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Notes d'auteur :

La grenade de Clara Luciani ici

Passant une main sur le miroir embué, Jessica fixe son reflet flou puis saisit le mascara. A ses côtés, l’eau stagne dans la baignoire. Des semaines que le siphon est bouché mais elle n’a pas le temps de s’en occuper. Si elle avait un chum, il s’en chargerait sûrement. Seulement voilà, le tenant du titre a pris la poudre d’escampette. Volatilisé alors qu’elle avait un pain au four. Un luxe que seuls les hommes peuvent s’accorder. Abandonnée, elle a dû faire face. Seule. Accoucher. Seule. Survivre aux insomnies et aux pleurs continus. Seule.

Pourtant, l'histoire avait si bien commencé. Tombée en amour de ce Québécois pur laine au travail, ils avaient débuté une idylle sans nuage. Puis, elle avait eu du retard. Son Clear Blue avait tranché. Elle était enceinte. Certes, sa grossesse n’était pas prévue mais le père l'avait accueillie avec joie. Après tout, ils prévoyaient de déménager prochainement dans un logement plus vaste en vue de fonder une famille. Le bout de chou avait juste décidé de prendre un peu d’avance sur leur programme. En outre, son compagnon avait déjà une fille de huit ans d'un précédent ménage et elle venait chez eux un week-end sur deux. Jamais elle n’aurait imaginé qu’il la quitte du jour au lendemain en prétextant une nécessité de s'aérer alors qu’elle était dans son troisième trimestre. Malgré ses appels successifs, elle n’avait eu aucune nouvelle. Silence radio. Pour le confronter, elle s’était résignée à se rendre au bureau et il lui avait annoncé officiellement la rupture. Gouffre sans fond. Mais elle ne se laisserait pas sombrer. Son enfant comptait sur elle. Dans un état second, elle avait refoulé la tristesse et affronté la dernière étape. Le jour de la naissance, elle lui avait envoyé un portrait de Livia dans son pyjama rose. Craquante grenouille avec ses petits poings serrés. Il n’avait pas répondu. Elle ferait donc sans lui.

Miraculeusement, le retour à la maison s’était plutôt bien passé. Livia était particulièrement calme et dormait paisiblement. Un ange adorable qui rassurait sa maman. Oui, elle était forte. Oui, elle allait se battre pour l'élever même si le père était aux abonnés absents. Elle pouvait y arriver. Un bienheureux repos qui n’avait malheureusement pas duré. Un je-ne-sais-quoi avait déraillé. Livia pleurait beaucoup. Constamment à vrai dire. Impossible de la poser dans son berceau sans qu’elle ne se mette à hurler. Même dans ses bras, elle restait souvent inconsolable. Les matins éprouvants se levaient sur ses nuits interminables. Elle vivotait dans ce sombre tunnel avec l’impression qu’elle n’atteindrait jamais la sortie. Face à ce visage poupin, rouge et éploré, elle se sentait impuissante. Incapable de subvenir à ses besoins. Mère indigne. Pourtant le pédiatre assurait que tout était normal. Un nourrisson pleurait. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter et cette phase ne durerait pas. Or, les jours passaient sans amélioration. Elle avait failli craquer à ce moment-là. Une grenade dégoupillée. Une bombe sur le point d’exploser. Faisant les cent pas sur le vieux parquet, elle déambulait tel un zombie avec son écharpe de portage. En jogging et sweat. Cheveux en bataille. Joues creuses et cernes violacés. Dieu seul sait comment elle avait tenu le coup. Finalement, suite à une consultation à l’hôpital, le verdict était tombé : reflux gastro-oesophagien et coliques. Cela expliquait la continuelle irritation. Un poids immense s’était envolé de ses épaules. Elle n’était pas responsable du mal-être de son enfant. Soulagée mais au bout du rouleau après ces douloureuses semaines, elle ne savait pas comment continuer. Sans aide, elle ne pourrait pas résister longtemps. C'était une question de survie.

