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Chapitre 2

 

« C'est génial ! Regarde-moi ce décor de folie ! On se croirait au Pôle Nord ! Ils ont mis des guirlandes lumineuses partout ! Et du houx ! Et des flocons de neiges ! Et...

— Ça va aller Mia, je crois que j'ai compris l'idée. Ils ont mis une patinoire géante au milieu de la place de la Concorde pour une soirée caritative. Ils sont complètement tarés, grogna-t-elle plus bas. Ce n'est pas ça qui va arranger les bouchons.

— Louise, peux-tu, ne serait-ce qu'une soirée, profiter un peu de la magie de Noël ? S'il te plaît ! Je te laisse cinq minutes pour remettre tes zygomatiques en place et, quand je reviens avec un chocolat chaud, je veux que cette triste mine se soit éclairée d'un sublime sourire, d'accord ? »

Louise soupira en levant les yeux au ciel. Le chocolat chaud, il ne manquait plus que ça ! Elle acquiesça pour faire plaisir à sa meilleure amie. Mia avait toujours adoré Noël. Non pas que Louise détesta cette fête, elle lui rappelait trop sa descente aux enfers un an auparavant pour pouvoir pleinement s'en réjouir.

« Bonsoir ! Je ne pensais pas vous trouver ici ! »

Louise sursauta et se retourna quand une main se posa sur son épaule. Les lumières du chalet le plus proche d'elle miroitaient sur l'émail éclatant des dents du présentateur qu'elle avait quitté plus tôt.

« M. Valle ?

— Allons, je vous ai dit de m'appeler Antoine ! Qu'est-ce que vous faites là ?

— C'est mon amie Mia qui m'a traînée.

— Traînée ? Carrément ! rit-il. N'est-ce pas un brin dramatique ?

— Ma vie est une succession de tragédies actuellement, je ne suis plus à une près, sourit Louise un peu malgré elle.

— Ma boîte organise cette soirée de bienfaisance. On nous demande toujours de venir y faire de la figuration. Il paraît que c'est bon pour les paparazzis.

— Ma maison d'édition y participe, c'est comme ça que j'ai eu le pass. Mais ma première version était également la bonne.

— Je n'en doute pas. Vous êtes partante pour un tour de piste ?

— Genre comme au cirque ?

— Plutôt genre "Je me tiens à la rambarde". Je ne suis pas très à l'aise avec des patins à glace.

— Je vous suis ! »

Louise surpris le clin d'œil de Mia qui donna illico la deuxième tasse de chocolat chaud qu'elle tenait à la main au premier jeune homme qu'elle croisa.

« Alors, racontez-moi, comment c'est de venir à la capitale ? demanda Antoine en laçant ses patins.

— Moins horrible que je ne l'aurais pensé. Je connais bien cette ville. Le problème c'est plutôt d'y revenir.

— Comment ça ? »

Ils posèrent doucement les patins sur la glace et s'agrippèrent fermement à la rambarde en avançant aussi doucement que leur trouille le leur permettait.

« J'ai grandi ici. Mes parents y vivent toujours d'ailleurs. Mais j'ai quitté Paris l'an dernier.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas si j'ai envie d'en parler. C'est un peu sensible comme sujet.

— Je suis désolé.

— Bref, Mia m'a convaincue que faire l'interview avec vous était une formidable opportunité pour lancer ce livre et j'ai cédé. Plus facilement que je ne l'aurais pensé d'ailleurs.

— Et alors ?

— Il y a toujours autant de choses qui me font ne pas me sentir à ma place mais en même temps je sais que j'appartiens à cette ville, c'est assez difficile à expliquer.

— Je vous comprends un peu. Les grandes villes ont tendance à nous aspirer, à nous donner l'impression que nous faisons partie d'un tout.

— C'est ça. Je n'ai pas cette impression quand je suis en Bretagne, je sens que la nature y est plus forte, qu'elle me tolère et c'est aussi ce qui m'y plaît. Mais je ne pensais pas apprécier autant de revenir. Même si je sais que tout n'est pas réglé. »

Louise dérapa légèrement pour éviter d'écraser un enfant qui venait de se laisser tomber sur la glace. Antoine lui attrapa doucement le poignet pour l'empêcher de tomber.

« Ça va ? s'inquiéta-t-il.

— Oui, oui, c'est bon ! Plus de peur que de mal ! Vous avez l'air d'être plus à l'aise que moi avec vos patins en tout cas !

— J'allais souvent à la patinoire avec mes parents quand j'étais enfant. Il faut le temps que ça revienne !

— Et vous, comment êtes-vous arrivé jusqu'à la présentation d'un journal télévisé ? Ce n'est pas courant comme métier.

