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- Tu es à blâmer, Maria !

Emily avait pris place dans la cuisine de son amie. Celle-ci épluchait les légumes pour le déjeuner tandis que Susan, la cuisinière, pétrissait la pâte un peu plus loin.

- Si tu ne m’avais pas dit qu’il avait une conversation intelligente, je ne serais pas en train de chercher des aspérités à ses réponses plates.

- Je te rappelle qu’il faut être deux pour faire une conversation.

- Et J’admets que je n’ai plus la force de trouver des questions intelligentes. En tout cas, ta sœur ne semble pas en manquer…

- C’est normal. Pour une fois que nous recevons de la compagnie, ces demoiselles ont bien le droit de s’amuser.

- Est-ce vraiment un discours correct pour l’épouse d’un pasteur ?

Maria lui jeta une épluchure à la figure en guise de représailles.

- Je ne m’en plains pas. Tant que Julia et Amelia lui portent toutes les attentions du monde, je n’ai pas besoin de supporter sa présence.

- Je suis sûre qu’il gagne à être connu…

- C’est que tu ignores certaines choses, murmura Emily d’une voix exagérément grave, des choses terribles qui glaceraient ton cœur.

Maria souleva un sourcil sceptique.

- Il déteste Noël, lâcha-t-elle d’une traite.

- Non ! fit Maria d’un air choqué. Ce n’est pas très chrétien.

Emily éclata de rire et renvoya l’épluchure par-dessus la table. Elle saisit un couteau pour découper les légumes, pendant que son amie grommelait et se demandait comment il était possible de ne pas aimer Noël.

Emily continuait à rendre visite à son amie ou à accompagner son père dans sa tournée des métayers. La vieille Hannah se plaignait de ses souliers crottés quand elle revenait de ses escapades. Mais il n’y avait pas de meilleures façons de retrouver la terre de son enfance que de s’enfoncer dans sa boue et d’en avaler le vent. Emily se retrouvait en marchant. Dans la mécanique de ses muscles et l’effort de son corps, elle se sentait enfin elle-même, l’esprit clair et ouvert au monde.

Deux semaines avant Noël, un grand soleil brillait dans le ciel froid d’Angleterre. Emily enfonça son bonnet de paille sur ses oreilles et sortit tôt, comme à son habitude. Elle décida de gravir la colline qui surplombait le village. Le chemin était un peu plus long, mais il lui restait du temps avant le déjeuner. L’endroit, en hauteur, avait toujours eu une place spéciale dans son cœur. Quand elle était une enfant, c’était son terrain de jeux favori. Elle y accompagnait son frère et ne se lassait jamais de dévaler le flanc, les bras écartés, prête à prendre son envol. Evidemment, il y avait eu plus de chutes que de vol.

La caresse du soleil s’entremêlait à la griffure du vent. Le dénivelé alourdissait son pas et elle arriva au sommet toute essoufflée. La vue lui coupa le souffle. Une lumière dorée pleuvait sur les prairies qui s’étalaient à ses pieds. L’herbe, encore humide, ondoyait dans la fraîcheur matinale, animée d’une vie propre. Lové au creux de ce paysage, le village paraissait minuscule, comme les jouets d’un enfant.

Absorbée par sa contemplation, Emily trébucha et ne parvint à rétablir son équilibre que de justesse. Grand bien lui en prit : elle avait buté sur un corps et manqué de choir dessus.

- Vous !

Le lieutenant Colin Garvey se releva précipitamment et se confondit en excuses.

- Que faisiez-vous… commença Emily avant de se reprendre. Mes excuses lieutenant, je ne regardais pas où j’allais.

- Oh… Il n’y a aucune raison…

Ils échangèrent un regard gêné et restèrent un moment sans rien dire. Emily lissait machinalement les plis de sa robe tandis que le lieutenant époussetait ses manches. Elle se décida enfin à prendre la parole pour s’excuser une nouvelle fois et reprendre son chemin.

- Cette prairie me fait penser à la mer, dit-il soudain. Elle ondule. Comme la houle.

Emily regarda l’étendue herbeuse qui se mouvait sous le vent. Le soleil y faisait danser des reflets et le frémissement des brins dessinait une berceuse dans les airs.

- Lorsque que j’étais à Bath, j’aimais me promener sur la côte. Les flots gris me rappelaient cet endroit.

Le lieutenant se tourna vers elle. Il la considéra un instant avant de parler.

- Vous devez être heureuse de revenir ici.

