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Notes d'auteur :

Texte écrit durant la nuit HPF d'octobre 2019

Le cri

 

oOo

 

Lucie avisa une nouvelle fois sa voisine de table et amie qui plissait des yeux pour se concentrer avant de reporter son attention sur sa propre feuille, gravant maladroitement les lettres du schéma que leur professeur complétait au tableau. Léna était pâle, encore plus que d'ordinaire et ses veines saillantes sous sa peau pulsaient, davantage encore que la veille. Son corps pompait péniblement le sang circulant s'épuisant seconde après seconde face au manque évident de carburant que sa propriétaire lui fournissait. Lucie se tendit un peu plus en entendant sa respiration dont elle tentait de maîtriser les saccades. Léna ne tiendrait pas la fin du cours sans s'écrouler, elle s'en voudrait et tout serait alors pire. Lucie le savait et à cette simple pensée le fracas de son sang dans son crâne s'intensifia. Elle voulait hurler, mais elle n'en ferait rien.

 

«Tu peux lire s'il te plaît, lui demanda d'une toute petite voix Léna dont les mains s'agitaient inconsciemment.»

 

Lucie s'exécuta en serrant les dents. Elle avait promis d'arrêter les remarques. Elle avait promis d'arrêter de se mêler de ce qui ne la regardait pas et échappait à son contrôle. C'était dur, mais elle l'avait promis. À l'intérieur de la poche de son blouson, les sachets de sucre devenaient incandescents dès qu'elle les effleurait des doigts. Elle avait pris cette habitude depuis plusieurs semaines, depuis le premier vrai malaise de Léna, celui qui avait failli lui faire exploser la tête tant sa tension était montée d'un seul coup. Celui qui aurait dû changer quelque mais n'avait eu aucune conséquence. Léna avait pris le sucre que Lucie avait oublié de jeter de son plateau- repas et elles n'avaient pas échangé un mot de plus. Lucie savait que la situation n'avait rien de normal. Que donner ponctuellement un coup de fouet au métabolisme de Léna ne résoudrait pas le problème de son absence d'alimentation, mais elle ne pouvait rien faire de plus. Le sucre pesait lourd au fond de sa poche, comme une responsabilité qu'elle n'aurait jamais dû endosser, comme un mensonge fait aux adultes et aux médecins de Léna. Une honte. Une preuve d'amitié farouche ou de trahison.

 

«Tout va bien Lucie? Tu es toute pâle, s'enquiert la voix monocorde de Léna.

 

- C'est l'hôpital qui se fout de la charité, grogna la jeune fille en réprimant sa folle envie de s'enfuir en courant.

 

- Lucie...

 

- Oui, oui, ça va. Je suis juste un peu fatiguée.

 

- Tu devrais te reposer, indiqua-t-elle, la mine soucieuse. Tu as vraiment l'air à bout de nerfs ces temps-ci.»

 

«C'est sûrement dû au fait que ma meilleure amie meure sous mes yeux depuis trois mois et que je ne peux strictement rien faire pour cela, hormis l'empêcher de s'enfermer dans les toilettes pour vomir et lui filer le fond de mes poches quand elle menace de s'écrouler!» voulut-elle hurler. Mais elle resta muette, ferma les yeux et se concentra sur les battements acharnés de son cœur, sentant avec horreur les pulsations dans tout son corps. Elle ne tiendrait pas. Elle ne pouvait pas tenir.

 

«J'ai mal dormi, c'est tout. Je me reposerai ce midi chez Alex.

 

- Tu le vois toujours? la questionna Léna sur un ton de reproche.

 

- Oui.»

 

La jeune fille hocha négativement la tête.

 

«Tu ne devrais pas, tu sais. Il te met de drôles d'idées en tête.

 

- Je fais attention, riposta-t-elle. Et puis, cela me détend de lui parler.

 

- Tu pourrais aussi me parler à moi. Tu es secrète ces temps-ci, Lucie.»

 

«Parce que je ne peux décemment pas te dire que si je suis aussi mal c'est de ta faute.» songea-t-elle.

