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Attablée au bar de la cuisine, Molly jouait distraitement avec la cuillère dans son bol de céréales.
Elle n'arrivait pas à décider de ce qu'elle devait penser de cette opportunité. Norah était déjà partie travailler hier soir quand elle était rentrée, et ce matin Molly attendait impatiemment qu'elle rentre pour lui demander conseil.

Elle n'eut pas à attendre très longtemps. De retour de la caserne de bonne heure après sa garde, Norah franchit la porte d’entrée de l’appartement et gagna la cuisine en passant une main dans sa cascade de cheveux bouclés, tout en mettant l’autre devant sa bouche pour étouffer un bâillement.

— Je ne crois pas t'avoir déjà vu aussi matinale pendant un jour de repos, fit-elle remarquer après avoir caressé Basilic le lapin qui mangeait tranquillement dans sa cage.

Norah attrapa des toasts fraîchement sortis du grille-pain et se versa une généreuse tasse de café avant de s’asseoir à côté de son amie.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle à Molly en la regardant dans les yeux. Les deux filles se connaissaient depuis l'école primaire, depuis le temps elle savait deviner mieux que personne les humeurs de sa meilleure amie.


Molly poussa un long soupir et lui expliqua toute la situation. Après l'appel d'hier, Sophie Davis lui avait envoyé des informations complémentaires sur le contrat. C'était la compagnie Hudson qui recherchait quelqu'un à la dernière minute, et pour terminer leur grande campagne publicitaire de Noël.
Molly avait demandé à Sophie Davis d’avoir la nuit pour réfléchir et lui avait promis de lui donner une réponse avant huit heures ce matin. Et elle n’était pas plus décidée qu’ hier soir.

— Tu me connais Norah, j'ai déjà trop donné avec tous ces trucs idiots sur Noël. Je ne veux pas avoir à faire la promotion de ce genre de chose.

— Tu n'en fais pas la promotion, tu ...participes juste en te tenant en arrière-plan.

Molly haussa un sourcil, aucunement convaincue. Norah avala une nouvelle gorgée de café et tenta de reprendre son argumentation.

— Oui, c'est pour des pubs de Noël et alors ? Ça te changera du café, tu n'arrêtes pas de dire que tu aimerais partir au plus vite du Jerry's. Ça ne dure pas longtemps, et tu pourras mettre de l'argent de côté. Tu n'as rien à perdre Molly, sautes sur l’occasion.


Cette fois-ci, Molly jouait avec une mèche de ses cheveux bruns, comme elle le faisait toujours quand elle était nerveuse. Elle savait que Norah avait raison, le travail au Jerry's était censé être un plan provisoire qui s'éternisait de plus en plus.
Depuis la fin de ses études à la faculté des beaux-arts de l'Illinois, aucune de ses tentatives pour percer dans ce milieu n'avait vraiment abouti et Molly s'était retrouvée à enchaîner les petits boulots.
Elle n'avait pas perdu espoir de vivre de son art, et de devenir une illustratrice reconnue, mais elle avait dû se contenter jusqu'à présent de quelques petites commandes à droite et à gauche. Et elle devait l'avouer, travailler au Jerry's n'était pas l'idéal, mais cela avait un côté rassurant. On avait besoin d’elle là-bas.

— En plus, tu auras l'occasion de travailler pour la compagnie Hudson, tu ne peux pas refuser ça, reprit Norah avec une pointe d'excitation dans la voix.

— Moui, répondit Molly évasive en plongeant son regard dans son bol de céréales.

— Ne me dis pas que tu ne connais pas ?

— Je devrais ?

— C'est juste l'une des plus grosses compagnies du Midwest, et la plus célèbre société de Chicago. La rénovation de l'hôpital pour enfants, les distributions de cadeaux dans les foyers et les refuges pour les enfants des familles démunies, ça fait la une des journaux tous les ans, comment tu peux ignorer ça depuis le temps que tu vis ici ? lui révéla Norah surprise, et un peu dépitée.

— Oui, ça me dit vaguement quelque chose, affirma Molly pour qui la télé était presque plus un élément de décoration qu’un objet du quotidien.


Norah secoua la tête, un demi-sourire aux lèvres. Molly était égale à elle-même depuis qu'elle la connaissait, toujours dans son monde et n'accordant qu'une attention minime à ce que le commun des mortels considérait comme populaire.

— Quand dois-tu donner ta réponse ?

