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Roxane m'a envoyé une demi douzaine de noms avec une brève description. Je passe un bon moment à lire ses commentaires mordants, c'est à se demander si elle n'a pas un peu oublié le but premier de sa manoeuvre. Je m'en inspire pour faire la conversation au vieux dans la voiture, sans trop de détail, de façon à ce qu'il pense que j'ai une vie sociale, parce que ma solitude l'inquiète. Je lui répète souvent que je ne suis pas seul, juste isolé. J'ai des collègues, Roxane, Lukas... Et invariablement il me redemande qui est Lukas. Il y a des choses qu'il n'imprime vraiment pas.

- Je vais te laisser chez le médecin. J'irai voir Roxane en attendant. Tu veux me rejoindre chez elle après ?
- Non. Je veux aller au café.

Je sais très bien de quel café il parle.

- Ce serait bien, des tulipes pour maman.

Il ne répond pas, tripote sa barbe en regardant ailleurs. Je l'emmène jusque dans la salle d'attente du médecin, qui est bondée, comme tous les samedi matin. La secrétaire promet de m'envoyer un texto quand il ressortira. Je le laisse après avoir pioché dans la pile un magasine qui lui conviendra, je sais qu'il se débrouillera très bien tout seul pour la suite.
Je file chez Roxane, en retournant dans ma tête quelques phrases d'esquive destinées à calmer ses velléités matrimoniales. Je regrette de ne pas avoir mit fin à son délire de façon ferme et définitive.

La cage d'escalier habituellement silencieuse résonne d'un métal hargneux. Voilà qui doit plaire aux résidents. Je m'attarde devant les portes pour voir qui écoute ce genre de musique. J'ai comme un fourmillement dans les doigts qui s'intensifie à mesure que j'avance. C'est bizarre. Ce n'est pas la première fois que ça me le fait, ça doit être l'excitation... Je ne sais pas pourquoi je suis aussi tendu, d'un coup.
Je m'arrête quand le picotement devient presque douloureux, et je regarde autour de moi.

C'est bien le nom. Ce n'est pas lui, c'est sûr, mais ça pourrait être son fils. Je sais qu'il a à peu près mon âge. Le nom est assez courant dans la région, il faudra investiguer, mais une personne qui écoute ce genre de musique et vit dans un studio a probablement l'âge qu'il faut. Ca vaut le coup d'aller jusqu'au bout de cette piste. Je contemple un moment le carton punaisé à la porte, puis je me détourne et frappe à celle d'à côté. Je ne peux pas y aller comme ça, il me faut un prétexte.

Roxane m'ouvre, toute en noir comme toujours. Je désigne avec un sourire moqueur ses bouchons d'oreille orange fluo.

- Tais-toi, sale mioche. Sauf si c'est pour me dire que t'as du cyanure avec toi.

Je lui fais la bise sans rien dire, et la suis à l'intérieur. Dans ses conditions, difficile de parler d'autre chose que de son nouveau voisin, ce qui est fort commode. Un jeune, comme je le pensais, mais Roxane n'en n'a pas beaucoup plus à dire. Il ne reçoit personne et n'a pas l'air de travailler. Il joue à des jeux vidéos de guerre ou peut-être avec des zombies et matte du porno gay. Et il ronfle.

- T'as fait connaissance que par nuisance interposée ?
- Pas envie de tailler le bout de gras avec lui. Il a l'air glauque, ce type.

Je me demande ce que glauque peut bien vouloir dire dans ce contexte, surtout venant d'une employée des pompes funèbres dont il faut se méfier d'une invitation à « prendre l'apéro autour d'une bière ».

- C'est peut-être juste un bisounours incompris.

Roxane lève les yeux au ciel mais me propose gentiment un café.

- Ça va, il écoute pas la musique trop tard, en journée je peux pas vraiment me plaindre. On entend tout dans cet immeuble de toute façon. T'as de la chance, tu connais pas ce genre de problème, toi.
- Je ne pourrais pas supporter ça quand je travaille de nuit.
- Et pour notre affaire, t'en es où ?
- Nulle part. Je sais pas trop. C'est pas spontané, ça me gène.
- Mais d'où tu sors ? Personne n'est spontané de nos jours, c'est fini, ça. Si tu ne fais pas ton marché sur internet ou que tu ne demandes pas à quelqu'un de t'arranger un rencard, tu finiras ta vie tout seul avec tes chats.

