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Notes d'auteur :

 

Bonjour à tou(te)s !

 

Je vous retrouve un peu plus rapidement que lors des publications précédentes pour vous proposer le quatrième chapitre de cette nouvelle !

Après une consultation avec moi-même, cette histoire devrait s'étendre sur six chapitres. (Sauf si un sursaut d'imagination vient bousculer mes plans... Je vous en dirai plus lors de la mise en ligne du chapitre cinq.)

En attendant, j'espère que celui-ci vous plaira ! :) Mille mercis à mes bêtas : Mariye et Mojack pour leur travail !

 

Chapitre 4 : Symbiotiques

 

Paul eut un sourire en reposant son portable sur la petite table ronde. Son pied droit battait la mesure en rythme avec le solo du bassiste tandis que son attention était alternativement accaparée. Tantôt par Rafaël et Malo, tantôt par son nouveau joujou électronique préféré : son mobile.

Ses amis le raillèrent sobrement en constatant qu’il était encore noyé dans son écran alors que c’était à son tour de jouer. Ils avaient bien compris que les fléchettes passaient désormais au second plan. D’ailleurs, Pic ne s’émut pas de son manque de chance lorsque la pointe d’acier alla se ficher un peu trop à gauche, dans une case qu’il n’avait pas visée. Il perdit nettement la partie et n’y accorda pas davantage d’importance. Un sursaut de fierté le poussa néanmoins à porter plus d’intérêt à ses tirs lors du second tour de leur tournoi improvisé… Mais il abandonna définitivement la lutte à l’instant où, par le biais de messages qu’ils échangeaient allègrement depuis six jours, Laurelene Delouis lui confirma sa venue au Bord du Monde, le lendemain soir, aux alentours de vingt-et-une heures.

 

Pic était extrêmement étonné par la tournure qu’avait pris et que prenait cette étrange rencontre avec Laurelene, la mystérieuse cliente du Bord du Monde. En rentrant chez lui, ce vendredi soir-là, après une nouvelle défaite, il songea à l’ironie de la situation. Il passait d’innombrables heures dans les bars. Pourtant, c’était l’endroit où il appréciait le moins faire des rencontres, romantiques ou non. D’expérience, il savait que les seuls qui l’abordaient étaient des types bourrés jusqu’à la moelle, si désinhibés qu’ils cherchaient de la compagnie auprès de parfaits étrangers. Pic ne les repoussait jamais vraiment et s’amusait parfois même à leurs dépens, mais il lui était impossible de dire qu’il avait déjà fait la moindre véritable rencontre dans un bar, ou assimilé. À l’exception du samedi précédent où il avait enfin engagé la conversation avec Laurelene. L’ironie ne s’arrêtait pas là puisque la jeune femme se posait en parfait contraste avec tous ces fameux inconnus qui ne lui avaient adressé qu’un mot, ou guère plus.

En ce qui le concernait, Pic était désormais absolument certain et convaincu d’une chose : Laurelene était tout, exceptée son strict et exact opposé. Leur longue discussion, lors de leur véritable rencontre, ainsi que toutes celles, virtuelles, qui avaient pu suivre, lui avaient apporté la preuve irréfutable qu’ils avaient malgré tout des points communs. Tous deux cinéphiles, ils échangeaient beaucoup autour de leurs films et séries favoris, confrontant des points de vue fortement similaires. Les sujets demeuraient relativement légers et superficiels même si quelques détails plus personnels sur leurs vies réceptives venaient de plus en plus ponctuer les échanges. Depuis la veille, alors qu’ils étaient restés très tard derrière leurs écrans à communiquer, Laurelene se confiait un peu sur son ressenti et sur l’étonnement qu’elle-même éprouvait vis-à-vis de lui. Elle lui avait volontiers avoué être très surprise de la manière dont cette rencontre avait eu lieu, évoluait et de cette découverte mutuelle. De prime abord, tout les différenciait et pourtant, il était désormais difficile pour eux de trouver un sujet sur lequel ils ne s’entendaient pas. À demi-mot, Laurelene avait même accepté que Pic lui fasse découvrir son style musical de prédilection : le métal. En contrepartie, il avait confessé adorer la musique classique également. Un aveu choquant aux dires de la belle brune.

