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Notes d'auteur :

Bonjour/bonsoir !


Je tiens tout d'abord à remercier Pruls, Hazalhia et Alrescha pour leurs commentaires. Merci, les filles, ça me fait plaisir que ces deux premiers chapitres vous plaisent. <3


Pour ce troisième chapitre, je vous emmène à la rencontre d'Evan Nichols, ce fameux garçon qu'Anna redoute comme la peste. Je sais, il est décrit comme l'antagoniste, mais vous verrez que ce n'est pas un méchant bougre non plus. Il a une relation très particulière avec Anna, qui sera mise en avant dans ce chapitre. Ensuite, vous aurez également droit à un peu plus de Rachel et Austin. ;)


Bonne lecture !


Lyssa

Lundi 16 décembre – 8 jours avant la veille de Noël – New York

Anna rentra vers vingt-deux heures ce soir-là. Le sourire aux lèvres, elle monta les escaliers qui menaient à son appartement. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’était pas sentie aussi heureuse, aussi détendue. Les succulents financiers à la cannelle et à l’orange embaumaient encore amoureusement sa bouche. Chantonnant à voix basse un air de Noël, la jeune femme sortit son trousseau de clefs de son sac, ne voulant pas déranger ses colocataires et surtout souhaitant repousser le moment où sa sœur lui sauterait dessus pour obtenir des explications.

Tandis qu’elle ouvrait la porte, elle surprit des bribes de voix dont une qu’elle aurait pu reconnaître entre mille, bien qu’elle ne l’ait plus entendue depuis des années. Elle se figea dans l’entrebâillement et écouta ce qui se disait. Vraisemblablement, Rachel était en colère.

« Tu aurais pu t’annoncer ! s’exclamait-elle farouchement. On n’a pas idée de débarquer ainsi chez les gens sans prévenir ! Tu parles d’une surprise ! continuait-elle alors que le concerné essayait de se justifier sans y parvenir. Un coup de fil, ce n’est pas trop demandé ! Mais non, Monsieur se croit tout permis et pense que notre porte lui est ouverte, alors qu’il ne donne même pas de nouvelles à son frère régulièrement ! C’est un monde ! J’y crois pas !
— Rachel, c’est bon, tenta faiblement Austin.
— Non Austin, ce n’est pas bon ! répliqua-t-elle furieusement. Et Anna, tu as pensé à sa réaction quand elle te verra ? Tu t’imaginais vraiment arriver comme ça au bout de dix ans en la saluant comme si vous veniez de vous voir la veille ? On croit rêver ! conclut rageusement Rachel avant de se calmer soudainement. Désolée, je me suis emportée, j’avais oublié que ton fils dormait…
— Il a le sommeil lourd. »

Anna ne savait que faire. Devait-elle rentrer et revoir Evan Nichols ainsi, sans même y être préparée, au bout de dix ans ? Elle aurait voulu faire demi-tour, et courir jusqu’à la boutique de Lenny. Elle aurait voulu engouffrer tous les gâteaux, toutes les pâtisseries exposées dans les vitrines pour calmer ses angoisses. Elle aurait voulu qu’il lui sourit simplement, et qu’elle se sente brusquement mieux. La jeune femme était pourtant consciente que c’était aberrant, immature, voire délirant de réagir de cette façon après un tel laps de temps. Bon sang, ça faisait dix ans. Seulement, Evan n’était pas n’importe quelle aventure d’un soir. Il était le frère de son meilleur ami et, pendant longtemps, elle l’avait considéré comme un membre de sa famille. Cette famille que ses parents avaient été incapables de lui donner, elle se l’était procurée ailleurs.

Se laissant glisser contre le battant de la porte d’entrée, elle se dit qu’elle pourrait peut-être passer la nuit ici. Après tout, elle aurait sans doute froid, mais ça valait mieux que de l’affronter en face, non ? La vision de sa sœur, vêtue de son tailleur serré et les mains sur les hanches, passa devant ses rétines. « Non mais, tu t’es vue ? Arrête de faire l’enfant et relève-toi ! Tu ne vas pas te laisser abattre ! On s’en fout d’Evan. Franchement, c’est qu’un mec ! Josh m’en a fait baver et regarde où j’en suis maintenant. Allez, lève-toi, Anna ! Montre-lui ce que tu es devenue, qu’il s’en morde un peu les doigts ! ». Ce fut sans doute grâce à cela qu’elle se releva, ou peut-être qu’elle se maudissait d’être aussi faible face à son passé. Elle n’avait plus vingt ans. Elle avait mûri, lui aussi. Et elle était tout à fait apte à se conduire en adulte responsable.

« Bonsoir… dit-elle en poussant négligemment la porte d’entrée.
— Anna, tu es rentrée ! s’écria Austin d’un ton qu’il souhaitait enjoué mais qui sonna horriblement faux.
— Regarde qui on a trouvé sur le pallier », ironisa Rachel en plantant ses prunelles dans les siennes.