Je roule une clope, plus pour me donner contenance que par réelle envie. Je la pose sur la table sans y toucher. Je viens d'avoir une idée et je préfère ne pas puer le tabac pour la mettre en application.

- La spontanéité, ça marche. C'est juste que les gens n'y croient plus, en général.

Roxane me lance un sourire narquois.

- Je peux même te le prouver à l'instant. Reste là.

Je lui rends son sourire, me lève, et sors de son appartement pour aller frapper à la porte de son voisin bruyant. J'insiste un moment - peut-être qu'il est du genre bourru et qu'il ne veut pas répondre, mais peut-être aussi qu'il n'entend simplement pas avec la musique. Mais la porte finit par s'ouvrir sur un type banal en T-shirt et caleçon, enveloppé d'une bouffée de fumée piquante.

- Tu repasses ce soir pour me parler de tapage nocturne, lâche-t-il.

Le moins qu'on puisse dire c'est que les cigarettes censées faire rigoler ne le rendent pas spécialement avenant. Je force mon sourire le plus décérébré.

- Hein ? Non, rien à voir, c'est juste que je me demandais, c'est quoi le nom du groupe ? Je kiffe.

Il marmonne un truc que je ne comprends pas.
J'inspire profondément.
Il va me falloir une certaine patience.
Quinze minutes plus tard, je me retrouve chez Roxane. Ce laps de temps m'a parut être un bon compromis entre l'expression d'un intérêt sincère et ce que je pouvais supporter du bonhomme. L'important, c'est que j'ai confirmé qu'il s'agissait bien de lui. Le fils du vieux cafard.
Roxane a l'air perturbée et j'espère qu'elle ne remarque pas la haine qui transpire par tous les pores de ma peau. J'ai du mal à tenir ma seconde tasse de café tellement mes mains tremblent.

- Je lui ai donné mon numéro.
- T'as des goûts bizarres.
- C'est juste histoire de parler. Son père a une maison dans mon bled.

Laquelle est restée longtemps inhabitée, mais Mathias a carrément mordu à l'hameçon quand je lui ai suggéré d'aller la « visiter ». Vu le foutoir de sa piaule, ce gars a clairement perdu pied et se jettera sur la moindre occasion de se faire de la thune. Ce sera un levier pratique pour le manoeuvrer. Mais j'ai presque honte de m'en approcher, surtout si Roxane se fait des films. Elle a l'air carrément sceptique quand je lui explique que je voulais juste lui démontrer que la spontanéité existe toujours, il faut simplement oser aller vers les gens. Elle me connaît assez pour flairer la grosse imposture dans mon discours, mais elle m'aime suffisamment pour me dire très gentiment :

- Je suis ravie que tu voies les choses de cette façon, sale mioche. C'est un bon début de se faire des connaissances. Je pensais que tu allais laisser ton gène de bouseux infréquentable s'exprimer et finir vieux garçon comme ton oncle.
- En parlant de Simon, faut que je le récupère. S'il m'attend trop longtemps, il va paniquer.

Je n'ai pas encore reçu le message de la secrétaire du médecin, mais j'ai vraiment envie de prendre l'air. J'encaisse encore quelques vannes et je m'en vais.
La musique est un peu moins forte dans le couloir. Je passe devant la porte de Mathias sans même la regarder.
Quand mon portable vibre dans ma poche, je suis déjà dans le café. Assis près de la baie vitrée, je scrute la rue pour voir ce que Simon va faire. Il marche lentement, je le vois faire quelques pas hésitants sur la place, puis à ma grande déception, il se dirige vers le café. Je m'abstiens de lui rappeler que je voulais des fleurs. Ou plutôt non, je voulais qu'il aille chez la fleuriste. Même s'il est un peu simple, ou compliqué, suivant le point de vue, cette adorable veuve a un faible pour lui. Il n'aurait qu'à la cueillir. Mais s'il n'ose pas même quand je lui donne un prétexte, je ne peux rien faire pour lui. Je ne suis pas Roxane, à fourrer mon nez là où je ne dois pas.

- J'ai oublié tes tulipes, dit-il.

Il se tape le front de la main d'un geste théâtral, si persuadé de sa crédibilité que c'en est presque mignon.

- Tant pis. Maman préfère les perce-neige de toute façon.