— À quelques minutes près, maintenant, répondit Molly en regardant son téléphone.

— Une chance que tu ne travailles pas aujourd’hui.

La jeune ambulancière défiait maintenant Molly du regard, fière d’avoir un argument de plus à faire peser dans son côté de la balance. Elle aimait Molly, mais savait également que son amie avait parfois besoin d’un bon coup de pied aux fesses pour se décider et avancer dans la vie. Et elle n’aurait aucune hésitation à être ce coup de pied, elle appellerait cette madame Davis elle-même s’il le fallait.

Et Molly le savait aussi.

La détermination de Norah était sans failles, que ce soit dans son travail ou dans sa vie privée. Et à cet instant, Molly voyait briller dans le regard de sa meilleure amie la même lueur que l’été de leurs 16 ans, quand Norah avait décrété que c’était le moment parfait pour un tatouage sans le consentement parental.
Le papillon qu’elle avait en haut de la cuisse était témoin de celle des deux qui avait remporté le débat.

— Ok, ok, je l’appelle, capitula finalement Molly en détournant les yeux au ciel. Je déteste quand tu fais ça, ajouta-t-elle en pointant un doigt accusateur.

Norah se contenta de lever un poing au ciel en faisant un tour sur elle-même sur le tabouret du bar.

Molly se saisit de son téléphone dans sa poche et composa le numéro fébrilement. À côté d'elle, Norah levait les pouces en signe de soutien.
Le téléphone ne sonna que quatre fois avant de répondre, mais ce temps lui parut plus long que jamais.

— Allô, Madame Davis ?

*****



Ravie de la réponse de Molly, la directrice de l'agence lui avait donné une adresse à laquelle se rentre l'après-midi même, juste après le déjeuner. Elle signerait le contrat là-bas, et commencerait à travailler dans la foulée.
Ce contrat n’était censé être qu’un à côté, pourtant Molly ne pouvait se décrocher de la boule qui lui nouait l’estomac. À présent elle se trouvait dans la rame de métro qui la menait au centre-ville, et elle se surprit même à arranger sa frange en regardant son reflet dans la vitre.

Pour l’occasion, elle avait fait un effort vestimentaire.Plus que d’habitude en tout cas. Sous son manteau en laine, elle avait enfilé un jean noir “qui moule ce qu’il faut, mais pas trop” comme elle aimait le dire et une blouse fluide pastel. Elle avait attaché ses cheveux en chignon au sommet de son crâne, seul moyen réellement efficace pour les discipliner, et avait même sorti l’eye-liner et le mascara.
Même si elle ne devait pas travailler longtemps pour la compagnie Hudson, Molly espérait tout de même faire bonne impression.

Une fois sortie du métro, Molly dut encore zigzaguer à travers une foule compacte dans les rues du quartier du Loop, le quartier d’affaires de Chicago.
Aujourd’hui, le vent glacial avait pris un peu de repos, et le soleil brillait derrière quelques nuages paresseux. En levant les yeux au ciel, on distinguait aisément la Willis Tower qui se découpait dans le ciel bleu, dominant le quartier de son imposante silhouette.
Dans les rues, les lampadaires et les façades s’étaient parés de guirlandes et de rubans qui s’illuminaient à la nuit tombée. Ici et là, des hauts-parleurs diffusaient aléatoirement des chants de Noël ou les dernières chansons à la mode.

Les bureaux de la compagnie Hudson, gérée par la famille éponyme, se trouvaient au cœur d’un vieux building en pierre beige devant lequel trônaient deux immenses sapins lourdement décorés.
Molly se laissa ouvrir la porte par un portier en costume, puis s’engouffra dans le bâtiment.

Quelques pas après être entrée, elle trouva un bureau d’accueil où une standardiste en tailleur parfaitement manucurée la redirigea vers un bureau dans un couloir adjacent, où quelqu’un pourrait la recevoir. Molly y avança à petits pas, impressionnée par le sérieux qui régnait dans ces lieux, même si les locaux avaient été décorés avec soin pour l’occasion.
De la part d’une entreprise de fabrication et de vente de jouets elle aurait imaginé quelque chose de plus, festif, chaleureux, amusant peut-être. Mais au final, jouets ou pas, Hudson restait une très grosse entreprise dont il fallait faire tourner à la perfection tous les rouages.