— Un concours de circonstance. J'étais journaliste, on a trouvé mon physique avantageux, on m'a proposé le poste. Rien de plus, rien de moins.

— Vous devez bien avoir des compétences journalistiques pour pouvoir faire ce métier, vous n'êtes pas mannequin après tout. »

Antoine laissa échapper un petit rire.

« J'aime bien votre point de vue Louise. Je crois que vous êtes la première personne à me dire ce que j'avais vraiment besoin d'entendre depuis des années. »

Louise resta silencieuse. Les paroles d'Antoine résonnaient étrangement en elle. Avait-elle aussi besoin d'entendre certaines choses pour s'autoriser enfin à être heureuse ? N'était-il pas temps pour elle de se délester de ce fardeau un peu trop lourd pour elle ? Déstabilisée par ses pensées, Louise se rattrapa au bras d'Antoine et lui sourit.

« En fait je crois bien que j'ai envie de parler de ce qu'il s'est passé il y a un an.

— Devant un chocolat chaud ? Je ne suis pas certain que nous gardions nos os en un seul morceau si nous restons plus longtemps sur cette patinoire.

— Avec plaisir. »

Louise compta les petites guimauves qui flottaient à la surface du lait.

« Alors, dites-moi tout ?

— Tout s'est installé petit à petit. J'avais travaillé dur durant mes études, sacrifié de nombreuses sorties, sauté des repas, perdu des amis de vue, mais j'avais enfin réussi. J'occupais le job que je voulais dans un de ces entreprises du CAC 40 qui me faisaient rêver. En fait, j'avais tout pour être heureuse, non ? J'avais un salaire plus que confortable, des vêtements très élégants, une voiture dont je n'avais que faire puisque je prenais les transports en commun, un appartement cossu dans un arrondissement prisé, mes parents racontaient à qui voulait l'entendre combien j'avais un métier parfait. Bref, tout était au mieux. On me confiait de plus en plus de missions importantes, j'étais ravie, on reconnaissait mon travail. »

Elle sirota un peu son chocolat pour se donner le temps de remettre un peu d'ordre dans ses pensées.

« Oui, je crois que c'est à partir de là que ça a commencé à déraper. Un jour je me suis demandé à quoi je servais réellement. Vous allez dire à faire prospérer l'entreprise, certes. Non, ce qui me tracassait c'était que si jamais un jour je devais justifier de mon utilité auprès de quelqu'un, qu'est-ce que je pourrais bien lui répondre ?

— Je ne vous suis pas, s'étonna Antoine.

— Les policiers protègent la population, les politiciens sont les garants de notre intégrité, les médecins sauvent des vies. Et moi ? Moi je ne servais qu'à lancer des campagnes de pub. Si la fin du monde nous menaçait, à quoi aurais-je bien pu servir ? »

Antoine resta interdit, comprenant un peu où elle voulait en venir.

« À rien. Je ne servais à rien mis à part mettre du doré et des paillettes pour que les gens paient plus cher des produits dont ils n'avaient probablement pas besoin. À partir du jour où j'ai eu cette pensée, je me suis empressée de faire comme si elle n'existait pas. Mais chaque jour, elle revenait, de plus en plus forte. Elle prenait une place prépondérante dans ma vie. C'en était rendu au point que j'avais du mal à respirer quand je me rendais au travail. Bien sûr les ventes se sont effondrées, j'ai fait des mauvais choix, et mon patron n'a pas tardé à me convoquer.

— Il vous a viré ? s'offusqua Antoine.

— Je vais vous faire la version courte : non seulement il m'a virée mais il m'a rappelé combien des filles comme moi il y en avait mille qui attendaient en bas de l'immeuble.

— Charmant...

— N'est-ce pas ? Sauf qu'il n'avait pas tort. Qu'avais-je de spécial pour croire que mon patron pouvait se permettre de tenir à moi au point de d'aménager mon poste de travail ou de me laisser le temps de me ressaisir ? Rien. Je n'étais qu'un rouage grippé dans un engrenage. Rien de plus, rien de moins.

— Vous n'êtes pas...

— N'en dites pas plus, l'interrompit Louise avec un sourire triste. La seule chose qui m'avait toujours définie était mon travail. Quand on me demandait de me présenter, je répondais toujours que je m'appelais Louise et que j'étais responsable marketing. Qu'aimais-je ? Quel était mon caractère ? Rien de tout ça ne m'est jamais venu à l'esprit en fait. Peut-être le problème était-il sous mon nez depuis le début. J'avais trop donné pour mon travail et mon travail me le rendait. Le lendemain j'ai quitté mon appartement, j'ai déposé mes affaires chez mes parents et j'ai pris le premier train qui quittait Paris de la gare la plus proche de chez moi. J'ai atterri en Bretagne.