Contrairement à ce qu’elle semblait penser, Paul était terriblement angoissé auprès d’elle, et même si les écrans étaient une frontière rassurante, il n’était jamais véritablement détendu. Absolument pas coutumier de la drague ou de ce qui y avait trait de près ou de loin, Paul Picault avait sans cesse peur de dire ou faire quelque chose qui altérerait cette étrange sorte de relation naissante qui semblait se créer entre eux depuis plusieurs semaines déjà.  

 

Cette nuit-là, Laurelene alla se coucher tôt, épuisée par sa semaine de cours et leurs discussions prolongées, le soir venu. Pic resta éveillé bien plus longtemps ; la voix de Tobias Forge dans les oreilles, la manette de sa Xbox entre les mains et la promesse d’un « À demain :) » incrusté sur la rétine, partageant la vedette avec la douceur d’un visage encadré de longs cheveux bruns.

 

À son réveil, Pic fut saisi par une pointe de stress non-équivoque qui ne le quitta guère de la journée. Il accepta d’apporter son aide à son père pour l’installation d’une nouvelle table de jardin et alla chez le coiffeur à quatorze heures, comme convenu. De retour chez lui à quatorze heures vingt, il commença à ruminer sans jamais trouver d’occupation à son goût. Il jetait un regard à ses consoles de jeux, se détournait vers l’ordinateur, zieutait un bouquin, mais rien ne trouvait grâce à ses yeux. Finalement rendu au rez-de-chaussée, il se posa devant l’imposante télévision avec un café et se contenta de fixer les pixels. Ses parents avaient choisi de visionner une émission historique. Ils l’abandonnèrent en milieu d’après-midi, préférant le centre-ville à la compagnie taciturne de leur fils.

 

À dix-huit heures, soit trois heures avant ses retrouvailles avec Laurelene, Pic avait l’impression qu’il allait passer un examen ou un entretien d’embauche ou… faire un truc vraiment très angoissant. Si le stress s’insinuait sous sa peau notamment depuis une semaine, ce n’était certainement pas une sensation qu’il avait pour habitude de côtoyer. Aussi, sa gestion en devenait excessivement complexe pour lui que tout un chacun qualifiait naturellement de « petit branleur » et certainement pas de « grand stressé de la vie ».

Debout devant le miroir de sa salle de bains personnelle, il sautilla sur lui-même en expirant, espérant relâcher un peu de la pression qui lui tenaillait les entrailles. Après quoi il passa à la douche et tailla sa barbe fournie en quelque chose qui ne donnait pas l’impression qu’il venait de passer six mois au trou ou bien à arpenter la jungle. Choisir ses vêtements fut un autre calvaire qu’il n’avait jusqu’alors jamais expérimenté. Il jeta son dévolu sur une chemise bucheronne qu’il jugea à la fois habillée et décontractée, un éternel jean noir et des baskets de ville, noires aussi. Une veste plutôt légère vint compléter son accoutrement. À vingt-heures quinze, il était prêt à se rendre au Bord du Monde, le bar étant relativement loin de son domicile. Une dernière hésitation vint le saisir. Deux hésitations en fait. Son regard posé sur ses rangers, il eut une moue incertaine. Il aurait voulu les porter, comme tous les jours, mais n’était pas certain qu’elles étaient LE détail qui faisait que Laurelene Delouis s’intéressait un tant soit peu à sa personne. Bien au contraire, même. Il abandonna son idée soudaine et garda ses baskets. Seconde hésitation : s’attendait-elle à ce qu’il lui offre « quoi que ce soit » ? Un bouquet, par exemple. Bien qu’ils ne l’aient pas qualifié ainsi, il paraissait clair qu’ils se retrouvaient ce soir-là pour un véritable premier rendez-vous. Laurelene était une fille classique et qui semblait baigner dans tout ce qui faisait la Tradition depuis sa naissance. Or, traditionnellement, l’homme offrait un bouquet ou une stupidité du même type. Les magasins étaient fermés à cette heure et Pic n’avait rien sur lui si ce n’était un sourire d’excuse. Il sentit sa bonne humeur naturelle se teinter d’agacement. Il marcha plus vite, la nuque rentrée dans les épaules et les sourcils froncés. Habitué à faire le trajet, il ne sentit pas les kilomètres peser dans ses jambes musclées par la marche répétée et les séances à la salle de sport. Il s’étonna même en arrivant devant le pub sans en avoir conscience tant il était obnubilé par des pensées anxieuses et critiques. Ironie du sort, il fallut que Laurelene lui crie après pour qu’il se souvienne de leur rendez-vous et l’attende sur le seuil.

