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Certains matins lui faisaient regretter la facilité des appartements modernes, où tout vient en appuyant sur un bouton, ou en appelant le syndic. Hélène, heureusement, trouva la raison pour laquelle le compteur électrique s'obstinait à disjoncter, avec du bon sens et la bonne vieille méthode empirique. Paul abandonna donc son idée de faire la cuisine pendant que la machine à laver tournait, éteignit un radiateur électrique, puis se trouva désoeuvré, mais avec la lumière.

- On n'a plus qu'à aller faire un tour, proposa Hélène.

La randonnée n'était pourtant pas sa passion, surtout l'hiver, mais le printemps envoyait des signaux discrets annonçant son retour. Paul sourit en la voyant multiplier les épaisseurs de vêtements. Bras dessus, bras dessous, ils prirent la direction du pont. Le brouillard s'accrochait avec obstination à la vallée quand le vent soufflait depuis le nord, mais sur les hauteurs, on pourrait apercevoir le ciel bleu entre deux lambeaux de nuages.
En passant devant le cimetière, Hélène s'arrêta net.

- Pauvre gosse, il est encore là ?

Paul s'abstint de lui dire qu'en plus de nourrir les corneilles, Andy prenait certains caveaux pour des annexes de ses placards, vu le foutoir qu'il y avait découvert. Cette habitude inconvenante lui paraissait incompréhensible. Que pouvait-on bien avoir dans le crâne pour transformer un caveau en musée de la taxidermie ? Paul avait cru faire un infarctus en se trouvant face à une créature sortie tout droit des enfers. Après un instant horrible où cette vision n'avait eu aucun sens, il avait compris qu'il s'agissait d'un amas de renards empaillés surmontés d'une tête de sanglier, elle-même couronnée d'une ramure de cerf. Mais en parler à quiconque revenait à avouer qu'il fouinait dans les dernières demeures d'autrui, et cela n'arriverait pas.
Le garçon fumait une cigarette, assis sur une tombe. Au grand désarroi de Paul, Hélène entra dans le cimetière pour le saluer. Il aurait préféré passer son chemin comme si de rien n'était.

- Ce sont des perce-neige ? demanda Hélène. C'est magnifique.

Le garçon sourit, hocha la tête.

- Vous en voulez ? Il y a en a plein en ce moment.

A la demande d'Hélène, il lui expliqua où trouver les fleurs. Ils parlèrent de tout et de rien pendant quelques minutes, mais Paul ne participa pas vraiment à la conversation. Il songeait que le discours du gamin s'accordait mal avec ses actes. Il n'y avait rien d'abstrait dans le fait de recouvrir la tombe de sa mère de tant de fleurs qu'il avait sans doute fallu une brouette pour les transporter.

Ils quittèrent le sentier pour s'enfoncer dans les bois, essayant de suivre les indications du garçon, ou plutôt le compromis entre leurs deux interprétations de ses explications nébuleuses. Le bois en pente raide était praticable, mais traître.

- Bon, essayons de ne pas tomber, ou on va rouler jusqu'en bas. Les raccourcis font les longs détours à l'hôpital. Quoique si on est vraiment malchanceux, on roulera jusqu'au cimetière.

Hélène rit, et lui prit la main. Ils s'aidèrent pour monter tant bien que mal la côte, puis débouchèrent sur un plateau où les arbres étaient plus clairsemés. A la lisière du bois, ils trouvèrent les premiers perce-neige, en touffes fournies. Une fois chargés de fleurs, ils comprirent vite la difficulté que présenterait la descente s'ils s'y risquaient sans pouvoir s'aider de leurs mains. Paul suggéra de longer le bois jusqu'à rejoindre un chemin. La forêt paraissait grande, vue d'en haut. Il trouvait hasardeux de s'aventurer au petit bonheur la chance sans aucun point de repère.

- C'est fou, on ne voit même pas les maisons d'ici, fit remarquer Hélène.
- Avec cette purée de pois, ça ne risque pas.

Après avoir marché pendant un si long moment qu'il lui semblait qu'ils avaient dû se perdre, ils débouchèrent enfin sur un chemin. Sur leur droite, il s'enfonçait dans la forêt, et sur leur gauche, il menait à une ferme. Un sentier s'ouvrait en face d'eux. Une pierre de taille se dressait au croisement. Hélène en fit le tour, pensant qu'il s'agissait d'une borne ou d'un monument chrétien, et hoqueta de surprise.

- Il y a une inscription derrière ! C'est une tombe... Comme c'est glauque...

Paul la rejoignit et lut le texte fortement érodé.

- Anne-Marie, morte à dix-neuf ans. Priez pour elle.
- Il n'y a même pas de dates.
- C'est bizarre. Soit ils ont pris ça dans un cimetière pour je ne sais quelle raison, soit ils ont vraiment enterré quelqu'un ici.
- Peut-être que c'était un suicide ?

Paul pensait plutôt qu'il s'agissait d'une autre sorcière, mais n'avait bien sûr aucun moyen de le savoir, sauf en demandant à Andy. Pour une raison obscure, il n'avait pas réellement envie de le faire. Il décida de chasser ce nouveau mystère de son esprit pour le moment.

- On avance ? J'aimerais bien voir la ferme.

Ils continuèrent sur le chemin. Il s'élargissait et se creusait d'ornières boueuses à mesure qu'ils approchaient des bâtiments. Le lieu-dit s'appelait le Cornouiller, mais le panneau se trouvait devant une prunier bizarrement torturé.