Sur ces mots, il prit congé d’une révérence. Emily le suivit du regard tandis qu’il s’éloignait, la laissant à sa solitude. Le dos de sa redingote était maculé de terre. Cet aspect négligé contrastait avec l’or de ses cheveux. Il disparut vite, au détour d’une colline. Pourtant, il n’avait pas complètement déserté le lieu. L’atmosphère semblait retenir la marque de sa présence, une sorte d’élégance dans la retenue. Une impression qui ne quitta pas Emily alors qu’elle se replongeait dans la contemplation du paysage dont elle s’était tant langui.

Les jours qui suivirent, Emily rencontra à plusieurs reprises le lieutenant Garvey lors de ses promenades. Il offrait alors de l’escorter sur une courte de distance. Il ne restait jamais bien longtemps et elle retrouvait sa tranquillité avant même qu’elle ne lui manqua. Les premiers échanges furent laborieux, pleins de maladresses et de silences. Puis, le lieutenant lui parla de la vie au large, de la mer à perte de vue et de l’exiguïté des navires. Emily lui conseilla les sentiers à suivre pour découvrir la région. Comme il le disait lui-même, il n’était pas homme à rester enfermé et il cherchait sans cesse de nouvelles choses à voir.

- Je crois avoir fait le tour de ce qui peut se parcourir à pied, lui dit-il.

C’était la quatrième fois que leurs routes se croisaient et Emily éclata d’un rire franc.

- C’est bien présomptueux de votre part. Il vous faut y regarder à deux fois. Tenez, coupez par ce champ et rejoignez le bosquet, celui avant la demeure des Johns. Vous le trouverez complétement transformé.

- J’y étais il y a à peine trois jours.

- Vous y étiez dans la matinée. Le soleil est déjà à l’ouest et, si vous patientez, vous pouvez espérer un crépuscule flamboyant. Il n’y a pas de vent aujourd’hui, les arbres seront immobiles comme des statues.

Le lieutenant Garvey médita ces paroles pendant un moment. Puis, il la remercia et prit l’itinéraire qu’elle lui avait recommandé, tandis qu’elle poursuivait de son côté jusqu’au presbytère de Maria. Plus tard, il lui dirait qu’elle avait eu raison et qu’il avait découvert, sous la voûte des arbres et le ciel morcelé de couleurs, une cathédrale éphémère.

Ces rencontres, sous le sceau de la surprise les premières fois, commençaient à faire partie d’une forme de routine paisible. L’arrivée de son frère Robert fut comme une bourrasque.

Emily et sa famille prenaient leur dîner lorsque le trot d’un cheval résonna dans la cour. La vieille Hannah entra dans la salle à manger, les joues rouges d’émotion.

- C’est le petit Robert !

Le « petit Robert » avait quatre années et une bonne tête de plus qu’Emily. Quand elle s’approcha pour l’accueillir, il la prit par la taille et la fit tournoyer dans les airs. Il portait une forte odeur de cheval et de sueur. L’air frais, et peut-être un peu d’émotion, avait rendu ses yeux brillants. Puis, il salua Amelia de la même façon.

- Mes petites sœurs !

Robert embrassa ses parents et salua à la française, par deux bises sonores, la vieille Hannah qui le traita de « chenapan ». La famille rentra pour reprendre le dîner interrompu. Le cliquetis des couverts ne s’entendait plus dans le joyeux tintamarre qui avait envahi la pièce. Robert croulait sous les questions de sa mère, qui s’inquiétait pour sa santé, et celles de son père, préoccupé par ses finances, tandis qu’Amelia insistait qu’il y avait désormais suffisamment d’hommes dans les parages pour organiser un bal. Au milieu de ce raffut, Emily conclut en elle-même que, désormais, c’était vraiment Noël.

Robert montra un vif enthousiasme à l’idée d’Amelia et décréta qu’il n’y avait pas de meilleure occasion qu’un bal pour être dûment présenté aux invités de Mrs Ellis. Il fut enchanté d’apprendre que le village en organisait justement un et insista pour emmener ses sœurs faire des emplettes pour s’y préparer. Le jour venu, Emily rassembla donc ses cheveux sombres avec un ruban de satin, que son frère avait tenu à lui offrir. Elle portait une robe simple d’un bleu profond, rehaussé par l’écume de la dentelle.

La salle des fêtes réunissait une population disparate, vêtue de ses plus beaux atours. Il fallut un long moment à la famille Green pour saluer toutes leurs connaissances, une formalité dont Emily s’acquitta patiemment. La plupart de ces gens l’avaient connue alors qu’elle ne savait pas encore marcher. Une fois son devoir accompli, elle traversa la foule pour rejoindre Maria, dont le mari était en discussion avec son frère. Elles échangèrent les compliments d’usage – Maria assura à Emily que son ruban était du plus bel effet – et les deux jeunes femmes partirent bras dessus, bras dessous faire le tour des pièces.

Elle admirait les victuailles disposées sur un buffet, un assortiment de viandes froides et de légumes, quand elle vit le lieutenant Garvey qui s’approchait pour les saluer.