— Paul !

Merde ! Il lâcha la porte d’entrée et se retourna prestement. Au milieu de la rue, Laurelene trottinait dans sa direction en guettant le trafic. Elle arriva assez essoufflée, une main spontanément placée sur sa poitrine et le teint rosi. Leurs conversations, la multitude d’anecdotes et d’informations qu’ils avaient échangés sur leurs existences au cours de la semaine écoulée ressurgit et abonda dans la mémoire de Pic qui se sentit mal à l’aise.

— … Salut.

— Sa… lut, répondit-elle alors qu’il lui faisait la bise un peu trop brusquement.

— Tu vas bien ?

— Très bien, merci. Et toi ?

— Ça va, ça va ! On entre ?

Elle acquiesça avec promptitude. Ces quelques mots semblaient avoir calmé une soudaine pression anxieuse chez elle. C’était tout au moins ce que Paul éprouvait. À présent qu’il la voyait et l’entendait, juste devant lui, il ne succombait plus autant à cette nouvelle Némésis qui s’était emparée de lui ces derniers temps.

À l’intérieur, le bar était vide à l’exception de trois hommes qui occupaient le billard. Ils ne leur accordèrent pas davantage d’attention que pour leur retourner leur politesse. Voyant que Laurelene hésitait, Paul pressa le pas pour la dépasser et la conduire au bar où Kiki, la gérante, pianotait sur son MacBook. Une mélodie atypique supplanta un grand classique dans les enceintes murales, et Kiki finit par redresser la tête vers eux, satisfaite.

— Tu as envie de quelque chose en particulier ? s’enquit Pic qui avait ouvert l’une des cartes à disposition des consommateurs.

Curieusement, il ne regardait jamais la carte et découvrit que des cocktails à la bière étaient entre autres proposés. Laurelene nia. De son côté, elle s’intéressait à la page des cocktails plus conventionnels dont Paul – qui n’en était pas adepte – reconnaissait quelques noms.

— Tu as envie d’alcool ?

Son petit air coupable répondit pour elle.

— Cosmopolitan, Caïpirinha, … Je connais tout ça de nom, dit-elle, mais est-ce que j’aimerais ? Là est toute la question !

Un rire ponctua sa propre interrogation. Pic se détendit encore davantage en constatant qu’elle-même s’amusait de son ignorance.

— Tu commandes quoi, toi ?

Elle était soudainement très proche. Si proche que son avant-bras touchait le sien et qu’une bouffée de son parfum à la fois doux et intense le frappa avant de l’envelopper totalement, l’enivrant.

— J’hésite. Peut-être ça…

— « Black Snake », lut-elle. Eh bah, rien que ça !

Elle était définitivement d’humeur joueuse, malicieuse, même. Elle lui glissa un regard à la dérobée qui fit oublier jusqu’à son nom à Pic. Il resta là à la fixer bêtement pendant cinq bonnes secondes avant de se secouer les puces et de se racler la gorge.

­— Hum ! Hum, hum… Donc…

— Donc je pense prendre la même chose, conclut-elle avec assurance, la tête désormais presque au-dessus de son épaule tandis qu’elle lisait les ingrédients qui composaient le cocktail. Ça paraît être un bon intermédiaire entre nos goûts personnels. Black Snake, alors ? chercha-t-elle à se faire confirmer.

— Euh… oui.

Pour la première fois, les rôles s’étaient inversés. Ce fut elle qui passa la commande. Pic, qui était derechef resté totalement con – il n’y avait pas d’autre terme – face à son attitude, s’affola en la voyant tirer vingt euros d’une petite bourse en cuir.

— Non, non, c’est ma tournée, monsieur le Métalleux ! le contra-t-elle avant même qu’il n’ait ouvert la bouche. Tu paieras la prochaine !