Une psychologue du service pédiatrique lui avait alors parlé de l’organisation « Single MOMtreal ». Une association ayant pour mission de réunir des mères monoparentales en ligne et en personne. Elle avait donc contacté la fondatrice, Nadia, qui l'avait reçue chez elle. Jessica s’était instantanément sentie comprise et soutenue par cette dynamique brune, élevant seule son fils. Rassurée par son parcours aussi. Même sans compagnon, elle pouvait réussir, Nadia en était la preuve vivante. Inscrite sur le groupe Facebook, Jessica avait pu partager ses doutes et ses besoins. Ainsi, elle avait reçu une chaude combinaison en trois mois pour affronter l’hiver. D’autres lui avaient partagé leurs astuces afin de gérer au mieux le RGO. Depuis, elle avait deux alliés de choc : la bouillotte et le Biogaia, des probiotiques destinés à renforcer la flore intestinale. Surtout, elle avait pu bénéficier du système bénévole de garde à domicile lui permettant d’enfin sortir la tête de l’eau. Grâce à lui, elle avait rencontré sa sauveuse : Madison. Une jeune expatriée qui venait régulièrement garder Livia. Lorsqu’elle avait un rendez-vous. Ou juste pour lui permettre de souffler.

Au départ, laisser Livia à une inconnue n’avait rien d’une évidence. Le sentiment de trahir son bébé kangourou l'habitait. Depuis la naissance, toujours ensemble, elles étaient tricotées serrées. Une bulle d'amour fusionnel qui ne tolérait pas d'intrusion. Pourtant Madison, si cute, avait su les apprivoiser. Sa formation d'infirmière l'avait sécurisée. Et puis, cerise sur le sundae, Livia l'avait immédiatement adoptée, lui accordant même quelques risettes créant cette charmante fossette sur sa joue rebondie. Elle se souvenait comme hier de la première fois où Madison était venue. Elle avait accueilli la blonde avec suspicion, cherchant à lire failles et faiblesses sur ses traits fins ou dans son regard d'un bleu intense. Après lui avoir présenté Livia et leur fonctionnement, elle envisageait un interrogatoire poussé digne du CIA. Sauf que la Française l'avait quasiment mise dehors ! Un temps libre inattendu. Complètement démunie, elle avait erré dans la rue, sans but. Penser à elle n'était plus une habitude. Par hasard, elle avait atterri dans un salon de coiffure et elle en était ressortie avec une coupe à la garçonne. Un geste radical pour tourner la page. Ouvrir un nouveau chapitre.

Maintenant, Jessica n’a plus aucun scrupule à confier Livia pour s'autoriser une pause méritée. Ce soir, elle sort même avec des copines. Un souper sans se paqueter la fraise puisqu'elle allaite, mais ça lui changera les idées. Une discrète sonnerie sur son téléphone lui annonce d’ailleurs l’arrivée imminente de Madison. Le bruyant interphone est devenu persona non grata depuis qu'un monstre miniature habite en ce royaume. Jessica vaporise un nuage de parfum et se dirige vers l'entrée en se prenant les pieds dans une perfide pieuvre multi-activités. Ouvrant la porte, Madison apparaît sous une capuche à fourrure.

— Allo !
— Waouh, Jessica ! Tu es superbe !

C'est vrai qu'elle s'est mise sur son 36. Une robe en velours prune et des collants en cachemire. Probablement pour se prouver qu’elle est toujours une femme et pas seulement une mère.

— Chu prête pour le ladies night et les trois consommations à dix piastres !
— Veinarde. N'oublie pas de dire au patron que tu viens de ma part, rappelle la blonde en se débarrassant de ses multiples couches de vêtement. Doudoune, cache-cou, tuque, mitaines et bottes.

Madison n'est pas qu'une baby-sitter de rêve, elle est aussi serveuse au Shaker. Un bon spot spécialisé dans les cocktails, tartares et burgers.

— C'est correct pour toi si chu icitte à 11h ?
— Aucun souci. N'hésite pas à jouer les prolongations si tu rencontres un homme séduisant, la taquine-t-elle, suggestive.

Jessica s'éloigne en levant les yeux au ciel. Se faire chanter la pomme ? Demain, peut-être.
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