— Eh bien, quelle histoire ! Mais comment êtes-vous devenue écrivain ?

— Le plus drôle dans tout ça, c'est que je l'étais déjà avant. Sauf que pour moi ce n'était qu'un loisir, une façon de m'évader. Un loisir que j'avais laissé végéter durant trop longtemps et qui avait fini par pourrir dans un tiroir. C'est ma mère qui a trouvé mon manuscrit et qui l'a envoyé à Mia. De fil en aiguille, ma meilleure amie m'a convaincue de signer un contrat avec sa maison d'édition et me voilà en train de prendre un chocolat chaud avec celui qui va m'interviewer demain soir au journal télévisé.

— Pour une histoire, c'est une histoire !

— Des histoire comme ça il y en a plein. Sauf que les personnes sont trop mal pour raconter leur descente en enfer. Souvent elles ne voient rien d'ailleurs, ce sont leurs proches qui remarquent les changements. Quand je me suis rendue compte que j'étais malade, il m'a fallu je pense trois bons mois de harcèlement de Mia et de ma mère pour que je me décide à aller voir un psychologue. »

Louise s'éclaircit la gorge qui était maintenant nouée. Les larmes aux yeux elle voyait les chamallows fondus troubles.

« Excusez-moi, cette discussion est en train de tourner à la tragédie grecque alors que nous devrions parler de dinde et de foie gras !

— Ne vous excusez pas, rit Antoine en sortant un mouchoir pour le lui tendre. Je suis désolé, je n'ai que des mouchoirs en papier.

— Il vous manque un mouchoir en soie dans votre panoplie du parfait gentleman. Merci !

— Qu'avez prévu pour les fêtes ?

— Eh bien, à vrai dire, je ne sais pas encore. Revenir à Paris constitue l'idée la plus stupide et la plus téméraire que j'ai eu depuis un an. Et vous ?

— J'aurais aimé vous inviter à regarder les illuminations un soir, ajouta-t-il tout bas en rougissant.

— Avec pl...

— Antoine ! Mais quelle surprise ! Vous, ici ? »

La mante religieuse du matin venait de sauter au cou du présentateur. Il en lâcha sa tasse qui répandit son contenu sur le manteau défraichi de Louise.

« Vous auriez dû me dire que vous veniez, nous aurions partagé la même voiture !

— Je... En fait... Je me suis décidé au dernier moment. »

Sam n'accorda pas un regard à Louise et glissa son bras sous celui d'Antoine pour l'attirer à part.

« Écoutez, je sais que cela dépasse nos heures de travail mais il faut absolument que je vous présente des personnes très importantes. Je vous ai déjà parlé de mon père ? »

Antoine acquiesça en glissant péniblement sur le sol humide, presque trainé de force par une Sam absolument divine dans son manteau fourreau rouge sublimé d'une écharpe en cachemire blanche qui faisait ressortir son teint d'albâtre. Louise aurait tout donné pour ressembler à cette fille ne serait-ce qu'une soirée !

Le manteau ruiné par une énorme tache, elle regardait s'éloigner Antoine.

« Pourquoi ton prince charmant est en train d'être enlevé par Blanche-Neige ? demanda Mia en la faisant sursauter.

— Je crois qu'elle doit lui présenter quelqu'un.

— Quelqu'un ? Mon œil ! Elle va faire quinze fois le tour de la place avant de dire que la personne a dû certainement partir...

— De toute façon je crois que ce type ne s'intéresse pas du tout à moi. Surtout après que je l'ai pris pour mon psychologue personnel.

— Tu as quoi ?

— Il se pourrait que je lui aie parlé de mon épisode de moins bien de l'an dernier.

— De ton burn out ?

— Moins fort !

— Quoi ? Appelons un chat un chat, tu as fait un burn out Louise, ce n'est pas une maladie honteuse ou vénérienne que je sache ? Arrête de planquer la poussière sous le tapis, il est grand temps que tu te reprennes en main ma vieille !

— Eh ! s'offusqua Louise. Mia !

— Ce type t'intéresse ? Il intéresserait tout le monde ! Maintenant à toi de lui prouver que toi aussi tu peux l'intéresser. Allez, bouge tes fesses !

— Mia, j'ai l'air d'une lépreuse à côté de cette fille.

— Oui, et elle le sait. L'apparence c'est une chose, mais tu crois vraiment que quelque chose de sérieux peut s'installer entre deux personnes qui soit uniquement basée sur l'apparence ?

— Mia... Ce n'est pas ça. C'est moi tu vois ? Cette fille, c'était la « moi » d'avant ! Une fille un peu jolie qui prenait soin d'elle et qui avait une confiance aveugle en ses capacités.