Elle n’alla pas jusqu’à ponctuer sa remarque d’un clin d’œil mais cela n’aurait pas plus étonné Pic que de l’entendre parler avec un ton aussi espiègle. Durant tout le temps qu’il fallut à Kiki pour préparer leurs deux « Black Snake » (dont elle ne se souvenait plus la composition), il se demanda si Laurelene n’avait pas bu avant de venir. Plongé dans ses pensées, il prit la pinte et le demi et marcha spontanément vers la table que la jeune femme occupait lors de chacune de ses venues.

­— Tout va bien ?

Elle se mordillait inconsciemment la lèvre et son air soudainement penaud et inquiet le rassura : elle n’avait pas bu et on ne l’avait pas échangée contre sa Laurelene.

— Parfaitement ! Excuse-moi, je suis juste un peu surpris. Je pensais payer. Désolé, au fait, je ne t’ai rien apporté.

— Rien apporté ?

— Fleurs, chocolats, … Ce genre de trucs.

Elle haussa un sourcil, surprise.

— Moi non plus je ne t’ai rien apporté.

La réponse fut un soulagement. Son commentaire paraissait davantage la plonger dans l’incompréhension que raviver chez elle la moindre frustration ou déception. Pic laissa passer et lui présenta un sourire, prenant le parti de repartir à zéro pour la soirée.

— Je suis vraiment très heureux que tu sois là, confia-t-il.

Se débarrassant de sa veste longue sous laquelle elle arborait un petit pull fin et moulant ainsi qu’un jean, Laurelene lui retourna son sourire.

— Moi aussi, souffla-t-elle.

Son ton s’accordait bien plus avec celui dont il était coutumier, mais Pic ne s’y appesantit pas. La beauté insolente de Laurelene polarisait son entière attention. Toute de noir vêtue, les cheveux lâchés et bouclés, les yeux réhaussés d’un trait noir et subtil, il la trouvait terriblement séduisante. Si séduisante qu’il se fit surprendre par un coup de chaud dans les règles de l’art. Celui-ci s’accentua d’autant plus que le regard de Laurelene glissa sur son buste lorsque lui-même retira sa veste.

Ils trinquèrent en silence et Pic testa pour la première fois un cocktail à la bière. Le goût fruité d’un sirop se mêlait parfaitement à la bière blonde et légère, rendant le tout très frais et agréable à déguster. La douceur de la boisson plut aussitôt à Laurelene qui ne regretta pas son choix. Les verres furent reposés et leur mutisme perdura jusqu’à ce qu’elle entrouvre ses lèvres magnifiées par un gloss plus soutenu qu’à l’ordinaire.

— Tu es stressé ? demanda-t-elle sans le regarder. Je veux dire que… je ne vois rien, chez toi, qui me laisserait penser ça mais étant donné ce que tu as pu m’écrire par messages, je me dis que peut-être…

Elle laissa sa phrase en suspens. Pic ne tergiversa pas.

— Oui. Ou plutôt je l’étais avant d’arriver et au moment où on est entrés. Maintenant ça va.

Laurelene eut un sourire mi-ironique mi-déçu.

— Je ne vois définitivement rien chez toi, soupira-t-elle. Je sais que je suis un livre ouvert pour quiconque mais toi… Impossible de savoir ce que tu penses.

Comme elle l’avait mentionné, c’était l’un des sujets qu’ils avaient pu aborder au cours de la semaine. Le flegme indéfectible dont Pic pouvait faire preuve. Au contraire, Laurelene était quelqu’un qui savait difficilement cacher ses émotions. Un détail qui la rendait plus charmante encore, aux yeux de Pic.

— Je sais, s’excusa-t-il. Et quand je stresse vraiment, j’ai tendance à me cacher derrière l’humour, par ailleurs. Je vais essayer d’être plus limpide pour toi.

— C’est assez étrange, reprit-elle en le dévisageant, à présent, comme perdue dans ses pensées. À certains moments, j’ai presque l’impression que tu ne ressens rien.

Pic éclata de rire. À la fois d’incrédulité, mais aussi d’inquiétude. (Preuve irréfutable qu’il se connaissait bien !)

— Quoi ?

Il reprit son sérieux et s’expliqua :

— Sincèrement, Laurelene, j’ai moi-même du mal à saisir tout ce que je ressens en ce moment tant je… « ressens », justement !

— Oh… C’est mal ?