Les yeux verts de Rachel et ceux, d’un bleu-gris, de son meilleur ami paraissaient vouloir lui délivrer des messages par télépathie. La première, avec son froncement de sourcils roux, semblait lui dire : « Tout va bien. Et si ça ne va pas, je le mets à la porte avec la trace de mon pied là où je pense en bonus ». Le second, plus doux et presque inquiet, avait l’air de lui murmurer au creux de l’oreille : « Je suis avec toi, t’en fais pas ». Anna hocha imperceptiblement la tête alors qu’elle avançait courageusement vers Evan. Ses jambes étaient prêtes à se liquéfier mais elle tiendrait bon, il le fallait absolument.

Le regard bleu d’Evan la transperçait littéralement tandis qu’elle lui tendait fièrement une main tremblante. Elle nota qu’il portait toujours ses vieux blue-jeans troués aux genoux et qu’il avait pris quelques rides au niveau du front. Ses cheveux bruns étaient élégamment coiffés, contrairement à ce dont elle se souvenait. Dix ans plus tôt, il ne se préoccupait pas plus de sa coiffure que du reste de sa tenue. Aujourd’hui, il ne lui restait en fin de compte que son jean, les t-shirts trop grands ayant été remplacés par un cardigan épais de couleur beige et une chemise blanche. Toutefois, elle constata amèrement qu’il portait également très bien ses trente-cinq ans.

« Bonsoir, Anna, fit-il finalement en s’emparant fermement de sa main.
— Evan, répondit-elle poliment en se libérant de son emprise presque aussitôt.
— Alors, cette soirée ? s’enquit Austin qui s’était éloigné pour servir quatre verres de lait de poule.
— C’était qui cet ami ? » reprit Rachel, se désintéressant de la tension qui régnait entre Evan et sa sœur.

Anna n’aurait souhaité qu’une seule chose en rentrant de sa virée avec Lenny : aller se coucher et savourer les moments qu’elle avait partagés avec lui toute seule, installée sur son lit, l’édredon jusqu’aux épaules, une tisane aux fruits rouges entre les mains, et un financier cannelle-orange entre les dents. Au lieu de cela, elle se retrouvait plantée au milieu du salon, entourée de trois paires de yeux fixés sur elle. Le regard de Rachel était inquisiteur alors que le visage d’Austin ne reflétait qu’une simple curiosité. Quant à Evan, elle ne sut pas évaluer ce qu’il en pensait. Était-ce de l’indifférence ou avait-elle réellement perçu cette étincelle de raillerie dans ses yeux et au coin de ses lèvres ? Elle n’aurait pas pu l’affirmer, mais elle en fut contrariée.

« Juste un ami, répondit-elle simplement. Et la soirée était parfaite.
— Tu as bien dit ‘parfaite’ ? fit Austin, prenant un air choqué. Attends, Ash, elle a bien dit ‘parfaite’ ?
— Elle a dit ‘parfaite’, confirma celle-ci en haussant l’un de ses sourcils parfaitement épilé.
— Qu’est-ce que j’ai encore dit ? s’amusa Anna, oubliant une seconde la présence d’Evan.
— Tu n’utilises jamais ce terme. Et quand je dis jamais, c’est jamais, exagéra Austin avec ferveur.
— Même avec Stuart, assura Rachel en buvant une gorgée de lait de poule qu’Austin lui avait apporté dans un mug.
— Surtout avec Stuart », compléta le grand brun en faisant tinter sa tasse contre celle de la rousse.

Anna ne put s’empêcher de sourire. La complicité de ces deux-là dans un moment pareil était absolument incroyable quand on connaissait leurs prises de bec quotidiennes sur n’importe quel sujet, que ce soit le linge sale ou la hausse de la bourse. Sortant le sachet de pâtisseries de son sac, elle leur précisa qu’ils n’avaient qu’à se servir s’ils le désiraient, puis, dans un vague salut de la main, elle attrapa son mug de lait de poule et leur annonça qu’elle allait prendre l’air sur la terrasse. Enfin, ce qui faisait office de terrasse était plutôt un escalier de secours, mais elle s’en contentait aisément quand elle avait besoin de remettre ses idées au clair.

La fenêtre du salon donnait sur une partie de la rue, ou plutôt une ruelle, ce qui lui permettait d’avoir accès au silence, du moins en partie lorsqu’on vivait au centre de New-York. Toutefois, elle eut à peine le temps de s’asseoir sur les marches en fer et de goûter son précieux breuvage que la fenêtre coulissa de nouveau, laissant passer Evan. Il parut avoir du mal à s’y glisser et marmonna quelques mots bien sentis qu’elle prit soin de ne pas relever.

« Il fait froid, ce soir, constata-t-il en resserrant les pans de son cardigan.
— Tu es venu me sortir des banalités ? interrogea-t-elle, sarcastique.
— Je suis content de te revoir aussi, Anna. »

Elle ne répondit pas, se contentant de boire quelques gorgées de son lait de poule. Intérieurement, elle bouillonnait. « Arrête de faire l’enfant ! » ne cessait de lui intimer la voix de sa sœur. C’était exactement ce qu’elle faisait en acceptant sa présence. A propos, combien de temps comptait-il rester ? Pourquoi était-il venu ici ? D’après ce qu’elle avait surpris de la conversation en arrivant, il avait amené son fils, et le petit Scott était déjà au lit. Alors… il allait séjourner chez eux ? Pourquoi n’était-il pas allé directement chez Mrs Nichols ?

