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Le lendemain, Emily sortit dans la matinée pour se rendre au presbytère. Celui-ci se trouvait à trois miles de chez elle, en coupant à travers champ. Le soleil était étouffé par l’étoffe épaisse des nuages et une lumière pâle tombait sur le paysage. Les herbes murmuraient sous le vent et, de temps à autre, la complainte d’un oiseau s’élevait au-dessus de ce chœur. Emily libéra ses boucles brunes pour accueillir l’air frais et vivifiant d’un mois de décembre. Son bonnet au bout du bras, elle arriva à l’habitation de son amie.

Maria l’avait sans doute vu arriver car Emily n’eut pas le temps de frapper que la porte s’ouvrit. Les deux jeunes femmes tombèrent dans les bras l’une de l’autre.

- Mon dieu, cela doit bien faire une éternité ! Regarde comme tu es toute crottée…

Le jupon d’Emily était constellé de boue. Sans lui lâcher les mains, Maria la conduisit à la cuisine. Elles restèrent un long moment sans parler, à se contenter de sourire.

Maria lui avait affreusement manqué, malgré leur correspondance régulière. C’était la première fois qu’elles restaient si longtemps aussi loin de l’une de l’autre. Même le mariage de Maria, il y avait de cela deux ans, n’avait eu que peu d’effets sur leur relation. Celle-ci avait parcouru sept petits miles pour passer de la demeure de son père au presbytère de son mari et les deux amies avaient pu continuer à se rendre visite aussi souvent qu’elles le désiraient.

- Je vois que je suis reléguée aux cuisines…

- Hors de question que tu mettes les pieds dans mon salon dans cet état ! s’écria Maria en riant. Je viens juste d’y mettre un tapis neuf. Et puis, nous sommes ainsi plus proches des gourmandises.

Emily et Maria avaient pris l’habitude de se retrouver dans la cuisine lorsqu’elles n’étaient que toutes les deux. La pièce avait toujours eu à leurs yeux une chaleur que le salon ne parvenait pas à offrir malgré ses coussins et sa cheminée. Les senteurs des herbes et les réminiscences d’un temps révolu apportaient une grâce ineffable qui enveloppait les deux amies, comme un secret partagé.

- Georges n’est pas là ?

- Il rend visite à un paroissien malade, pour lui apporter son soutien. Et Susan est sortie faire des courses. Tu devras te satisfaire de mon service et de ma compagnie.

Elle déposa deux tasses de thé sur la table et un bocal de biscuits.

- Je préfère le thé de Susan, mais je saurai me contenter du tien, moqua Emily.

- Mauvaise langue ! Alors, comment était Bath ?

- Aussi horrible que je te l’ai écrit. Comment sont les invités de Mrs. Ellis ?

- Je vois que les nouvelles vont vite. Ils sont très aimables.

- Existe-t-il seulement des personnes qui ne le soient pas à tes yeux ?

Maria leva ses yeux au ciel.

- Tu pourrais avoir un peu plus de confiance dans mon jugement !

- Puissent tous les jugements être comme les tiens et le monde n’en serait que meilleur !

- Tu pourras t’appliquer cette bonne résolution, et ce dès ce soir.

- Je crains de ne pas en avoir les ressources, soupira Emily d’un air dramatique. Après en avoir consommé avec excès, je crois avoir développé une allergie mortelle aux nouveaux visages.

- Ce serait fort dommage. Leur fils a une figure bien aimable, et une discussion intelligente.

- Un joli profil n’a que peu d’attrait à côté de la joie d’être en ta compagnie.

- Flatteuse !

Elles éclatèrent de rire et croquèrent dans leurs biscuits. Le goût des sablés fondit sur la langue d’Emily et elle savoura ce moment sucré.

- Je suis heureuse que tu sois de retour.

- Je suis heureuse de l’être.

- J’avais hâte de te montrer mon nouvel ouvrage de broderie.

- Je pars toute une année et tu n’as rien d’autre à me montrer que des points de croix !

Avec un sourire, Maria s’éclipsa un instant et revint avec un carré de tissu.

- C’est une couverture.

- C’est un peu petit, fit remarquer Emily en examinant le travail. Cela couvre à peine mes mollets…

Elle s’interrompit.

- Ou… une minuscule créature.

Elle porta son regard sur le ventre de son amie.

- Tu as…

- Oui.

- Oh.

Faute de mots, Emily fit de grands gestes avec les mains pour exprimer sa surprise.

- Amelia ne m’a rien dit.

- Nous ne l’avons pas encore annoncé. Mais, je ne pouvais pas te cacher une telle information. Je veux que tu sois comme une tante pour cet enfant.

- C’est promis.

Emily prit la main de Maria entre les siennes.

- J’amuse grandement les enfants. Je suis sûre que le tien va m’adorer.

- S’il ressemble à sa mère, il ne restera pas indifférent à tes pitreries.

Emily tira puérilement la langue.

- Je vais demander à Julia d’être sa marraine, reprit Maria en l’observant attentivement. C’est important pour elle. Tu comprends ?

- Oui, c’est normal que ce soit ta sœur. Ne t’inquiète pas, je n’ai pas besoin d’un titre pour aimer ton enfant.

- Je sais, fit Maria en souriant. Maintenant, dis-moi ce que tu comptes porter ce soir.