— Ok, Calimero, tu m'arrêtes ce psychodrame tout de suite. Avec des auto-flagellations pareilles jamais tu ne vas rebondir, crois-moi. Je ne suis pas aveugle et si je t'assure que ce type te dévorait des yeux, je ne mens pas. Tu l'as envouté, fasciné !

— N'importe quoi.

— Ne me prends pas pour une idiote, je sais qu'au fond de toi il y a un petit truc qui danse la rumba pour te dire de te bouger les fesses. Alors fonce ! Va prouver au monde entier que tu es la personne merveilleuse que moi je vois !

— Je ne peux pas faire ça.

— Donne-moi une seule bonne raison de ne pas te lancer. Une seule.

— Je ne suis pas prête pour ça. Et si ça marche ? On fera quoi ? On échangera vaguement des messages durant une semaine jusqu'à ce qu'il m'oublie et que je doive de nouveau noyer un chagrin quelconque dans un nouveau bouquin ? Tu sais très bien que je n'ai rien écris depuis un an.

— Ne change pas de sujet. On parle de sentiments là, pas de plan de carrière.

— Je ne peux pas revenir à Paris, Mia, c'est au-dessus de mes forces !

— Tu sais quel est ton problème ? C'est qu'il a toujours fallu que tu construises des plans. Des grand un, petit a, flèche, flèche. Des plans jusqu'à G. Tu avais toujours une solution de secours, une bouée de sauvetage. Je ne t'ai jamais vu faire quelque chose que tu n'aurais pas théorisé avant.

— Je n'aime pas l'imprévu.

— À ce degré là ce n'est pas de l'imprévu que tu as peur, c'est de la vie tout court. Le destin te met sur ta route un type sublime, qui prend le temps de t'écouter et qui semble en admiration devant toi, et la seule chose dont tu me parles c'est que tu ne peux pas revenir à Paris ? Va d'abord lui parler ! Arrache-le à la mante religieuse et impose-toi ! Il n'est pas question de savoir si tu habilleras ton troisième enfant en Catimini ou Sergent Major, il s'agit de savoir si tu veux te donner la chance de reparler à ce type en dehors de l'interview professionnelle que vous aurez demain.

— Mais je...

— Stop, coupa Emilia. Je crois que j'en ai assez entendu pour aujourd'hui. Je rentre. Charles doit m'attendre à la maison et on n'a pas trop le temps de se voir en ce moment. Il est temps que tu reprennes ta vie en main Louise. Jouer les petites filles victimes de la méchante sorcière ça n'amuse plus personne à notre âge. »

Elle posa brutalement sa tasse sur le comptoir et quitta la soirée en laissant Louise en plan.

La jeune femme était estomaquée. Sa meilleure amie ne lui avait jamais parlé comme ça. Mia avait toujours été là pour elle, elle avait été la seule et l'unique à la comprendre quand elle avait fui Paris un an auparavant. Et à l'écouter, Louise avait l'impression de passer pour une enfant gâtée qui se serait pris une remontrance. C'était désagréable et ça lui retournait l'estomac. Le chocolat lui laissait un goût écœurant dans la bouche. Était-elle réellement ainsi ? À se complaire dans son malheur qui n'en était finalement pas un ? Elle avait un boulot, elle avait repris un semblant de vie normale dans une autre ville et pourtant elle semblait toujours bloquée dans sa vie d'avant. Comme si elle avait cessé de respirer en décembre dernier.

Alors que le houx miroitait sur le bois des chalets, Louise grimaça. Elle se sentait horrible. Elle avait l'impression qu'elle venait de briser un lien précieux entre sa meilleure amie et elle, sans qu'elle ne sache quoi faire réellement pour y remédier.

Son regard se perdit dans la foule et s'arrêta sur Antoine et Sam. Mia l'avait appelée Blanche-Neige. Louise ricana. Ce n'était pas mal trouvé. Oui, la jeune femme était belle mais semblait cruellement manquer de confiance en elle à voir comment elle agrippait le bras d'Antoine pour l'obliger à la regarder. Soudain une idée folle traversa l'esprit de Louise. Elle ne vivait plus ici, elle n'avait quasiment aucune relation et ne reverrait certainement aucune des personnes présentes ce soir. Elle n'avait donc rien à perdre, si ?

Elle se précipita vers le responsable de la sono et lui fit signe d'approcher.

« Bonsoir, Louise, je suis une des organisatrices de la soirée. Malheureusement ma responsable a dû partir pour raison personnelle et elle souhaitait que nous organisions un petit jeu. »

Elle lui chuchota plus bas ce qu'elle avait en tête. À voir la mine déconfite du DJ, Louise fut convaincue que sa place lui était déjà réservée en enfer.

Note de fin de chapitre:

J'attends vos pronostics pour l'idée de Louise ^^.

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