« Je ne pensais pas te voir ici, finit-elle par dire.
— Disons que c’est une sorte de calme avant la tempête.
— C’est-à-dire ? s’enquit Anna sans comprendre.
— En vérité, j’ai eu peur de ce que ma mère pourrait me faire si j’arrivais seul dans le Michigan, fit-il mine de plaisanter. Du coup, je me suis dit que j’allais passer quelques jours avec vous avant de l’affronter. C’est lâche, non ?
— Tu ne lui as pas rendu visite depuis deux ans, n’est-ce pas ? »

Il acquiesça légèrement, songeur. Anna se demandait pourquoi il venait lui en parler ce soir mais, par dessus-tout, ce qu’elle ne parvenait pas à savoir c’était pourquoi elle s’en préoccupait encore. Peut-être qu’elle avait l’impression de revoir ce jeune homme perdu entre ses rêves et la réalité à l’aube de ses vingt ans, peut-être aussi parce qu’ils avaient partagé la plupart de leurs confidences.

Austin était et serait toujours son meilleur ami mais, avant qu’ils ne dérapent, Evan avait été le grand-frère qu’elle n’avait jamais eu. Elle se souvenait du porche de la maison des Nichols, et de ces longues soirées où ils buvaient une bière ensemble. Souvent en silence, d’autres fois non. La plupart du temps, Austin dormait déjà à cette heure tardive et elle luttait contre un sommeil qu’elle ne parvenait pas à trouver. Evan avait été le compagnon de ses insomnies jusqu’à ce qu’il parte pour l’université.

« Elle sera heureuse de te revoir après tout ce temps. Moi, elle le sera un peu moins. Je redoute particulièrement la broche qu’elle va utiliser pour la dinde, railla-t-il avec un rictus nerveux.
— Elle ne risquerait pas son fabuleux dîner du réveillon, relativisa Anna, moqueuse.
— Tu as sans doute raison, mais je n’échapperais certainement pas à sa sacro-sainte leçon de morale. »

Les mains dans les poches, Evan laissa son regard courir au loin. Anna se rappelait d’une conversation similaire qu’ils avaient eu l’été avant qu’il ne poursuive ses études. A l’époque, il avait des doutes sur son avenir et espérait percer dans la musique. Pour la première fois, Mrs Nichols, petite bonne femme d’une quarantaine d’années, veuve très tôt, tolérante et douce habituellement, avait pris le taureau par les cornes pour lui remettre les idées en place. La musique qu’il jouait avec ses amis dans les bars de la ville ne lui donnerait jamais l’assurance d’une vie stable selon elle. Il fallait voir les choses en face. Il n’était pas bien né et la chance ne suffisait pas dans ce domaine, ou si peu. Elle ne voulait pas que son fils soit un raté, et elle avait utilisé des termes qui l’avait blessé. Anna était bien placée pour le savoir.

« Je l’ai énormément déçue, lâcha-t-il dans un sourire triste. Chaque fois que je l’appelle, elle me compare à Austin. C’est encore pire depuis que j’ai divorcé. Elle dit qu’il vaut mieux rester célibataire et attendre la bonne personne plutôt que de se jeter dans les bras de la première venue. Elle doit penser que j’ai gâché ma vie.
— Ne me dis pas que tu recommences avec ton complexe d’infériorité ? » répliqua la jeune femme, sarcastique.

Evan laissa échapper un sourire. Anna avait toujours eu le don de mettre les pieds dans le plat. Bien que discrète, la jeune femme ne s’embarrassait jamais de la langue de bois avec ses proches. Si elle avait quelque chose à dire, il lui importait peu que l’autre le prenne mal, elle s’exprimait sans filtre et avec une franchise parfois déconcertante.

« J’ai toujours pu compter sur toi pour ne pas me ménager, ironisa-t-il.
— Et tu n’as jamais tenu compte de mes conseils », lui reprocha-t-elle à demi-mots.

Après le discours moralisateur de Mrs Nichols, Anna avait revu Evan pour la dernière fois. Il semblait si courbé, si frêle, qu’il lui avait fait énormément de peine ce soir-là. Elle l’avait comparé à un oiseau aux ailes brisées, et elle avait tenté de lui dire que son avenir ne concernait que lui, que ses choix lui appartenaient et qu’il était maître de son propre destin. Il avait poussé un long soupir à fendre l’âme et lui avait rétorqué que sa mère était la personne qui comptait le plus au monde pour lui, et qu’il ne tenait pas à la décevoir.

Il s’était finalement dirigé vers des études de droit qu’il avait réussi haut la main et, en s’envolant pour Londres cinq ans plus tard, il avait intégré un prestigieux cabinet d’avocat. Seulement, en tant qu’avocat commis d’office, ses affaires ne lui rapportaient pratiquement rien. Evan n’était pourtant pas disposé à les refuser, jugeant que les personnes qu’il prenait en charge avaient deux fois plus besoin de son aide que les autres. Anna l’avait su par Austin, tout comme elle était au courant que c’était en grande partie la cause de son divorce.