Je lui ai donné rendez-vous chez moi, et il est arrivé presque à l'heure. Il a l'air un peu plus frais que l'autre jour, même si je ne peux toujours pas dire que je le trouve beau. Aucune chance. Mais ce n'est pas pour cette raison que je l'ai abordé, donc ça n'a vraiment aucune importance. Il regarde autour de lui d'un air intéressé pendant que je sors des bières du frigo. La maison est bien restée dans son jus, et elle est propre. Aucune restauration hasardeuse n'a gâché son charme médiéval. La pierre est apparente partout, j'ai enlevé toutes les décorations superflues, mais j'ai laissé un certain nombre d'objets choisis pour leur bizarrerie. Le salon ressemble encore, comme ça a toujours été le cas, à un cabinet de naturaliste, entre les papillons dans leurs boîtes et les crânes d'oiseaux classés par taille. Je n'ai enlevé que les animaux empaillés, j'avais du mal à les supporter. Un jour je les ai tous portés dans un caveau du cimetière. S'il sert à nouveau, quelqu'un aura une belle frayeur, et moi le couronnement de ma blague à retardement. Mathias s'attarde devant la bibliothèque. Je ne pensais pas qu'il était du genre à lire, je l'observe en silence. Puis il se tourne vers moi et suggère que nous allions fouiller la maison avant que la nuit tombe complètement. Je hoche la tête, et lui tends une de mes lampes de poche.

- Comment t'as eu les clés, d'ailleurs ?
- Je ne les ai pas.

Il me regarde avec stupeur quand je soulève un pied de biche et une perceuse. Puis il éclate de rire.

- OK, tu me plais, toi.

Pour éviter l'écrivain et son insatiable curiosité, je suggère de faire un détour par les bois. On revient en traversant des jardins en friche. C'est un jeu que j'aime bien, j'ai fureté dans tous les recoins de Déjà-Vu à mesure que les maisons se vidaient. J'évite celle des Hollandais. Mathias louche dans sa direction et je prétends qu'il y a une alarme. Il ne manquerait plus qu'il se prenne au jeu et m'entraîne dans des cambriolages en série.
On force la porte de sa maison familiale, ce qui ne va pas sans peine. La baraque est restée fermée pendant plus de quarante ans, et son état de délabrement fait peine à voir. Les papiers peints jaunis se décollent des murs et de la moisissure se développe sur les boiseries. Les meubles béants et les chaises renversées montrent que quelqu'un a déjà dû se servir, sans trop d'égards pour le mobilier. Mathias semble déçu, mais je trouve vite un moyen de lui remonter le moral.

- Allons voir la cave. On doit pouvoir trouver des trucs intéressants dedans.
- Qu'est-ce qui te fait croire qu'elle aura pas été pillée aussi ?
- Une intuition.

La porte de la cave est fermée à clé, et s'avère encore plus difficile à forcer que l'entrée. Pendant que Mathias s'escrime en vain avec le pied de biche, je cherche une façon plus subtile de procéder.

- Vu la taille de la serrure, la clé doit être monumentale. Pas le genre de clé qu'on met dans sa poche. Elle est sûrement accrochée dans un coin.

Je passe mes mains dans tous les recoins sombres. Mes doigts embarquent des toiles d'araignées tellement anciennes que même leurs propriétaires n'en voulaient plus. Ça me picote les doigts tellement c'est répugnant. Le buffet n'est pas collé contre le mur, et j'ai soudain la certitude qu'il a quelque chose à cacher. Des choses s'enfuient à mon contact...

- Ah ouais ? Ben si tu la trouves, je veux bien...

Ma manche s'accroche à un clou et on entend un tintement clair. Après quelques tâtonnements, je retire une clé de derrière le meuble. Elle se présente exactement comme je l'avais imaginée.

- Bordel. Un vrai pro. Fais voir...

Mathias tend la main pour me prendre la clé, mais je la mets hors de sa portée.

- Tu as dis quoi, à l'instant ? Si tu la trouves, je veux bien... quoi ?
- Et bien, partager avec toi !
- Ça allait un peu de soi, à la base, non ?
- Donne ça... grogne-t-il. On sait même pas s'il y a un truc valable à trouver.

Il me prend la clé des mains avec brusquerie. Je n'aime pas ses manières, mais je ne relève pas. Il ouvre la porte et se précipite à l'intérieur, laissant la clé sur la serrure. Un rictus involontaire me soulève la lèvre quand je m'imagine l'enfermer ici. Tentant.

- T'avais raison, y'a des tas de bouteilles. C'est quoi, d'après toi ?
- De la gnôle si on a de la chance, du blanc bouchonné si on n'en a pas.
- T'es du genre à avoir de la chance habituellement ? demande-t-il en essayant d'ouvrir un bouchon enduit de cire avec une lame à la courbure vicieuse.