 

«Ce sont tes parents?

 

- Non.»

 

Son ton était plus glacial qu'elle ne l'aurait souhaité, elle était au bord du gouffre, prête à craquer, à exploser et laisser s'échapper les larmes de douleur qui noyaient sa poitrine un peu plus chaque jour lorsqu'elle apercevait le corps décharné de son amie alors qu'elles se changeaient dans les vestiaires.

 

«C'est à cause de moi?»

 

La douleur. Sourde, traîtresse, horrible. Puis le silence, assassin. Le cours s'acheva sans aucune autre parole et l'assourdissement perdura jusqu'aux grilles du lycée.

 

«Tu le sais, Lucie, n'est-ce pas, que tu es ridicule?»

 

La jeune fille se tut rongeant ses lèvres de ses dents, goûtant le sang salé qui s'immisçait dans sa bouche. Résister. Ne pas flancher, garder au fond d'elle-même les larmes et les sanglots d'impuissance. Ne pleurer que chez Alex.

 

«Ce sera bientôt fini de toute façon, tu verras.»

 

Les yeux lui piquent, son corps entier la brûle.

 

«Tu comprends, tout ira bientôt bien selon mes dernières analyses.»

 

Lucia baissa les yeux puis les releva, ruisselants.

 

«Comment peux-tu dire une chose pareille? bredouilla-t-elle.

 

- Ce n'est pas important.

 

- Si.

 

- Non, je vais très bien.

 

- Non.

 

- Tu avais promis de ne pas juger.»

 

La déception se lit aisément dans le regard de Léna. Elle n'avait pas tort sur le fond.

 

«Je ne juge pas. Je ne peux juste pas m'empêcher de ressentir.

 

- Tu seras bientôt soulagée du poids que je suis pour toi.»

 

Lucie étouffe, ses jambes veulent fuir, son cerveau juste s'éteindre.

 

«Non, sanglota-t-elle. Non, non, NON!»

 

Ses cris attirèrent l'attention des autres élèves qui leur jetèrent des regards interloqués.

 

«Je ne veux pas que tu meures, souffla-t-elle entre ses lèvres tremblantes.

 

- Je ne t'ai pas demandé ton avis! répliqua Léna, tranchante et déterminée comme toujours.»

 

Les larmes de Lucie l'empêchèrent de voir celles qui perlaient sous les yeux de Léna. Les corps des adolescentes, en tension l'une vers l'autre demeuraient figés, incapable du moindre pas qui pourtant était réclamé par leurs âmes emmêlées. Puis, la plus âgée tourna les talons et Lucie se mit à courir dans la direction opposée. Elle traversa la ville d'une traite, sourde aux klaxons des automobiles qui freinaient de justesse pour l'éviter, aveugle aux passants qu'elle bousculait. Quatre à quatre, elle monta les marches de l'escalier, avec ses dernières forces elle frappa à la porte d'Alex, se rua dans ses bras lorsqu'il lui ouvrit, manquant de le faire tomber, et laissa s'échapper toute la tension accumulée durant les dernières heures, évacuant chaque unité sous des torrents de larmes. Lorsqu'enfin tout son corps fut relâché elle articula les mots qu'elle refoulait au plus profond d'elle avec honte. Elle n'avait jamais su le dire, à personne, et pourtant elle le ressentait, chaque jour un peu plus fort.

 

«Je ne veux pas qu'elle meurt, putain! Je ne veux pas qu'elle se tue. Je ne veux pas! Je l'aime, Alex, c'est ma meilleure amie, elle meurt et je ne peux rien faire.»

 

Une main passa dans ses cheveux, caressa les mèches collées par la sueur et les larmes sur son visage et descendit vers son dos, le frottant avec vigueur. Terrassée par la fatigue et enfin détendue par l'épuisement, Lucie s'endormit.

 

oOo

Note de fin de chapitre:

Il n'y a pas de cri plus déchirant que celui qui meurt étouffé dans le silence.

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