« Je suis certaine que ta mère voulait le meilleur pour toi, reprit Anna à voix basse. Et je suis persuadée que tu ne la décevras jamais, quoi que tu puisses faire, Evan.
— Merci, Anna. Je crois que j’avais besoin de l’entendre. »

Il lui adressa l’un de ses sourires. Ceux qu’il lui réservait les soirs de doutes. Anna répondit par un signe de tête. Cette conversation avait allégé le malaise qu’elle ressentait à son égard. Bien sûr, il n’avait toujours pas discuté de leur histoire d’un soir, mais la jeune femme n’était plus aussi certaine que cela en vaille la peine. Evan se retira dans un signe de la main, et repassa par l’encadrement de la fenêtre, la laissant seule avec ses pensées. Elle resta là, assise sur les marches en fer, deux heures de plus, et ne rentra se coucher que tard dans la nuit.


Mardi 17 décembre – 7 jours avant la veille de Noël – New-York

Le lendemain matin fut rude. Prise d’une migraine qu’elle aurait pu associer à une gueule de bois due au fameux lait de poule, Anna eut du mal à se lever. Nauséeuse, elle se dirigea vers la cuisine, comptant sur son précieux café du matin pour aller mieux. Austin, derrière le comptoir comme la veille, venait justement de préparer une cafetière tandis que Rachel, sur sa droite, préparait des tartines de pain de mie grillées. Sur les tabourets en bois se tenaient Evan et Scott, son fils, qui buvait son lait avec une sagesse trop exemplaire pour être vrai. Anna jeta un œil dépité à sa tenue – son vieux pyjama orange et des chaussons à tête d’ours – avant d’en prendre son parti.

« Bonjour, les salua-t-elle avec un sourire aimable.
— Bonjour, Anna ! s’exclama Evan, visiblement plus réveillé qu’elle. Dis bonjour, Scott.
— B’jour, maugréa le gamin sans lever le nez de son bol.
— Désolé, s’excusa son père aussitôt. Le temps qu’il n’a pas pris son petit-déjeuner, on ne peut rien en tirer. »

Anna eut bien envie de lui rétorquer qu’ils étaient au moins deux dans cette pièce. Tandis qu’elle se dirigeait lentement vers le troisième tabouret pour y prendre place, Austin déposa automatiquement sa tasse sur le comptoir avec un sourire légèrement amusé.

« Tu veux des tartines ? s’enquit Rachel.
— Je veux qu’on me laisse boire mon café en paix, répliqua la jeune femme en s’emparant de sa tasse.
— Bien reçu, fit Rachel, un tantinet vexée.
— Depuis le temps que vous vivez ensemble, tu devrais le savoir, la taquina Austin.
— Je le sais, mais ça ne me coûte rien de proposer, assena la rousse en lui décochant un regard noir. C’est ce qu’on appelle l’éducation. Peut-être que tu devrais t’en inspirer au lieu de faire un boucan d’enfer dès l’aube dans la salle de bains qui se trouve, soit dit en passant, juste à côté de ma chambre. »

Austin leva les bras au ciel dans une tentative d’apaisement ratée, son sourire révélant qu’il n’était pas du tout désolé. Amusé par la situation qui se présentait sous ses yeux, Evan laissa échapper un rire et se tourna vers Anna qui sirotait doucement son café, les yeux dans le vague.

« Ils sont toujours comme ça ? murmura-t-il.
— Toujours, répondit la jeune femme en secouant la tête, blasée.
— C’est assez comique, remarqua Evan.
— Tout dépend du contexte dans lequel on se place, rétorqua Anna avec un sourire en coin. Je t’assure que les entendre s’engueuler pour tout et rien use et abuse largement de ma patience.
— Qu’est-ce que vous baragouinez tous les deux ? interrogea Rachel, soupçonneuse.
— On dirait qu’ils s’entendent bien mieux qu’on n’aurait pu l’imaginer… sous-entendit Austin.
— Oui… c’est assez surprenant… » confirma Rachel avec un sourire complice.

Anna se retint d’utiliser un geste obscène et Evan se racla la gorge, mal à l’aise. Scott avait relevé les yeux de son bol, visiblement plus attentif après avoir engouffré deux tartines de pain grillées. Le petit garçon avait hérité des yeux bleus de son père mais, contrairement à lui, il était blond. D’un blond si clair qu’il en était presque blanc. Voulant apparemment attirer l’attention de son paternel, il le tira par la manche.

« P’pa ! Est-ce qu’on peut aller voir le père noël aujourd’hui ? »

Evan parut pris au dépourvu et une grimace s’imposa sur ses lèvres. Anna savait, du plus loin qu’elle s’en souvienne, qu’il n’avait jamais vraiment apprécié les fêtes de fin d’année qu’il pensait clichées, conventionnelles et surtout commerciales à souhait. Cependant, devant l’éclat suppliant des yeux de son fils, il abdiqua à contrecœur.