- J'ai lu un truc à ce sujet, dit Paul. C'est un champignon parasite, ça s'appelle un balai de sorcière.

Décidément, les sorcières ne voulaient pas le lâcher.

- Et ça, c'est la ferme du père d'Andy, non ?
- Euh, oui, je crois. On va peut-être rentrer, non ?

Il savait pertinemment que si Hélène croisait quelqu'un, elle engagerait la conversation et on n'en finirait pas.

- Regarde, ils font de la vente directe ! On peut faire nos courses ici !
- Tu râles quand on doit laisser la voiture en haut du chemin et tu veux traverser le bois pour faire les courses ?
- Tu es bête ou tu le fais exprès ? Il doit bien y avoir une vraie route qui vient ici. Puis quand on aura notre beau 4x4, ce ne sera pas un problème...

Paul soupira.
Hélène tint à acheter des oeufs, et Paul se trouva chargé de plus de perce-neige qu'il pouvait en tenir, mais le paysan lui donna un sac supplémentaire pour les emballer, et la sève baveuse cessa de lui couler sur les doigts. Hélène mentionna évidemment le fait qu'ils habitaient à Déjà-Vu, et l'homme leur demanda des nouvelles d'Andy. Paul ne se mêla pas à la conversation, et fit le tour des rayonnages en bois. Les légumes terreux dans les cagettes étaient frais et lui faisaient envie, mais l'idée de les porter jusqu'à la maison le dissuada de se charger plus encore. Il espéra qu'Hélène en finirait vite. Il faisait glacial dans cette remise.

- Vous ne l'avez pas vu depuis Noël ? s'étonna Hélène.

Le père d'Andy haussa les épaules.

- Il est obstiné, ce gamin. Très rancunier. On dirait pas comme ça.

Paul sourit, pensant à leurs premiers contacts, mais ne dit pas au père du garçon qu'il s'y était abondamment piqué.

- J'ai cru comprendre qu'il ne s'entendait pas trop avec son demi-frère, dit Hélène d'un ton neutre.
- Voilà ce qui se passe quand on croit réparer. On rafistole d'un côté et ça se déchire de l'autre. C'est un bon garçon, dans le fond. Il s'occupe de son grand-oncle parce qu'il veut pas qu'on le place. Pourtant il a peut-être mieux à faire de sa vie. Mais voilà, comme je vous disais. Obstiné.

Il y eut un raclement de botte à l'entrée du local. Paul se retourna. Un adolescent se tenait là, en cote de travail boueuse, un sac sur l'épaule. Plus large d'épaules qu'Andy, brun de cheveux et sombre de regard, la ressemblance était pourtant là.

- Putain, mais tout tourne autour de lui, encore, lâcha-t-il.
- C'est bonjour que t'es censé dire aux clients, Eliott, fit son père. Pas putain.

Le visage du garçon prit une teinte rouge vif, plus de colère que de honte sans doute, et il salua Paul et Hélène avant de disparaître par la porte du fond. Le paysan sembla sur le point de faire un commentaire, puis se ravisa. Sans doute n'avait-il pas envie de critiquer son fils devant des étrangers, même s'il y avait matière à le faire, mais ça le démangeait trop.

- Excusez-le. C'est pas facile de reprendre une ferme et ils s'en seraient mieux sortis à deux. Mais bon, voilà. Ils sont pareils. Obstinés.



Ils redescendirent vers Déjà-Vu un peu plus chargés que Paul l'avait espéré. Mais le chemin était large et aisé.

- On évitera les raccourcis, la prochaine fois, fit Paul.
- Oui. Tiens, prends les oeufs, si je tombe ça va faire une omelette. Tu sais qu'Andy a fait un CAP d'électricien avant d'embrayer sur aide-soignant ? Il l'a pas terminé mais il se débrouille bien, d'après son père. On peut peut-être lui faire regarder notre installation, ce sera toujours moins cher que de prendre un artisan.
- Oui, peut-être, fit Paul, un peu sceptique. Mais si on le fait bosser au black, on sera pas couvert par l'assurance.
- J'étais sûre que tu dirais ça.
- Déformation professionnelle.

Il garda son souffle jusqu'à la maison, pendant qu'Hélène en trouvait encore en abondance pour parler.

L'obscurité tombait dans la vallée, bien qu'il ne soit pas si tard. En passant devant la maison abandonnée voisine de la leur, Paul eut l'impression de voir des lumières s'agiter à l'intérieur. Il s'immobilisa. Les volets fermés et le silence prouvaient pourtant bien que la maison était vide. Après une hésitation, il s'avança et tenta d'ouvrir la porte d'entrée. Elle était fermée, comme il s'y attendait.

- Qu'est-ce que tu fais ?
- Rien, j'ai crû voir... Un reflet, sans doute.

Une fois les courses rangées, il se posta à la fenêtre de la chambre, sans allumer de lampe. Des lumières dansaient bel et bien derrière les volets clos de cette maison censée être abandonnée depuis des décennies. Il se monta la tête pendant un moment sur des histoires de farfadets, puis entendit une porte claquée et un rire très humain. Deux silhouettes apparurent en lisière de forêt quelques instants après. Il soupira et rit tout bas. Juste des jeunes qui s'amusaient, rien de plus. Il prit note de verrouiller ses portes dorénavant. Si ce lieu tranquille ne l'était pas tant que ça, on n'était jamais trop prudent.
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