit en terrasse après avoir commandé un Earl Grey et un carrot cake. Aussi anglais que cela puisse paraître, c'était des petits plaisirs qui lui avaient empli ses weekends de parisienne et qu'elle était heureuse de retrouver.


En lisant son roman sous les maigres rayons du soleil de décembre, Louise prit enfin le temps de réfléchir à ce que ses amis lui avaient dit. La remarque de Charles était sensée. Si Sam avait souhaité la prévenir, il restait étrange qu'Antoine ne souhaite pas s'attacher alors qu'ils avaient paru plutôt proches la veille au soir. Tout cela la laissait perplexe. Sam lui aurait-elle menti ? Elle paraissait pourtant sincère.


Elle se replongea dans sa lecture quand elle s'interrompit de nouveau. Le personnage lui faisait beaucoup trop penser à elle. Était-elle aussi en train de passer à côté de son Rhett ? La part de Scarlett O'Hara qui avait en elle n'était-elle pas trop têtue pour voir qu'elle avait sous ses yeux le véritable amour ?


« Vous avez l'air tracassée ma jolie », lui fit remarquer une dame très élégante qui s'était assise à la table d'à côté.


Si les rides cartographiaient son visage, il était pourtant difficile de lui donner un âge. Elle semblait avoir dans les quatre-vingt ans mais ses yeux pétillants de malice lui en auraient donné quinze.


« Auriez-vous besoin du conseil d'une vieille dame rodée aux caprices de la vie ? »


Au fond, pourquoi pas ? Louise ferma son livre avec force sans même noter la page et se tourna vers sa voisine.


« C'est à propos d'une copine à moi...


— C'est toujours pour une copine, rigola la vieille dame. Allez-y continuez.


— Ok, en fait c'est pour moi, vous avez raison. Je crois que j'éprouve un attrait certain pour un jeune homme qui semble me le rendre mais sa meilleure amie m'a prévenue qu'il agissait toujours ainsi avant de rejeter les femmes. Du coup j'hésite à vraiment me lancer. Vous voyez ? »


Elle n'était pas du tout certaine que sa voisine ait compris un traître mot de ce qu'elle avait dit, aussi fut-elle surprise d'entendre sa réponse.


« Si vous n'essayez pas, vous ne saurez pas ma mignonne. »


Elle resserra son écharpe au tour de son cou et ramassa son sac.


« Le soleil disparaît, ça se rafraîchit. Je vous laisse. »


Elle remit soigneusement sa chaise sous la table et fit quelques pas avant de revenir vers Louise.


« Croyez les paroles d'une vieille dame, ma mignonne, la vie vaut le coup d'être vécue. Si vous ne faites rien, rien de mauvais ni de bon ne vous arrivera. »


Louise était encore plus perturbée que le matin. Voilà que sa meilleure amie, son mari, un roman et une vieille dame lui disaient de se jeter à corps perdu dans une romance dont elle avait peut-être, après tout, tout inventé.


 


Le bureau du journal semblait encore plus encombré que la veille. Louise se sentait mal à l'aise. Elle avait l'impression que le tissu de sa robe allait se fusionner avec sa peau tellement elle avait chaud. C'était certainement le stress. Quoique le mot stress soit un euphémisme par rapport à l'angoisse qu'elle ressentait depuis qu'elle était partie de chez Mia. Son amie avait accepté de la déposer en voiture pour qu'elle "ne sente pas le métro" en arrivant. Force était de constater qu'une bonne session de marche dans le froid lui aurait remis les idées en place. Elle ne cessait de passer d'un pied sur l'autre en cassant ses talons sur la moquette. Elle avait l'impression d'être une lycéenne qui venait pour un stage d'observation et elle détestait ça.


« Madame Delettre ? Suivez-moi, je vais vous présenter notre équipe de maquillage. »


Louise se laissa guider jusqu'à ce qu'on la colle dans un fauteuil en cuir et qu'une nuée de petites mains se mettent à voltiger vers son visage avec des pinceaux et des houppettes.


« Je vous briefe rapidement. À huit heures moins dix, vous vous rendrez sur le plateau. On vous verra donc à la présentation des titres. Tout au long du journal vous resterez hors champ. Vous réapparaîtrez à la caméra en fin d'émission. On vous demandera alors votre point de vue sur l'actualité du jour et ensuite les questions habituelles vous serons posées. Des questions ?


— Quelle est l'actualité du jour ?


— Les grèves des transports.


— Parfait. Exactement ce dont j'avais besoin pour me mettre à l'aise », soupira-t-elle.


Les maquilleuses rirent sous cape en entendant sa remarque et reprirent leur travail une fois la responsable sortie.


« Ne vous inquiétez pas, lui dit l'une d'elle. Monsieur Valle vous mettra à l'aise immédiatement. Il est charmant ! »


Visiblement elle n'était pas la seule à l'avoir remarqué.


« Louise ? »


Elle sursauta, manquant de prendre un coup de pinceau à maquillage sur le nez.


« Antoine ? Je pensais qu'on ne se verrait que sur le plateau.


— Je suis venue te chercher. Au fait, la marche n'est pas trop laborieuse ? ricana-t-il.


— Ne m'en parle pas... J'ai vidé le tube d'arnica de ma meilleure amie. Son mari a laissé les fenêtres ouvertes toute la journée pour nous, je cite, "désintoxiquer". »


Les maquilleuses ne perdaient pas une miette de leur échange. Leurs regards passaient de l'un à l'autre comme pour suivre un match de tennis particulièrement ardu.