« Cours préparer ta liste de cadeaux de Noël, nous lui apporterons, dit-il en ébouriffant les cheveux de Scott.
— Trop top ! s’écria le petit garçon en sautant du tabouret, surexcité. Oncle Austin, t’as une feuille et un stylo ?
— Bien sûr, qu’est-ce que tu croyais ? »

Anna les suivit discrètement du regard, avant de prendre une nouvelle gorgée de son café. La jeune femme n’aimait pas beaucoup les enfants. Oh, évidemment, elle ne les détestait pas non plus, elle les trouvait simplement trop bruyants et trop expansifs. Elle n’avait aucun atomes crochus avec ces petits êtres et s’en tenait éloignée le plus possible. Elle aimait lire un livre au coin du feu en hiver, siroter un thé en silence, discuter de sujets culturels et variés, et Scott avait beau être très mignon, il était aux antipodes de tout cela du haut de ses six ans.

Anna n’avait d’ailleurs jamais eu l’occasion de croiser l’un de ces gamins dans les rayons de la librairie. Celle-ci, située près de la place du Rockefeller Center, était sans doute la plus petite de New-York et ne disposait pas d’un rayonnage consacré aux enfants, ce qui réglait le problème. Elle avait toujours pensé que son patron, ce vieil acariâtre amoureux des bouquins, ne les supportait pas non plus.

En ce qui concernait sa sphère intime, la plupart de ses amis et proches parents n’avaient pas encore d’enfants – comme Rachel et Austin – et elle ne côtoyait plus tellement les autres – une lointaine cousine et une amie d’enfance – depuis que c’était le cas. Ce n’était pas de son fait. Elle avait bien essayé de les inviter à boire un café un après-midi ou à prendre un verre un soir, mais elles se disaient occupées et épuisées, ce que la jeune femme pouvait aisément comprendre quand on savait qu’elles ne dormaient plus qu’une ou deux heures par nuit entre les changes, les biberons, et les terreurs nocturnes des bambins.

Ce n’était que la partie émergée du travail que pouvait engendrer un enfant, mais c’était quelques-unes des nombreuses raisons qui faisait dire à Anna qu’elle n’en voulait pas.

« Regarde, oncle Austin, c’est le nouveau pistolet ultra-laser 3000 !
— Génial ! Il doit envoyer du lourd ! s’exclama celui-ci en observant le jouet que lui montrait son neveu.
— Tu crois que je peux l’ajouter à ma liste ? demanda Scott avec de grands yeux brillants.
— Rappelle-toi juste que le père noël ne pourra pas t’apporter tout ce que tu as mis sur ta liste, précisa son père.
— Pourquoi ? s’enquit le petit alors qu’Evan s’asseyait près de lui.
— Parce qu’il ne pourrait pas tout transporter dans sa hotte. Elle serait trop lourde. Il y a des tas d’autres enfants dans le monde qui attendent de recevoir leurs cadeaux. Tu te souviens de ce qu’on avait dit ?
— Je dois faire des choix, acquiesça Scott tout en barrant l’un des jouets désirés pour rajouter le pistolet laser.
— Je suis fier de toi, cow-boy. »

Rachel eut un léger sourire attendri que ne manqua pas d’intercepter sa sœur aînée. Anna avait conscience que sa cadette avait souffert en comprenant que Josh n’était pas l’homme de sa vie et que, par conséquent, elle n’aurait pas d’enfant avec lui. Il lui avait fallu des mois pour renoncer à cette idée et remettre ce projet dans un coin de son esprit. Sous des apparences tirées à quatre épingles, des airs assurés, et un besoin excessif de tout maîtriser dans sa carrière comme dans sa vie privée, Rachel Miller cachait un coeur blessé et une sensibilité exacerbée.

« Ce gamin est craquant, fit-elle remarquer en ramassant les tasses sur le comptoir.
— Tout dépend du point de vue, répliqua Anna dans un rictus sarcastique.
— Le mien est tout à fait objectif.
— Tu parles ! se moqua sa sœur. Tous les enfants sont craquants à tes yeux.
— Parce qu’ils le sont.
— Sauf quand ils réclament des trucs ou qu’ils te braillent dans les oreilles.
— Tu es injuste.
— Réaliste », rétorqua Anna dans un sourire.

Rachel leva les yeux au ciel et entreprit de faire la vaisselle du petit-déjeuner. Dans le salon, Scott avait terminé sa liste et la pliait soigneusement en quatre avant de la mettre dans une enveloppe à l’intention du Père Noël. Son père la récupéra et la fourra dans la poche arrière de son jean.

« Tu nous accompagnes ? demanda-t-il en se tournant vers Austin.
— Pourquoi pas. J’ai pris des congés jusqu’au 26 décembre inclus, dit celui-ci, satisfait.
— Je peux me joindre à vous ? s’enquit Rachel. J’ai la matinée de disponible.
— Bien entendu, tu es la bienvenue, acquiesça Evan dans un sourire amical. Anna ? »

La jeune femme ne put refréner un sursaut en entendant son prénom. Comme elle n’était qu’à mi-temps au poste de libraire, elle avait souvent droit à son mardi et son vendredi. Parfois, elle travaillait le samedi en contrepartie.

