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Notes d'auteur :

I Belong to You de Muse ici (paroles en italique)

Je l’attends. Encore. Dans le pâle soleil de cette fin de journée, je piétine sur le bitume pour tromper mon impatience. Il est en retard. Il est toujours en retard. C’est ce qui fait son charme, je suppose. Ça... parmi tant d’autres détails que je n’ose pas mettre bout à bout de crainte que la liste soit bien trop longue pour supporter la comparaison avec ce que je peux lui offrir. Six jours que je ne l’ai pas vu parce qu'il était en formation. Une junkie en manque, voilà ce que je suis. J’ai viscéralement besoin de sa présence. Maintenant. Tout de suite. Sa peau dorée. La fossette qui lui creuse la joue lorsqu’il me lance son sourire ravageur. Son clin d’œil de séducteur. Sa voix rocailleuse quand il se penche à mon oreille et qu’il déclenche cette décharge qui m’électrifie de la tête aux pieds.

Il est là. Je le vois qui traverse le passage piéton, en pianotant sur son téléphone. La démarche assurée. Comme si le monde lui appartenait. Il croise mon regard ce qui le fait accélérer. Une fois à ma hauteur, il me plaque contre le mur pour m'embrasser. J'aime qu'il fasse encore ça. Et pourtant, cela fera trois ans à la fin du mois que nous sommes ensemble. Années intenses dignes des montagnes russes les plus vertigineuses. Nos guerres sont terribles. Dévastatrices. Nos réconciliations sont passionnées. Dévorantes. Il m’arrive parfois de le provoquer juste pour goûter à cet ascenseur émotionnel. L'étreinte s'éternise. Puis, se reculant légèrement, il me souffle sur la joue en annonçant :

— J’ai une surprise.

A ces mots, je frétille. Impatiente et intriguée.

— Vraiment ? Et pour quelle occasion ?

— Notre anniversaire évidemment, répond-il, sérieux.

— Mais c’est dans trois semaines !

— Hum, hum. Dix-huit jours pour être exact. Seulement, j’imagine que tu t’attendais à un cadeau à la date concernée. J’ai donc dû ruser pour te surprendre.

— Tu aurais pu planifier ça après, souligné-je, par plaisir de le contredire.

— Je ne voulais pas attendre plus longtemps, me rétorque-t-il.

— C'est quoi cette surprise ? enchaîné-je immédiatement, essayant de le prendre en traître.

— Si je te le dis, ça ne sera plus une surprise.

Loupé. En entrelaçant mes doigts aux siens, je me laisse conduire dans les rues. Tentant d'échafauder des hypothèses. Il est un peu tôt pour aller directement au restaurant et il a l'air si content de lui que c'est probablement plus original. Séance photo ? Cours de cuisine ? Dégustation de vin ?

— J'ai le droit à un indice ?

— On s'approche, annonce-t-il en sortant un bandeau noir de sa poche.

— Heu... je ne vais quand même pas devoir porter ça ?

— Si, tout à fait, affirme-t-il, goguenard.

— Le remix de Cinquante nuances de Grey, très peu pour moi, le taquiné-je, en secouant la tête.

— Dommage, plaisante-t-il théâtral, en portant la main au cœur. Mais tu n'y couperas pas, précise-t-il en agitant son morceau de tissu satiné.

Bon gré mal gré, j’accepte qu’il me bande les yeux.

— Combien est-ce que j'ai de doigts ?

Je ne vois rien.

— Heu... quatre ?

— Ok, parfait ! déclare-t-il, satisfait. Allons-y.

Il me prend par le bras pour me guider. Privée de la vue, je me sens gauche. Surtout avec mes talons. Brillante initiative pour nos retrouvailles. De quoi entraver merveilleusement mon équilibre déjà précaire. A chaque pas, j’ai l’impression que je vais tomber ou heurter un obstacle. Le trottoir. Un lampadaire. La canne d'un aveugle.