« Vous avez terminé avec Louise ? Je peux l'embarquer ? »


Antoine lui attrapa la main sous les gémissements et les chuchotements de maquilleuses qui devaient certainement les prendre pour des amoureux transis.


« Tu n'es pas obligé de te comporter comme ça au boulot, lui fit-elle remarquer.


— Comme quoi ?


— Comme si nous étions ensemble. »


Il suivit son regard vers leurs doigts entrelacés et sourit en la lâchant.


« Désolé.


— Menteur, chuchota-t-elle.


— Tu as raison, je ne suis pas du tout désolé. Au fait, est-ce que tu as quelque chose de prévu ce soir ?


— Antoine, surtout ne te vexe pas, mais je préfèrerais me concentrer sur mon interview. Si je ne veux pas me mettre à vomir devant des milliers de personnes en direct, je pense qu'il vaut mieux que je commence mes techniques de relaxation. »


Étonné, Antoine obtempéra et la laissa à sa sophrologie.


Une fois éloigné, Louise se sentit moins tendue. Elle avait l'impression que son attrait pour Antoine ruisselait de tout son être. Elle allait passer pour une idiote écervelée et transie d'amour à la télévision. Et elle n'avait toujours pas d'idée de roman ! Saperlipopette !


Elle se mit à faire les cent pas. Ça n'allait pas le faire, ça n'allait pas le faire. Elle savait depuis le début que c'était une très mauvaise idée que de suivre les conseils de Mia ! Mia n'était rien d'autre qu'une bombe à retardement et elle continuait à la suivre aveuglément alors qu'elle en avait conscience ! Elle n'était d'une idiote finie !


« Il faut que vous vous installiez Madame, il ne reste plus que trente secondes avant l'antenne. »


Louise se précipita vers la chaise haute qu'on lui montrait. Elle lissa les plis de sa robe pour se donner contenance et respira un bon coup.


« Plus que dix secondes. Neuf. Huit. Sept. Six. Cinq. »


Puis le décompte se fit à la main, le silence était total. Louise remit rapidement une mèche derrière son oreille droite et regarda Antoine qui venait d'afficher son plus beau sourire au prompteur.


« Mesdames, messieurs, bonsoir. Voici les titres du journal. »


Les nouvelles étaient toujours aussi déprimantes. Louise s'ennuyait à mourir en entendant les reportages se succéder. À croire que rien n'allait dans le monde... Si elle regardait ce genre d'émission tous les soirs, à coup sûr elle finirait dépressive !


Elle se retint de soupirer à plusieurs reprises, on lui avait répété que son micro restait branché pour éviter les problèmes techniques de dernière minute.


Antoine était la seule chose qui la tenait un tant soit peu éveillée. Quand on le regardait, tout semblait passionnant, il ne semblait y avoir que des scoops ou des personnes dignes d'intérêts. Était-ce pour cela qu'elle s'était attachée à lui aussi rapidement ? Peut-être que Sam avait raison après tout, Antoine était doué pour se faire aimer des gens, mais les aimait-il vraiment ?


« Ce soir nous accueillons Louise Delettre qui va nous parler de son dernier roman. Bonsoir Louise.


— Bonsoir Antoine.


— J'avoue que j'ai dévoré cette enquête, puisque c'en est une. D'où vous est venue l'idée d'un mineur assassinant une aristocrate ?


— J'aime les histoires classiques de personne pauvre et faible qui tombe amoureuse d'une personne forte et sûre d'elle. »


Antoine fronça les sourcils. Il semblait comprendre que Louise s'éloignait un peu du sujet de son roman.


« Au final je me suis dit, pourquoi la femme serait-elle toujours la personne faible ? Pourquoi les hommes n'ont-ils pas le droit d'afficher leurs propres failles ? Je suis certaines que beaucoup se reconnaitront dans mon roman d'ailleurs. »


Louise, fais attention à ce que tu dis.


« J'ai donc commencé cette histoire. Le fait que j'ai adoré les romans de Zola m'a certainement influencé dans mon choix. J'ai mené des recherches sur le milieu minier et il en est ressorti ce livre.


— Vous n'étiez pas auteur quand vous avez écrit ce livre, vous travailliez alors dans le marketing si je ne me trompe pas. »


Louise se recula un peu dans sa chaise. À quoi tu joues Antoine ?


« C'est exact, affirma-t-elle un peu sur la défensive.


— Pourquoi avoir quitté ce métier pour devenir auteur à temps plein ? »


Louise devint livide. Il n'avait pas fait ça ? Il osait parler de ses confidences faites la veille au soir devant des milliers de personnes alors qu'il savait combien c'était un sujet sensible ?


« Peut-être ne souhaitez-vous pas en parler ? »


Louise enrageait. Évidemment qu'elle ne souhaitait pas en parler ! Qu'il aille au diable !


Antoine eut un sourire en coin qui finit par mettre le feu aux poudres. Louise prit une grande respiration et transforma sa rage en un sourire hypocrite soigneusement étudié.


« Au contraire ! Je ne pensais pas que nous y viendrions si tôt dans l'interview mais c'est vous le journaliste. En fait, c'est l'objet de mon prochain roman, voyez-vous. »

Note de fin de chapitre:

Que va bien pouvoir inventer Louise selon vous ? Que pensez-vous de Charles et Mia ? Et de la grand-mère qui donne des conseils entre deux tasses de thé ?

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