Aussi, bien qu’elle ne s’attendait pas à la proposition et aurait préféré rester lovée sous sa couette, Anna ne se voyait pas dire à Evan qu’elle ne voulait pas passer un moment avec eux, en particulier avec son fils et lui. Elle tenta, avec un sourire surfait, une excuse qui se révéla pitoyable :
« J’ai… des tas de choses à faire ici.
— Comme quoi ? Regarder des séries bidons ? ironisa Rachel qui la connaissait bien.
— Figure-toi qu’elles ne sont pas bidons, se récria aussitôt Anna.
— Grillée, intervint Austin avec un clin d’œil. Allez, viens. Tu sais aussi bien que moi que tu adores l’ambiance des marchés de Noël. Si t’es sage, on achètera des pulls assortis comme au bon vieux temps », essaya de la convaincre son meilleur ami avec un regard qu’il souhaitait attendrissant.

Anna le fusilla du regard. C’était un véritable coup bas de jouer sur ce terrain-là et l’air innocent d’Austin révélait qu’il en était parfaitement conscient. Or, à présent, en songeant aux pulls douillets, aux effluves savoureuses, et aux couleurs chaudes qui régnaient sur les marchés de Noël, elle fut incapable de refuser de les accompagner. Dans un petit soupir, elle hocha la tête. A sa grande surprise, Evan sembla heureux de sa présence, tout comme son fils. Ce dernier s’approcha même d’elle pour lui offrir un large sourire.

« Tu vas voir, on va bien s’amuser !
— Oui… je n’en doute pas », répondit-elle, mal à l’aise.

Non, Anna ne doutait pas que l’ambiance des fêtes de fin d’année au sein de la ville de New York aurait vite raison de ses appréhensions concernant cette petite excursion, mais elle n’était pas certaine, en revanche, qu’elle lui ferait oublier le léger trouble qu’elle ressentait chaque fois qu’elle croisait le regard d’Evan.


Austin et Rachel ouvraient la marche de la petite troupe, suivis de près par Anna et enfin, quelques mètres derrière, par Evan et Scott qui s’attardaient régulièrement sur les vitrines décorées de la cinquième Avenue, le père portant le fils sur ses larges épaules. Bien que l’adulte n’était pas friand des fêtes de fin d’année et ne leur trouvait pas le charme miraculeux que leur attribuait la plupart des gens, il avait toujours su donner le change. Car après tout, c’était là son devoir de père de conserver l’innocence et les étoiles qui brillaient dans les yeux de Scott.

Anna avançait lentement, sans rattraper sa sœur et son meilleur ami, mais sans pour autant attendre les deux autres. Elle semblait chercher quelqu’un lorsqu’ils étaient passés près de la place du Rockefeller Center, et elle avait paru déçue de ne pas le trouver. Comme Evan avait surpris l’expression de son visage, elle lui avait souri. Gentiment, sans grande chaleur, mais pas comme elle aurait pu le penser avant de le revoir. Son trouble n’avait pas disparu, mais elle pouvait l’occulter. Elle était enfin capable de ne pas penser à la situation extrêmement gênante qu’ils avaient vécu ensemble. Il fallait croire que la magie de décembre apaisait les esprits, les tensions et les questions restées sans réponses depuis dix ans.

Le marché de Noël qu’avait choisi Austin était le traditionnel Colombus Circle Holiday Market, situé juste à côté de Central Park, seulement à dix minutes à pied de leur appartement. L’entrée se trouvait au sud-ouest du célèbre parc de New York. Ils avaient ainsi prévu, après un tour sur le marché, de le faire découvrir au petit garçon.

« Je m’attendais à pire pour Anna, glissa Rachel à Austin en jetant un œil en arrière.
— Tu veux dire que tu croyais qu’elle ferait un scandale ?
— Ou qu’elle ne lui adresse pas la parole, du moins. Je suis encore étonnée qu’elle réagisse aussi bien…
— Elle a trente ans, et elle est adulte, répliqua Austin avec un sourire en coin. Tu devrais arrêter de la materner.
— Je ne la materne pas, se vexa Rachel, une moue boudeuse aux lèvres.
— Tu ne t’en rends même pas compte… Laisse-la vivre sa vie comme elle l’entend et, surtout, laisse-les régler leurs problèmes eux-mêmes. Ils n’ont pas besoin de nous s’ils souhaitent en discuter.
— C’est comme ça que tu procèdes en tant que psy ? assena la jeune femme. Débrouillez-vous avec vos emmerdes, vous êtes assez grands pour les régler. Au fait, cela fait quarante-cinq minutes, vous me devez 350 dollars.
— La différence, c’est que je suis en congé, Ash, rétorqua-t-il doucement. Et Anna va très bien. Si ça peut te rassurer, surveille-la de loin mais je t’en prie, cesse de l’étouffer. »

Rachel eut l’air contrariée, mais ne répliqua pas. Sans doute s’avouait-elle intimement qu’il avait raison. Elle lui jeta même un coup d’œil de côté, observant le profil d’Austin. Celui-ci, un bonnet vert enfoncé sur sa touffe de cheveux bruns mal peignés, remontait une nouvelle fois ses lunettes à grosses montures sur le bout de son nez gelé. L’intellectuel, comme elle se plaisait à l’appeler quand il l’agaçait, sifflotait gaiement. Inconsciemment, elle se mit à chantonner à son tour. Et ils reprirent leur marche sur la cinquième Avenue, dans le froid glacial du mois de décembre.