— Ne sois pas si crispée voyons, me sermonne-t-il. Je te tiens et je ne permettrai pas que ta précieuse petite personne soit abîmée de quelque manière que ce soit.

Après quelques mètres, nous nous arrêtons finalement, à mon plus grand soulagement. Le bruit de la ville m’envahit avec plus d’intensité que jamais. Un klaxon. Les moteurs de véhicules qui redémarrent. Les conversations des passants. Le tintement d'une clochette. Une porte qui s’ouvre. J'enjambe une marche pour pénétrer à l'intérieur de l’endroit mystère. En sourdine, des accords de rock. L'odeur forte de l'encens.

— Des idées ?

— Heu... un club échangiste ?

Mon compagnon pouffe et me libère. A plusieurs reprises, je cligne des yeux pour m'habituer à la luminosité avant de découvrir les lieux. Face à moi, une immense façade sombre pleine d'arabesques dorées où sont peintes trois têtes de mort revisitant les singes de la sagesse. Avec leurs mains squelettiques, elles se couvrent chacune une partie différente du visage : les yeux, la bouche et les oreilles. Ou plutôt, les orbites, la mâchoire et l'os temporal. Macabre maxime à l’étrange magnétisme. Sur les autres murs immaculés, des cadres mettent en valeur quelques esquisses colorées. Je hausse les sourcils, à la fois excitée et anxieuse.

— Un tatouage ? Tu m'offres un tatouage ?

— Je nous offre un tatouage. Tu as quartier libre pour le choix du modèle et on se jette à l'eau tous les deux.

— Mais... mais... bégayé-je. Ça demande de la réflexion ! On ne peut pas se lancer sur un coup de tête ! A la légère ! C'est indélébile figure-toi.

— Sans blague. Allez Madi, un souvenir de moi gravé sur toi pour l'éternité... tu ne trouves pas ça romantique ?

Je suis troublée. Romantique. Peut-être. Fou. Assurément. Notre histoire est tellement intense. J'en ai le tournis. Impossible de nier que je l'ai dans la peau. Alors après tout, pourquoi pas. Concrétiser cette sensation. Se faire tatouer. Un signe tangible de notre amour. Une preuve. Le tatoueur arrive de l'arrière-salle et me salue. Crâne rasé. Barbe stylisée. Piercing à l'arcade.

— Si vous voulez, je peux vous montrer des modèles.

J'hésite. D'un côté, ça m’aiderait à trouver l’inspiration. De l'autre, j'ai peur de me laisser influencer. Risquer de repartir avec un dessin dont je ne serai pas satisfaite lorsque l’euphorie sera retombée. J’ai des frissons rien que d’y penser. Irréversible. Irréfléchi.

— C'est de la folie. Tu me laisses vraiment choisir ce que je veux ?

— J'ai confiance en toi.

— Hum. Je crois que j’aimerais bien voir mon prénom sur tes belles fesses musclées. Qu’en dis-tu ?

— Tu ne ferais pas ça, répond-il, mi-horrifié, mi-amusé.

— Non, c'est vrai. Aucune objection alors ?

— Exactement.

— Et... si on se sépare un jour ?

Je me suis forcée à dire tout haut ce qui me taraudait depuis le départ. Une sourde inquiétude. Non pas que j'imagine ma vie sans lui. J'ai l'impression que je n'y survivrais pas. En général, je me tiens aussi loin que possible du précipice de cette idée. Néanmoins, face au caractère irrévocable de cet acte, je doute. Dans un mouvement de dénégation, il m'assure :

— Madison. Je suis à toi, je suis à toi seule.

Je plonge dans ses prunelles noires qui me donnent aussitôt envie d'être ailleurs. Dans l’intimité. Il a l'air si sûr de lui. Son aplomb est contagieux. Peu à peu, le tatouage s'impose à moi comme une évidence. Je sais ce que je veux. Le symbole de l'infini.
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