Sa candeur fit naître un doux sourire sur la bouche du jeune homme qui dut se retenir pour ne pas attraper sa main ou caresser son beau visage.

— Non. Absolument pas.

— Tant mieux, alors.

— Tu es stressée ? demanda-t-il en retour avant de prendre une gorgée de Black Snake qui n’avait rien de « Black » ou de mordant.

— Si tu connais la réponse, pourquoi poses-tu la question ?

— Tu semblais stressée tout à l’heure. Plus maintenant. Je voudrais savoir si tu l’es toujours.

Elle nia lentement.

— Oui je l’étais. À la fois beaucoup et peu. Tu parlais de sincérité, tout à l’heure, donc je vais être honnête aussi. Je pense que c’était davantage une angoisse liée à la hâte que ce moment arrive. Bien qu’on ne se soit pas vus, je considère qu’il s’est passé beaucoup de choses ces derniers jours et j’avais hâte de constater une forme de… concrétisation ? Aboutissement ?

— Je vois ce que tu veux dire.

— Là, maintenant, je ne suis plus anxieuse.

Elle voulut poursuivre mais se retint et se détourna.

— Je me répète mais je suis très heureux que tu sois là ce soir. Merci d’avoir accepté.

— Merci d’avoir proposé.

 

Paul n’aurait jamais pu croire qu’ils parleraient aussi vrai dès à présent. L’honnêteté et la sincérité n’étaient certainement pas l’apanage des débuts de relations ou des premiers rendez-vous. Le plus souvent, les parties avaient tendance à distiller de petits mensonges pour embellir la vérité et surtout taire le péjoratif. « Stressé(e) ? Non, pas du tout ! Je suis parfaitement détendu(e) ! » Une réponse prononcée trop vite, les joues cramoisies, le teint blême et le cœur en tachycardie.

Ces premiers instants avec Laurelene étaient aussi surprenants qu’ils étaient réjouissants. La conversation s’étendit, s’étoffa et la belle brune se révéla sous un jour plus expressif. Lui-même se découvrit moins timide et plus entreprenant. Tout au moins dans la volonté car même s’il avait changé de siège pour se retrouver dans le coin de la banquette, à une trentaine de centimètres d’elle, et qu’il avait dès lors l’impression d’en crever d’envie, Pic n’osait pas la toucher. Il se savait extrêmement, voire excessivement tactile, en couple, mais il était bien loin de pouvoir donner cette étiquette à sa relation avec Laurelene. Cette dernière buvait son Black Snake à petites gorgées espacées de nombreuses paroles. Tant et si bien que lorsqu’elle le termina et accepta une « petite bière au miel », Pic ne lui trouvait absolument pas l’air enivré.

Elle resta à leur table tandis qu’il allait commander et payer les consommations. Lorsqu’il revint, leurs doigts se caressèrent allègrement. Paul allait déposer la Barbãr sur la table en bois quand Laurelene dressa ses mains pour se saisir du verre. Elle emprisonna la sienne qu’elle ne relâcha en s’excusant qu’après que la bière ait été sécurisée. Pic s’entendit baragouiner qu’elle n’avait aucune excuse à présenter en s’asseyant avec sa deuxième pinte. Si Laurelene ne souffrait d’aucun trouble, lui avait définitivement l’esprit embrumé par la situation bien plus que par l’alcool. À la fois très détendu et fortement électrisé par chaque mouvement, chaque mot prononcé, Pic se sentait tel une sorte d’éponge à sensations. Tout l’impactait. Ses paroles, donc. Mais surtout ses gestes. Du plus ambigu au plus anodin, comme lorsqu’elle remettait ses cheveux en place ou croisait ses mains autour de son verre. Ses mains qu’il avait tant envie, besoin presque, de serrer dans les siennes en retour de la curieuse étreinte qu’elle lui avait accordé. Tout cela, Laurelene ne le percevait sans doute pas. Paul lui-même savait que cette analyse avait lieu dans une partie partiellement inconsciente de son cerveau. Il n’y accordait d’ailleurs qu’une infime réflexion. Le reste était entièrement ciblé sur Laurelene Delouis et leur discussion.

