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Notes d'auteur :

Une fois n'est pas coutûme, il n'y a pas de thème de calendrier pour ce chapitre.

Quand Eulric entra à l’intérieur du bâtiment, il fut aussitôt surpris par le bruit ambiant. Du haut de sa caisse, il ne s’imaginait pas autant d’activité sonore. Pourtant ce n’était pas la laine qui faisait du bruit. Au début de la chaîne de fabrication, les morceaux de laine s’entassaient dans une ambiance très feutrée. Mais à l’approche des machines en bois mécaniques, le bruit s’intensifiait. Les claquements s’enchaînaient dans un rythme régulier. Eulric observa attentivement ce qu’il n’arrivait pas à voir tout à l’heure de son point de vue.

Assises sur un petit tabouret en bois, les femmes tenaient d’une main les gros brins de laine qu’elles tournaient imperceptiblement dans leurs doigts. Le petit fil qui sortait de leur main était emporté alors par la machine. Eulric suivit le chemin de fil blanc qui s’enroulait d’abord autour d’une roue pour ressortir sur un fuseau de bois. La roue était actionnée par le pédalier sous les gestes et le poids régulier du pied de la femme.

Plus le fil était entraîné dans la machine, plus il s’affinait. Eulric était à la fois épaté, impressionné et intrigué.

Lui qui avait apprécié la chaleur de la laine brute la nuit dernière se demandait à quoi pouvait servir la laine dans cet état de fil. Que devenaient les bobines produites par les machines ?

- Vous faites quoi après avec le fil ? demanda-t-il alors naïvement.

- La laine sert à beaucoup de choses, expliqua Maliena, la femme qui avait accueilli le jeune garçon. Mais les fils de laine sont surtout tissés ou tricotés pour fabriquer des tissus ou des vêtements.

- Mais vous vous en faîtes quoi ? Ca va où tout ça après ? s’inquiétait Eulric.

- Les fuseaux sont vendus bien sûr. Le maître fait vendre sa production sur le marché de Felletin, pas très loin d’ici.

- Felletin ?

- Oui, on l’appelle même le village de la laine, tellement le marché est grand et dure longtemps. Il est prévu pour le printemps prochain, comme chaque année. Il nous reste cinq mois pour terminer notre production. Mais ça se fera, nous sommes dans les temps. Malheureusement cette année, nous avons moins de laine brute donc notre production ne sera pas très importante.

Devant les yeux étincelants de son invité, Maliena était elle même enchantée. L’intérêt d’Eulric lui apportait de la motivation et incita alors le jeune homme à découvrir une des dernières fonctions de l’atelier.

Eulric était subjugué. Alors que Maliena lui expliquait la technique de teinture de la laine avec les poudres naturelles provenant de graines ou de racines, Eulric lui rêvait. Le jeune garçon rêvait de tissus, de vêtements, il s’imaginait tout ce qui pouvait être fait. Son imagination était enclenchée. Voir l’état brut de la laine et découvrir ses transformations, l’inspirait. Il avait lui aussi envie de toucher, de sentir, de respirer la laine.

L’odeur de la laine des moutons qu’il avait inhalée toute la nuit l’avait enivré. Visiter l’atelier de filage de la laine l’avait converti. Il se sentait presque changé. Pour la première fois de sa vie, il se voyait faire quelque chose. Comme une sorte de projet s’installait dans sa tête. Au milieu de ses femmes et de toute cette laine, il avait envie de changer de vie. Il n’avait plus envie de courir les rues, de chercher un maigre bout de pain pour survivre. Il ne voulait plus que ses journées soient uniquement portées par sa libre errance, il voulait, comme ses femmes, travailler.

- Est ce que je pourrais apprendre à filer la laine moi aussi ? demanda-t-il alors.

Maliena marqua une pause dans sa tâche, il sembla même que les rouets et les machines à filer s’étaient tout à coup tous arrêter.

- Le travail de la laine est réservé aux femmes, répondit alors Maliena simplement.

Cela était une tradition mais la fileuse aurait été bien incapable d’expliquer pourquoi. Certes, elle avait toujours connu des femmes dans les ateliers, elle même tenait ses connaissances dans le filage de la laine par sa mère. Comme pour la plupart des femmes ici, elle faisait ce travail par défaut d’être aux champs ou au lavoir. Le filage de la laine était d’ailleurs une activité hivernale. En été, Maliena était occupée à aider son mari aux champs. La quinquagénaire avait toujours vécu ainsi sans se poser de questions. Mais aujourd’hui alors que le jeune garçon aux yeux pétillants se tenait émerveillé devant elle, elle se demandait pour la première fois, pourquoi jamais un homme ne faisait de filage. Mais elle-même n’avait pas de réponse plus détaillée.

- Les hommes s’occupent de la tonte des moutons. Certains artisans s’occupent du tissage mais je n’ai jamais vu d’hommes dans un atelier de filage.

- Du tissage, ça m’a l’air très bien, oui, qu’est ce que c’est ? interrogea Eulric, avide de pouvoir toucher et manipuler à son tour la laine filée.

-Il te faudrait un métier à tisser, gloussa une vieille fileuse, qui adressait un regard plutôt noir au garçon depuis son arrivée.

- Et où pourrais-je m’en procurer un, madame, s’il vous plait ?

Eulric se faisait remarquer par sa naïveté et son ignorance. Il en était presque touchant, cela aurait pu agacer Maliena mais au contraire, depuis que celle-ci avait rencontré le jeune garçon, elle avait décidé, inconsciemment, de l’aider et de le prendre sous son aile.

- Eulric, un métier à tisser, c’est assez encombrant. Ca ne se trouve pas n’importe où. La plupart des tisserands se le fabrique eux-même avec des bois, des chevilles et des cordes.

Eulric écoutait attentivement.

- On peut te donner de vieux écheveaux si tu veux mais il faudra que tu te débrouilles tout seul parce que nous avons toute notre poste à tenir ici, précisa Maliena qui arrivait à faire son travail sur son rouet tout en discutant avec son invité.

Cela faisait plus d’une heure qu’Eulric déambulait dans l’atelier et devant le regard noir et interrogateur de certaines des fileuses, il comprit alors qu’il devait laisser les femmes continuer leur travail tranquillement. Il remercia chaleureusement Maliena pour son accueil et sa gentillesse puis sortit par le petite porte en bois et retrouva la fraîcheur de la rue. A l’intérieur du bâtiment, malgré l’absence de feu de cheminée, la chaleur humaine mêlée à celle de la laine restait confinée entre les murs en briques ce qui maintenait une atmosphère chaude et agréable. Dehors, même si le soleil était haut dans le ciel, il faisait froid. Le vent se levait et Eulric rêvait encore davantage de vêtements en laine pour se réchauffer.
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