Les deux jeunes femmes continuèrent à bavarder, toutes à la joie de leurs retrouvailles, jusqu’au retour de Georges. Emily en profita pour féliciter les futurs parents. Puis, elle prit congé, avec la certitude qu’elle était en retard pour le déjeuner.

A l’approche du dîner, Amelia se montra de plus en plus intenable et Emily ne pouvait s’empêcher de la taquiner.

- Je ne t’avais encore jamais vu aussi coquette pour un dîner chez Mrs. Ellis !

- Garde ton sarcasme et donne-moi plutôt ton bonnet au ruban rouge. Il ira très bien avec ma robe.

Quand Amelia fut enfin prête, il fallut encore admirer sa tenue et écouter ses explications sur ses choix vestimentaires. La vieille Hannah lui avait rapporté une brindille de houx qu’elle avait fixé à son bonnet et qui avait un certain charme.

- Tu apportes Noël et tu es adorable !

Sa petite sœur échappa à sa tentative d’embrassade, en arguant qu’elle allait froisser sa robe, et toute la famille prit place dans la calèche.

Mrs. Charlotte Ellis habitait dans un domaine assez reculé. Le temps du voyage fut ainsi consacré à des chamailleries sororales, sous les soupirs de leurs parents. Même si elles avançaient en âge, certaines habitudes ne se perdaient pas. A leur arrivée, la famille traversa rapidement le froid du crépuscule pour être introduite dans le salon. Georges et Maria était déjà arrivés et Emily échangea un sourire avec eux. L’hôtesse vint les accueillir et s’empressa de l’enlever pour la présenter à ses invités.

Emily suivit docilement alors que Mrs. Ellis la conduisait vers un groupe de trois personnes. La femme avait une silhouette longiligne, accentuée par un cou de cygne. Elle portait une robe simple, mais la coupe était élégante et le tissu de qualité. Une plume trônait sur son turban. Si elles se ressemblaient beaucoup en apparence, Mrs Garvey se montrait enjouée et bien moins austère que sa sœur. Elle avait la manie de complimenter tout ce sur quoi son regard se posait et ses yeux vifs passaient sans cesse d’une chose à l’autre. La différence de caractère expliquait sans doute la longue séparation entre les deux sœurs. Sur le visage inexpressif de Mrs. Ellis, Emily crut néanmoins déceler une légère inflexion ascendante de sa bouche.

Son époux lui ressemblait. Il était aussi de grande taille et avait le rire facile. A la moindre occasion, il racontait des plaisanteries que lui seul comprenait. Leur fils était aux antipodes du couple. Par comparaison avec ses parents, il paraissait petit et son calme se teintait de morosité. Il avait certes les boucles blondes de sa mère, mais ses yeux étaient sombres et indifférents.

- Je vous présente leur fils, le lieutenant Colin Garvey. Il vient de rentrer d’une mission en Méditerranée. Miss Emily Green n’a pas pu se joindre à sa famille lors du précédent dîner, car elle était en séjour à Bath.

Emily dut retenir une grimace à l’ouïe de ce parallèle malheureux.

- Avez-vous apprécié votre séjour, Miss Green ? demanda-t-il poliment.

- Beaucoup, mentit-elle.

- Le voisinage de la mer peut rendre un rien plus agréable.

Son regard indéchiffrable était posé sur elle. Elle pensa à la Méditerranée, qui devait être bien plus bleue que l’Atlantique. Elle pensa à la vacuité de la société de Bath, aux conversations vides et aux promesses creuses qui emplissaient les salons. Elle pensa à sa chère campagne natale, bien loin du littoral. Parmi toutes ses pensées, elle ne trouva pourtant pas une seule réponse convenable.

Du coin de l’œil, elle vit que les parents de Maria venaient d’arriver et elle s’excusa pour aller les saluer. Elle était si heureuse de retrouver des visages familiers qu’elle se montra excessivement aimable envers Julia, souriant même à ses remarques acides. Il existait une ancienne rivalité entre les deux jeunes filles, au cœur de laquelle se trouvait l’amitié de Maria. Ce répit fut néanmoins de courte durée. On sonna le dîner et Emily découvrit qu’elle avait été placée entre le général Garvey et son fils.

Le contraste était flagrant et elle était prise entre deux atmosphères contraires. Elle avait à sa gauche un bavardage incessant, le général Garvey ayant la grande habileté de tenir les deux bouts d’une conversation, tandis que sa droite baignait dans un silence pesant. Le lieutenant Garvey mangeait méthodiquement en concédant des réponses brèves aux questions de Julia, qui était à sa droite.

Lorsque cette dernière fut accaparée de l’autre côté, Emily se résigna à faire la conversation.

- La région vous plaît-elle ? Vous semblez… triste, finit-elle maladroitement.

Il se tourna vers elle.

- C’est seulement cette période de l’année que je n’apprécie guère.

- Le froid de décembre ? Je suppose que vous êtes habitué à des climats plus doux.

Il hésita avant de répondre.

- Noël est une période pleine de superstitions, que je ne porte pas dans mon cœur. Mais, vous ne semblez pas non plus particulièrement heureuse, lui renvoya-t-il.

Emily pinça les lèvres. Elle ne pouvait décemment pas lui avouer que leur présence la gênait, pour des raisons qu’elle ne trouvait pas elle-même rationnelles.

- Nous avons fait un long voyage, je suis encore un peu fatiguée.

De l’autre côté, Julia reprit ses questions et ils n’échangèrent plus un mot de la soirée.

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