Paul fut frappé par la manière dont chacun respectait le temps de parole de l’autre, était à l’écoute, comprenait. Il avait le sentiment de concevoir, pour l’avoir déjà éprouvé, l’intégralité des sentiments, émotions et sensations qu’elle pouvait lui décrire au fil de conversations dont les sujets étaient pourtant parfaitement hétéroclites. Il n’en était pas certain mais il lui semblait qu’il en était de même pour la jeune femme. Et jamais Pic n’avait connu cela avec quiconque, pas même ses meilleurs amis.

 

Le Bord du Monde s’était peu à peu rempli, mais ils étaient totalement hermétiques aux autres. S’il ne relevait pas la tête pour constater que ce n’était pas le cas, Pic aurait pu croire qu’ils n’étaient que deux sur Terre. Il ne reconnaissait même plus le bar. Il était loin, très loin, juste avec Laurelene, à discuter, plaisanter, rire, vivre. Elle parlait, il écoutait. Il parlait, elle écoutait. Il lui semblait qu’ils étaient isolés. Cependant, Paul ne s’était jamais senti moins seul sur cette planète où il n’avait jamais véritablement su trouver sa place. Elle était là, elle ne lui ressemblait pas et pourtant, elle lui était profondément semblable. Des stéréotypes du genre lui vinrent à l’esprit. L’autre pièce du puzzle, l’âme-sœur… Paul les chassa sans pour autant parvenir à les réfuter complètement.

Ce fut davantage l’annonce assez soudaine de Laurelene qu’une véritable initiative qui l’avait motivé à focaliser sa complète attention sur elle, et non sur des détails qu’ils pourraient scrupuleusement disséquer plus tard. Eux ne le quittaient pas, mais elle…

— Il se fait tard, dit-elle, la voix empreinte d’amertume, cette fois-ci.

— Oui…

Ils se levèrent et passèrent leurs vestes. Pic laissa Laurelene le précéder et prit les verres qu’il déposa sur le comptoir. Kiki les remercia et leur souhaita une bonne fin de soirée. Pic savait qu’elle ne pourrait jamais être aussi agréable et satisfaisante que le début, à son plus grand regret. Absorbé par sa déception de la voir partir, il manqua de peu de déposer une main sur son épaule par pure inadvertance en voulant lui tenir la porte. Heureusement, il se reprit à temps et sa galanterie fut remerciée d’un splendide sourire.

Au dehors, Laurelene se retourna pour lui dire au revoir mais Pic s’imposa.

­­— Je te raccompagne à ta voiture.

— Oh ! Tu n’es pas obligé, tu sais.

— Si, si. C’est la moindre des choses et puis c’est plus prudent.

Il faisait nuit noire, il n’avait aucune idée de l’endroit où elle était garée et refusait de la laisser arpenter seule les rues de la ville plongée dans le crépuscule.

— Merci, c’est très gentil. Je suis garée assez loin, par contre.

— Aucun problème, assura Pic.

Il lui emboîta le pas et bénéficia ainsi d’un sursis. Celui-ci dura vingt minutes supplémentaires avant qu’une silhouette d’acier coutumière ne se détache à l’ombre d’un réverbère.

— Tu habites où ? s’enquit brusquement Laurelene.

— À une demi-heure à pied du centre-ville.

Elle baissa les yeux avant de les replonger dans les siens.

— Tu veux que je te dépose en rentrant chez moi ?

— Oh non ! Non, non, ne t’inquiète pas.

— Sûr ? Tu en as pour une heure, maintenant. Ça m’embête. Ce n’est qu’un petit détour pour moi.

Paul garda le silence quelques instants, cherchant à déterminer si c’était une forme de test de la part de la douce étudiante. Mais elle paraissait juste inquiète pour lui et mal à l’aise de la situation.

— Je ne veux pas que tu sois en retard.

— Je ne serai pas en retard, réfuta-t-elle. Monte. S’il te plaît.

— Sûre ?

Elle fut amusée qu’il lui retourne la question.

— Sûre.

Paul se retrouva alors à faire le tour et monter sur le siège passager. Son odeur vanillée et florale était partout dans l’habitacle et il dut se forcer pour ne pas fermer les yeux et l’inspirer à plein poumons.

­— Tu me guides ?

— Bien sûr.