- Mrs Shepherd. Miss Green. J’espère ne pas interrompre votre conversation.

Elles firent une révérence.

- Au contraire lieutenant, répondit Emily, votre avis nous serait très précieux. Maria refuse de croire que la société de Bath est insipide.

- Je ne voudrais pas porter de jugement hâtif, commença-t-il prudemment. Mais, j’en ai fait l’expérience une fois et je n’en garde pas un souvenir agréable.

- Vous convenez que la société de ce soir est bien plus aimable, insista-t-elle.

- Sans aucun doute, fit-il avec un sourire aux coins des lèvres. Pour autant, les flots et quelques matelots auront toujours ma préférence. Il n’y a rien de tel que la liberté du grand large.

- Vous me contrariez, lieutenant. Pour ma part, je ne suis jamais aussi libre qu’ici, sur une terre dont je connais les secrets et parmi des personnes que j’estime. Mais je suppose que vous m’objecterez que je juge sans savoir…

- Je n’en ferai rien, Miss Green. Ce serait injuste, ajouta-t-il après une hésitation.

Quelques notes de musique dissonantes retentirent dans la pièce voisine. On accordait les violons.

- Veuillez m’excuser, dit le lieutenant Garvey. J’ai promis la première danse à Miss Julia. Je ne voudrai pas la faire attendre.

Il s’inclina poliment avant de s’éloigner. Les deux jeunes femmes observèrent son dos disparaître dans la foule.

- Ma sœur te fait de la concurrence, fit remarquer Maria. Emily se renfrogna.

- Je le lui laisse volontiers, je ne recherche pas son attention.

- Vraiment ? Je suis pourtant surprise de vous voir en si bons termes.

Maria fixa un regard inquisiteur sur elle.

- J’ai seulement été amenée à dépasser certains a priori

Elle leva un sourcil.

- … par le hasard de rencontres dans des circonstances un peu moins mondaines.

- Au point d’engager toi-même une conversation badine ? Je donnerai cher pour en avoir été témoin. Je pourrais te servir de chaperon, taquina-t-elle.

- N’aie crainte, ma très chère amie. Il n’y a rien d’inconvenant qui justifierait un chaperon.

Maria eut un petit rire.

- En tout cas, je suis heureuse que tu sois revenue à de meilleurs sentiments.

Georges et Robert vinrent les chercher pour la première danse et Emily réussit à entraîner son père pour la seconde. Les deux amies se rejoignirent pour reprendre leur discussion. Plus tard dans la soirée, Georges vint de nouveau inviter son épouse pour les deux danses suivantes. Emily resta sans partenaire et flâna, en échangeant quelques mots à l’occasion. Alors qu’elle se décidait à attendre son amie dans la salle des jeux, posant un regard désintéressé sur une partie de cartes, le lieutenant l’invita à danser, en la mettant en garde contre sa maladresse.

Il y avait une hésitation dans sa voix qui la fit sourire et elle considéra qu’elle était prête à y risquer ses orteils. Elle acquiesça donc d’un hochement de tête et posa sa main sur le bras qu’il lui offrait. Il devait tout juste avoir fini la danse précédente, car Emily pouvait sentir sa chaleur au travers du tissu de sa redingote. Ils rejoignirent les autres danseurs pour un quadrille. Le lieutenant n’avait pas menti : il n’était pas bon danseur. Mais il parvenait tout de même à suivre le rythme et semblait y prendre du plaisir. Son visage s’éclairait d’un sourire quand les pas de danse réunissaient les partenaires. De son côté, Emily était une bonne danseuse, mais l’élégance qu’elle aurait pu avoir était éclipsée par son caractère énergique.

- J’ai pensé que vous apprécierez un peu d’exercice, lui dit-il alors qu’ils se rejoignaient au centre.

- Vous commencez à bien me connaître, lieutenant.

- J’ai finalement eu l’honneur de vous rencontrer.

Emily fronça les sourcils tandis que les pas les éloignaient l’un de l’autre. Elle tourna avec un autre danseur avant de revenir vers lui.

- Nous avons été présentés il y a presque un mois.

- Je ne parle pas de ce dîner, mais de ce jour sur la colline, où je vous ai vue pour la première fois.

Emily leva les yeux vers lui. Son regard sombre, qu’elle avait jugé auparavant inexpressif, lui apparut sincère. Elle se souvint de la colline, de la lumière qui tombait sur le paysage et dans ses cheveux. Elle se remémora leur échange, bref, loin des soliloques qui gorgeaient les salons. Si peu de mots.

Elle tournoya sur elle-même avant de glisser ses mains dans les siennes.

- Je vous ai vu aussi, ce jour-là.

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