Molly s’arrêta devant la porte décorée d’un sucre d’orge qu’on lui avait indiquée, et frappa deux coups. Une voix aiguë la somma d’entrer, et la jeune femme poussa prudemment, si ce n’est timidement, la porte. Une fois à l’intérieur, elle se trouva face à une femme blonde qu’elle estima à peu près de son âge, peut-être un peu plus. Grande, très mince visée sur des talons vertigineux et les cheveux si lisses que Molly doutait qu’un coup de vent puisse les faire bouger.
La femme la regarda en haussant un sourcil, puis en la dévisageant de haut en bas.
D’un coup, Molly se trouva gauche, inadaptée, dans ses vêtements qu’elle appréciait il y avait encore un quart d’heure.

— Et vous êtes ? demanda la femme qui s’était à présent assise à son bureau.

— Molly Morris. J’ai été engagée pour un remplacement, pour la campagne publicitaire, expliqua Molly en essayant de garder une voix assurée et calme, ce qui ne lui était pas aisé face à ce genre de personne.

— Oh ça, oui. Je vois qu’ils n’ont pas été très regardant…

Cette femme, dont Molly ne connaissait toujours pas l’identité, commençait à lui hérisser le poil. Depuis qu’elle était entrée dans cette pièce, cette greluche arrivait à lui faire sentir à la fois que sa présence même était insignifiante, tout en lui lançant des regards perçants lui faisant sentir qu’elle la jugeait. Un talent qu’elle avait dû mettre des années à perfectionner, mais qui faisait bouillir Molly de l’intérieur.

La femme ne semblait pas décidée à lui décrocher un mot de plus, ni à lui fournir des informations sur le travail qu’elle devait commencer. Le temps passait, et la jeune serveuse avait de plus en plus l’impression de perdre son temps ici et considérait sérieusement à tourner les talons.

Elle avait fini par accepter cette offre, en grande partie pour faire plaisir à Norah, mais de ce qu’elle avait compris, ils avaient plus besoin d’elle, qu’elle d’eux. Si c’était le seul accueil auquel elle aurait droit, elle préférait ne pas rester. Elle avait peut-être besoin d’argent, mais avait tout de même un minimum d’amour-propre. Même Jerry était moins pénible que cette blonde.

— Je pense que j’en ai assez vu, fini par déclarer Molly après de longues minutes d’attente sous le regard de madame escarpins.

Au moment où elle prenait la direction de la sortie, elle dut faire un pas en arrière pour éviter la porte qui venait de s’ouvrir. Surprise, elle fit même un petit bond en arrière.

— Qu’est-ce que vous faites Donna, ça fait plus de vingt minutes que j’attends que vous m’ameniez la nouvelle, déclara un homme visiblement contrarié.

— Oh vraiment, minauda l’intéressée en papillonnant des yeux. Je suis désolée, j'avais cru comprendre que tu nous rejoindrais ici. Je faisais connaissance avec Mary en t’attendant.

— Molly ! la reprit la jeune femme.


Faire connaissance mon œil.
Donna leva les yeux au ciel, comme si Molly venait de débiter une absurdité et replaça une mèche de ses cheveux, pourtant très bien coiffés.

— Je te l’ai déjà dit Donna, n’essaye pas de faire fuir les nouvelles recrues. Ça ne sert à rien, je n’embaucherais pas ta sœur, déclara à nouveau l’homme sans faire cas du numéro de charme de sa collègue. Nous avons eu déjà assez de mal à trouver quelqu’un en aussi peu de temps.

Cette dernière ne cacha pas une moue boudeuse et s'enfonça dans son siège. Était-ce vraiment à cause de ça que le recrutement avait traîné?

Même si Donna semblait mécontente de ne pas parvenir à ses fins, elle n’ajouta pas un mot. L’homme qui était entré dans la pièce devait donc avoir une certaine autorité dans ce service.
Il avait l’air d’être proche de la trentaine, ses cheveux châtains étaient parfaitement coiffés en arrière et sa barbe courte bien taillée. Molly se surprit également à penser que sa chemise claire le mettait particulièrement en valeur, surtout ses larges épaules.

Une seconde.

Elle avait déjà vu cet homme. Hier, au Jerry’s.

L’homme à l’élégant manteau sur qui elle avait renversé son café au lait. En réalisant cela, Molly ne put retenir un hoquet de surprise, et de crainte, qui rappela sa présence dans la pièce.