Le trajet ne prit pas plus de cinq minutes. Guidé par Paul, Laurelene démontrait une aisance et même une forme de hardiesse au volant très détonnante avec sa personnalité. Paul s’en amusa, certain que l’alcool n’avait qu’un très faible rôle à jouer là-dedans compte tenu du délai écoulé entre ce moment et la dernière gorgée de la jeune femme. La rue n’offrait plus aucune place pour se garer. Laurelene dut s’immobiliser au milieu de la chaussée et déclencher ses warnings. Heureusement, personne n’arrivait.

— Eh bien… voilà. C’était…

— … une excellente soirée, acheva Paul, exalté par leur proximité.

— Oui, souffla-t-elle. Merci.

— Merci à toi. Pour être venue, pour la soirée, pour le détour.

— Tu n’as pas à me remercier. J’espère que…

Elle piqua un fard et reporta son regard sur le pare-brise, devant elle.

— On remettra ça très vite.

Cela sonnait comme une promesse qu’il leur faisait à tous les deux.

— Merci encore. Dis-moi quand tu es rentrée, ok ?

Elle acquiesça, soudainement timide. Continuant à prendre les stéréotypes à contre-pied, ce fut Paul qui se pencha pour déposer un léger baiser sur sa joue veloutée.

— Bonne nuit, Laurelene.

Il s’échappa de la voiture avant qu’elle (et surtout lui) n’ait eu le temps de dire ou faire quoi que ce soit de plus. Il contourna la C3 et bondit vers la maison aux volets bordeaux de ses parents. Alors qu’il tirait sa clé attachée au bout de sa chaîne, la voix de Laurelene lui parvint.

— Au fait ! Je préfère les rangers ! Bisous et bonne nuit, Paul !

La voiture bondit en avant dans un léger crissement de pneus et un gloussement étouffé. Pic resta plusieurs longues secondes sur le perron, aussi stupéfait que transporté par tout ce qui faisait Laurelene Delouis. Il finit par rentrer et monta directement dans sa chambre. Il s’allongea sur son lit en boxer et attendit impatiemment, s’inquiétant un peu plus à chaque minute lorsque finalement, son portable, posé sur son ventre tonique, ne vibre. Il avait déjà prévu un message à envoyer. « Merci encore pour cette soirée. J’ai rarement passé un aussi bon moment, j’espère qu’il en est de même pour toi. Et j’espère que l’on remettra ça au plus vite. Passe une bonne nuit. Bisous. »

 

Laurelene, dimanche 29/09/2019, 01h34

« Je viens d’arriver chez moi.

Merci pour cette soirée. Je ne sais pas si le sentiment est réciproque mais j’ai l’impression de te connaître depuis bien plus longtemps qu’une modique semaine. J’espère que l’on pourra se revoir ainsi. Bonne nuit, Pic. Bisous. »

 

Paul ne put lui cacher la vérité.

 

Moi, dimanche 20/09/2019, 01h36

« Tant mieux !

Tu viens de décrire absolument tout ce que j’ai pu ressentir et ce que je souhaite. Tiens-moi au courant si tu as une soirée ou un après-midi de libre cette semaine. Je ne sais pas si je pourrais attendre samedi prochain pour te voir…

Dors bien. Bisous.

PS : Tu es une sacrée pilote !

PPS : J’ai pris note pour les rangers ! ;) »

 

Un sourire extra-large aux lèvres, Paul éteignit la lumière et raviva les souvenirs de cette merveilleuse soirée avec cette merveilleuse jeune femme. Il était surprenant de constater à quel point la mièvrerie et la romance étaient hautement plus supportables lorsque c’était à notre porte qu’elles toquaient. Lui le grand flegmatique s’endormit le ventre grésillant et le cœur en fête, profondément bienheureux.

Note de fin de chapitre:

 

Eh bien voilà, la relation entre Laurelene et Pic évolue encore et chacun s'aperçoit qu'il ne faut pas se fier aux apparences/juger un livre par sa couverture/etc. Ils ont bien plus en commun que tout ce qu'ils auraient pu imaginer !

J'espère que ce chapitre vous a plu ! N'hésitez pas à me donner vos pronostics pour la suite ou simplement me laisser vos impressions ! (N'hésitez pas non plus si vous avez la moindre question sur la nouvelle !)

 

Merci pour vos lectures et à très vite avec la suite ! :)

MCB

PS : on n'oublie pas de commenter : it's free and it makes me happy ! :D

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