Pris au dépourvu, je fixe le couteau de chasse monumental qu'il manie avec nonchalance. C'est une excellente question.

- Ça dépend.



Au bout du compte, je n'ai pris qu'une seule caisse sur les quatre. Les alcools forts, c'est pas tellement mon truc. Ravi, Mathias a tenu à m'inviter à dîner. Une façon honnête de se faire aider à transporter les bouteilles. On a plus bu que mangé. La pizza surgelée arrosée avec de la prune va sans doute avoir ma peau, vu comme j'ai mal à la tête, ce matin.
Si c'est bien le matin.

Il fait jour et je suis nu entre des draps froissés et fort odorants. Si ça ne m'a pas dérangé la veille, c'est la preuve s'il en est besoin que j'étais dans un état d'ébriété avancé. Mathias dort à côté de moi, aussi peu vêtu. Je ne sais pas trop ce que j'en pense. Les choses ne sont pas allées dans la direction que j'escomptais. Vraiment pas. Il m'a parlé de ses difficultés familiales, j'y ai trouvé un écho des miennes, je me suis laissé aller à compatir, comment on en est venu à coucher ensemble, j'en sais rien, ça ne paraissait pas absurde sur le coup, maintenant, si. J'ai carrément honte. Mais retourner la situation à mon avantage est toujours possible.

Sans le réveiller, je fouille dans mon blouson et en retire mon portable. Il n'est que onze heures, à mon grand soulagement. Je retourne dans le lit. Je cadre quelques photos de façon à ce qu'on reconnaisse Mathias, qu'on voie qu'il est en compagnie d'un garçon, mais qu'on ne voie pas mon visage. Ces photos n'auront pas une grande durée de vie mais on ne sait jamais. Puis je me lève et m'habille. Il n'a toujours pas bougé, ivre mort comme il doit l'être encore. Je ne me sens pas beaucoup plus vivant que lui cela dit. J'aurais dû garder à l'esprit que je bossais ce soir, au lieu de me laisser entraîner dans une débauche imprévue.

Je ne me donne pas la peine de le réveiller, mais je lui laisse un mot. On est venu avec sa voiture, et je ne peux visiblement pas compter sur lui pour me ramener. Je vais donc être obligé de m'organiser autrement, même si ça risque d'être assez humiliant.

Roxane n'est pas chez elle, mais elle n'est pas difficile à trouver. J'entre dans la boutique des pompes funèbres, gêné de puer la cuite et la sueur, par chance il n'y a pas de client. Roxane range des plaques commémoratives. J'ai du mal à éluder la raison pour laquelle j'ai besoin qu'elle me reconduise chez moi.

- Je veux bien mais je peux pas fermer la boutique avant midi.
- C'est pas un problème.
- Comment ça se fait ? T'es en panne ?
- Non, enfin...

Bordel, c'était une magnifique excuse, mais mon hésitation m'a fait louper le coche. Ma cervelle fonctionne au ralenti.

- Je pense que j'ai encore des grammes. Puis ma voiture est chez moi de toute façon, je suis venu avec quelqu'un.
- T'as fait la fête sans me le dire ? T'es grave sans coeur... T'étais avec qui ?
- Euh... Ce gars, Mathias.

Roxane prend une expression si atterrée que je manque de me retourner pour voir s'il n'y a pas quelque chose de louche derrière moi. Un flic, un terroriste, un alien, il faut bien un truc de ce calibre pour expliquer la tronche qu'elle tire.

- Dis moi que c'est pas ça que j'ai entendu.
- De quoi tu parles ?
- Mes murs sont en carton-pâte, Andy.
- Ah. J'étais bourré...
- Oh merde, Andy, t'étais consentant au moins ?
- Ben... Je... Pourquoi, c'était si terrible que ça ?
- J'ai un peu hésité à appeler les flics, à vrai dire.

Mortifié par sa réaction, je ne trouve rien à répondre. Je n'étais pas dans le gaz au point de ne pas savoir ce que je faisais, et mon mal de crâne est certainement plus lié à la mauvaise qualité de la gnôle qu'à la quantité que j'ai bue, même si l'alcool m'a sans doute bien encouragé à me lâcher. Il me semble bien que tout ce que Mathias m'a fait, je l'ai voulu. Que j'aie des remords est un tout autre problème.