L’homme se détourna finalement de Donna pour venir vers Molly et lui tendit une main amicale. Molly la serra,troublée mais appréciant son professionnalisme.

Elle espérait qu’il ne remarque pas ses coups d’oeils furtifs. Après l’avoir reconnu, elle ne pouvait s’en empêcher.
Molly se demandait si lui l’avait reconnu, mais cela ne semblait pas être le cas. Après tout, aujourd’hui, elle portait des vêtements normaux, et non cet horrible costume de lutin. La jeune serveuse espérait bien que la situation continuerait dans ce sens, car ce n’était pas la meilleure des manières de rencontrer son futur patron.

L’inconnu se présenta enfin. Il s’appelait Luke, et était le directeur artistique pour cette campagne. Molly se présenta à son tour, et lui emboîta le pas quand il lui demanda de le suivre. Ils longèrent un couloir couvert d’un épais tapis au sol avant de prendre l’ascenseur.

— Donna peut être parfois un peu… extrême, mais peu importe ce qu’elle vous a dit, ne l’écoutez pas. Je suis certain que vous conviendrez très bien, indiqua Luke pendant qu’ils marchaient dans un nouveau couloir.

Extrême, c’était le moins que l’on puisse dire, songea Molly. Donna lui avait mis les nerfs en pelote, aussi elle n’arriva pas à retenir ce qui sortit de sa bouche.

— De toute façon, ce n’est pas comme si vous aviez le choix, souffla-t-elle juste assez fort pour que Luke l’entende.

Les yeux sombres de Luke se posèrent sur elle.

— De m’embaucher, ajouta-t-elle en remarquant son regard. J’ai cru comprendre que j’étais la seule que vous aviez trouvée pour commencer à temps.


— C’est vrai, admit Luke. Mais je maintiens ce que j’ai dit, j’ai toute confiance en Sophie et son agence. Je ferais juste en sorte de me tenir à distance si vous avez un café dans les mains, ajouta-t-il avec un sourire en coin.

Molly déglutit, mortifiée.

Alors il l’avait reconnu lui aussi en fin de compte. Elle sentit ses joues chauffer et rougir, et regarda droit devant elle, droite comme un piquet pour éviter le croiser le regard de son à présent nouveau patron.

Heureusement pour elle, ils venaient d’arriver à destination. Molly n’avait pas prêter attention au chemin qu’ils avaient emprunté, mais ils avaient monté plusieurs étages en ascenseur. Peut-être cinq ou six, elle n’avait pas vraiment compter sur le coup.
Luke la confia à une autre femme qui semblait les attendre. Blonde elle aussi, mais elle avait l’air plus sympathique, ou au moins plus professionnelle, que Donna. Elle signa son contrat avant que la femme, Sam, ne la prenne en charge pour lui faire faire le tour des lieux.

Sam se chargea donc de lui montrer les endroits à connaître : les vestiaires, la salle de pause, les zones de maquillage et de coiffure - où il fallait être à l’heure - et enfin les plateaux de shooting photo - où il fallait être en avance.
Elle lui expliqua également un peu plus en détail ce qu’on attendait d’elle. Pour chaque shooting elle se verrait attribuer un costume, un plateau, et une fois sur place, il lui faudrait suivre les instructions du photographe. Le plus gros du travail serait fait par les mannequins principaux, des hommes et des femmes très beaux, et d’adorables enfants aux joues roses, mais il y avait toujours besoin de personnes en arrière-plan, surtout qu’ils étaient apparemment en équipe restreinte.
Les prises de vues avaient déjà commencées une semaine plus tôt, mais le départ imprévu de celle que Molly devait remplacer avait retardé le planning, semant par la même occasion un petit vent de panique.

Molly se fit la réflexion qu’il était tard pour commencer la campagne alors que Noël était dans vingt jours, mais elle n’osa pas faire de commentaire. Elle n’avait pas vraiment de notion de marketing, peut-être était-ce une stratégie particulière.

— Un cintre à ton nom t’attend dans les vestiaires avec ton costume, lui annonça Sam. Soit prête dans dix minutes pour te faire coiffer.

Molly hocha la tête, remercia la femme pour son temps, et prit la direction des vestiaires féminins. Elle jeta un coup d’oeil circulaire dans la grande pièce dont les murs étaient flanqués de bancs, lui rappelant les vestiaires de sport au lycée, l’odeur en moins.

Accroché à une patère, Molly découvrit son costume : un lutin de Noël.

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