Les petites maisons en bois, décorées de multiples décorations lumineuses, reflétaient parfaitement l’ambiance qu’on aurait pu trouver dans n’importe quel marché d’Europe. C’était ce qui plaisait à Austin. Cette atmosphère qui différait tant de cette grande ville où il vivait, où les gens se bousculaient toujours pressés par le temps. Ici, le temps, justement, s’était figé. La neige enrobait les toits des cabanes et serpentait le long des chemins où tous se baladaient sereinement. Certains buvaient un chocolat chaud dans un gobelet en plastique, d’autres observaient de petits Père Noël exécuter une danse hilarante sur un étalage, d’autres encore essayaient à la va-vite un pull à l’effigie de Rudolf, le renne au nez rouge. Les adultes semblaient à mille lieux de leur routine épuisante, et les enfants savouraient le moment ainsi que le sucre d’orge qu’un marchand offrait en guise de bienvenue sur son stand de sucreries.

« P’pa ! Je peux en avoir un ? quémanda Scott avec de grands yeux.
— Ce n’est pas tellement indiqué… commença son père en lorgnant sa montre qui affichait dix heures.
— Ce n’est pas comme si c’était tous les jours non plus… intervint Austin sur un ton léger.
— Papa, s’il-te-plaît ! » insista le petit garçon, prenant une moue suppliante.

A deux mètres derrière eux, Anna et Rachel contemplait la scène. L’une avec un air vaguement ennuyé, l’autre avec un sourire attendri. Pourtant, ce fut la petite brune au manteau rouge qui, se décidant à résoudre ce problème qui s’éternisait, alla demander un sucre d’orge pour l’enfant. Elle revint ensuite vers eux, et tendit le bâton rouge et blanc à Scott qui le saisit à deux mains en lui adressant un regard émerveillé. La jeune femme lui répondit par un minuscule sourire et leva finalement les yeux vers Evan. Ce dernier avait soudainement froncé les sourcils, mécontent qu’elle s’arroge le droit de saccager son éducation.

« C’est Noël, non ?
— En effet, mais je suis son père.
— C’est qu’un sucre d’orge, frangin, répliqua Austin en posant une main sur l’épaule de son frère.
— Et si on continuait ? » s’enquit Rachel en prenant la main de Scott pour l’éloigner de la tension présente.

Tandis qu’elle avançait, Austin gardait un œil sur les deux autres qui paraissaient livrer un duel silencieux. Evan, la mâchoire serrée, dégageait dans toute sa posture un brusque accès de rage contre Anna. La jeune femme, elle, ne semblait pas prête à baisser les yeux. Le dos droit, le visage impassible, elle mesurait la confrontation avec froideur. Ce fut Evan qui rompit le silence pesant qui s’était installé, d’un ton sec et sans appel.

« Ne refais plus jamais ça.
— Tu fais des histoires pour rien, rétorqua-t-elle de la même façon.
— Bien sûr, Anna, tout le monde sait que tu es très bien placée pour donner des leçons.
— Qu’est-ce que tu sous-entends au juste ?
— Rien. Ou plutôt si : tu devrais penser à te remettre en question et ne pas estimer que tu as sans cesse raison.
— Tu… » s’étouffa presque la jeune femme.

Elle fut coupée dans sa phrase par Austin qui lui prit la main et la tira en avant. Ses oreilles bourdonnaient de colère et elle entendit à peine que son meilleur ami disait quelque chose à son frère comme « On se retrouve plus tard, d’accord ? Rachel et Scott sont là-bas. ». Austin l’entraînait dans le labyrinthe que constituait le fabuleux marché de Noël, et il ne s’arrêta que devant un étalage de pulls fluorescents sur lesquels un sapin clignotait. Il lâcha sa main et, se tournant vers elle, l’attrapa vivement par les épaules.

« Je sais ce que tu vas dire, l’arrêta-t-il d’un signe de tête alors qu’elle ouvrait la bouche. Ecoute-moi, et tais-toi deux secondes. Tu as eu tort, et lui aussi. Tu n’aurais pas dû passer outre son avis, mais il n’aurait pas dû le prendre de cette manière. Il s’est comporté comme un mufle, c’est un fait, mais il s’agit de son fils. Sache simplement que Scott représente tout pour lui. Maintenant, je vais te demander une chose, Anna, une seule. Fais-moi le plaisir de ne rien dire jusqu’à ce soir. Laisse mon neveu profiter comme il se doit de sa journée. Crois-moi, il a assez vu ses parents se prendre la tête pour que vous en rajoutiez une couche, surtout à un moment de l’année aussi important pour un gamin. Bref, si tu veux t’expliquer avec mon frère, vous allez devoir attendre que Scott soit endormi. »

Austin n’avait jamais eu autant l’air grave. Dans ses yeux, elle pouvait même discerner le psychiatre qui recevait ses patients dans le petit cabinet qu’il avait ouvert trois ans auparavant. Vaincue, la jeune femme hocha la tête. Il parut satisfait, et reprit instantanément son sourire jovial. D’une main leste, il s’empara de l’un des pulls fluorescents pour le lui présenter.