- Andy, franchement, qu'est-ce que t'as foutu ?
- Putain, t'es pas ma mère, OK ? C'est rien. C'était peut-être un peu hardcore mais je me suis pas fait cogner ni rien. Je sais pas ce que tu vas imaginer...
- J'ai pas besoin d'imaginer, j'ai entendu, lâche-t-elle d'un ton qui me coupe instantanément toute velléité de justification.

C'est typique de Roxane. Après avoir décidé que j'avais besoin d'une vie sexuelle, elle se figure qu'elle doit aussi m'indiquer avec qui et comment. Discuter de ça avec elle est juste une grosse perte de temps.
D'autant plus que si on se dispute, je n'aurai plus qu'à rentrer en stop.

- A vrai dire, t'as raison, Rox, dis-je d'une voix morne. C'était pas vraiment ce que j'attendais. Je voulais juste te prouver que je pouvais ramasser n'importe qui. Pour le coup, c'est réussi. C'est un pauvre type.

Je baisse la tête et regarde mes chaussures en soupirant. Des larmes me montent aux yeux tellement j'enrage, mais elle se méprend sur leur cause. Elle s'approche de moi et me prend dans ses bras.

- Pauvre chaton... C'est ma faute, je t'ai provoqué, je suis trop nulle. T'avais pas besoin de faire ça. Allez, tu vas prendre un mug de café dans l'arrière boutique et à midi je te ramène chez toi. Après une bonne douche, tu te sentiras mieux. Quant à ce gros con, je vais glisser des tarentules sous sa porte jusqu'à ce qu'il déménage, OK ?

J'étouffe un petit rire dans son col en simili cuir. La vague de colère est passée, je me sens vidé.
Trente minutes s'écoulent au ralenti dans l'arrière boutique. Roxane est terriblement enjouée, pour me remonter le moral, je suppose.

- J'ai envie de proposer au patron de vendre des objets déco, qu'est-ce que t'en dis ? Faut qu'on se diversifie, ils vendent des plaques en marbre au supermarché. Juste à côté des sodas. On pourrait mettre une affiche sur la vitrine, « ici on décore les vivants et les morts ». C'est un alexandrin ?

Elle compte sur ses doigts chargés de bagues en remuant silencieusement les lèvres, tandis que je m'étrangle avec mon café. Roxane a le don pour me rappeler qu'avec une certaine dose de désinvolture on peut aimer n'importe quel métier. Et j'aurai peut-être l'occasion d'apprécier le mien, très bientôt.



Habituellement, on me tient loin de ce client. Parmi mes collègues, peu de gens sont au courant. Les résidents, eux, savent tous. Mais ils n'ont pas envie d'en parler.
Donc je respecte l'omerta, j'évite de faire des vagues.
Mais parfois le manque de personnel fait que je suis bien obligé d'y aller. Je ne lui parle pas, du moins tant qu'il y a des gens à portée d'oreille.
Ce soir, c'est vraiment le bazar et on court dans tous les sens pour mettre tout ce beau monde au lit.
Je profite donc de cinq minutes seul avec le père de l'assassin pour lui montrer mes photos.

- Papy, regarde. Ton petit-fils profite de la vie. C'est cool, hein ?

Il crispe ses mains sur les accoudoirs de son fauteuil.

- Ah oui, je me souviens. Tu n'as pas vu Mathias depuis un bail, et ça ne risque pas d'arriver, vu qu'il s'est fait jeter sur le trottoir comme un chien. Vous n'aimez pas les pédés dans la famille, n'est-ce pas ? Ni les femmes libres. Bon, et bien sache que ta lignée s'arrête là, comme il va pas se reproduire et moi non plus. Tant mieux, hein ? Imaginer que ton sang coule dans mes veines, espèce de sale porc...

J'inspire profondément parce que j'ai du mal à rester calme, je le regarde dans les yeux. Il n'a même pas la décence d'avoir la trouille, ce vieux cafard. Il me hait de toutes ses forces. Sur ce point, au moins, on se comprend.

- J'ai envie de me jeter d'un pont rien que d'y penser. Mais pas avant de vous avoir tous enterrés. Toi en dernier. On s'amuse tellement, ici...

J'efface les photos, puis je fais mon boulot de façon à ce qu'il n'ait pas matière à se plaindre. Il est si décati que je peux le faire partir à tout moment et m'en tirer à bon compte. Avec une erreur de médication, ou juste la force de ma haine. Je le sais, il le sait, et pour l'instant, ça me suffit.
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