« Ils sont canons, non ? Qu’est-ce que t’en penses ?
— Hum, hum, répondit-elle, indifférente.
— Fais pas cette tête d’enterrement, tu veux ? fit-il avec un clin d’œil charmeur.
— Ma tête va bien, merci de t’en inquiéter, répliqua-t-elle, butée.
— Oh, Anna, je t’en prie ! Tu es franchement impossible ! » soupira-t-il, las.

Sans rien ajouter, bien que cela le démangeait de lui dire à quel point il était fatigué de sa capacité hors du commun à réagir comme une adolescente, Austin enleva ses lunettes qu’il lui tendit silencieusement. La jeune femme s’en saisit tandis que son ami enfilait le dit pull après avoir enlevé son long manteau gris. Elle ne put s’abstenir longtemps de rire en voyant le grand échalas brun dans cette laine informe qui brillait de mille feux, et dont le sapin mal dessiné clignotait en formant les mots ‘Merry Christmas !’. Loin de se sentir ridicule, le jeune homme était ravi. Il sortit dix dollars de la poche de son jean et les posa sur le comptoir avec un signe de tête de remerciement adressé au vendeur.

« Je vais en prendre deux.
— Bien, acquiesça le vendeur.
— Je n’ai pas dit que j’en voulais un… grimaça Anna, retenant au dernier moment le terme ‘horreur’.
— Tu n’as pas le choix », rétorqua Austin, récupérant le deuxième pull empaqueté dans un papier cadeau criard.

Il lui fourra le paquet dans les mains sans qu’elle n’ait le moindre mot à dire, un rictus sarcastique sur ses lèvres fines. Visiblement, Austin semblait bien parti pour lui faire payer sa conduite avec Evan et, quelque part, elle pouvait le comprendre. Il était vrai qu’elle avait peut-être été trop loin. Sur le moment, elle s’était simplement dit qu’une fois que le gosse aurait ce qu’il désirait, ils pourraient enfin continuer leur visite du marché de Noël. Évidemment, elle n’avait pas pris en compte le caractère susceptible d’Evan sur la question.

Lorsqu’elle l’avait connu, à l’âge de quinze ans, elle devait déjà composer avec sa tendance à l’emportement. Le frère aîné d’Austin n’était pas réputé pour sa patience, ni pour sa diplomatie. Comme elle ne l’était pas non plus, les prises de bec entre eux n’étaient pas rares, même s’ils finissaient toujours par se réconcilier autour d’une bière, devant la maison de Mrs Nichols. La similarité de leurs caractères respectifs leur permettait de bien s’entendre la plupart du temps, de se parler à coeur ouvert parfois, mais elle engendrait aussi quelques frictions car aucun d’eux ne s’embarrassait de préambule avant d’émettre un avis. La seule fois où ils n’avaient pas été francs l’un envers l’autre restait celle où ils s’étaient retrouvés dans le même lit, le jour de Noël. Suivant le fil de sa réflexion, Anna se mit soudainement à rougir et chassa cette pensée de son esprit. Face à elle, Austin remettait son long manteau gris, enthousiasmé à l’idée de montrer sa trouvaille à Rachel.

« Elle va en faire une syncope ! s’exclama-t-il en ricanant.
— Je vais me contenter de dénoncer cette honteuse faute de goût. »

Derrière Austin, suivie d’Evan et de Scott, Rachel étira un sourire moqueur sur ses lèvres pulpeuses. Son regard, cependant, était fixé sur sa sœur, démontrant son inquiétude intérieure. Anna s’était figée en apercevant Evan, et elle essayait vainement de faire taire le malaise qui l’envahissait. Celui-ci l’ignorait, peu enclin au plus petit effort. Elle en ressentit une certaine irritation et décida qu’elle en ferait de même. S’il ne voulait pas s’excuser, elle ne le ferait pas non plus. Et si son séjour devait s’achever sans qu’ils ne se soient reparlés, elle n’en mourrait pas. Après tout, ils ne s’étaient pas adressés la parole depuis dix ans, et il ne lui avait pas manqué. Pas du tout.

Le petit groupe, moins joyeux qu’au début pour deux d’entre eux, repartit fouler les allées du marché de Noël. Evan acheta un lutin en peluche à son fils, Austin déboursa quelques dollars pour offrir une jolie écharpe beige à Rachel, Scott donna sa liste au père Noël et prit une photo-souvenir avec lui, et Anna ne résista pas au vendeur de marrons chauds. Elle regretta seulement que ce dernier ne porte pas un bonnet en laine coloré, des mitaines trouées, et ne s’appelle pas Lenny.

Note de fin de chapitre:

Ah... Lenny. Le grand absent de ce chapitre. J'espère qu'il ne vous a pas trop manqué.

Concernant Evan, j'attends impatiemment votre verdict. :mrgreen:

 

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