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J'ai regardé mes deux citadins s'enfoncer dans les bois. A présent je ne peux qu'espérer qu'ils ne vont ni rebrousser chemin, ni se rendre compte qu'en fait, des perce-neige, on en trouve dans mon jardin. Je regarde l'heure sur mon portable. Cet âne est en retard, mais je ne comptais pas sur lui de toute façon, comme je ne pouvais pas prévoir quand les voisins s'absenteraient. Cela dit un peu d'aide m'aurait arrangé. Je ne peux pas demander à Simon. Le fait qu'il soit calé devant son émission de télé préférée n'est que la seconde raison. Je prends mon sac et je me dirige vers le hameau. Le manteau rouge de la femme est visible à mi-pente. Ils ont l'air motivé, ça me laisse trente minutes, peut-être.

La porte d'entrée n'est même pas verrouillée. Ils ne doutent vraiment de rien. J'enlève mes chaussures pour ne pas laisser de traces de boue, et je me glisse à l'intérieur. Ce que j'ai à y faire ne sera pas long. Je ressors au bout de dix minutes. Le temps me file entre les doigts, il va falloir carburer.
A peine ai-je posé mon échelle contre le mur que des bruits de pas me font sursauter. Ils viennent de la route. Je jette un oeil au coin de la maison, juste à temps pour voir Mathias passer, un sac de sport sur l'épaule. Je le siffle et lui fait signe de me rejoindre.

- T'as déjà commencé ?
- Ouais, ils sont partis en balade, donc j'ai sauté sur l'occasion, mais je ne sais pas quand ils vont revenir. Faut se grouiller. Fait le guet.
- C'est con, ton idée de diversion était trop bien. On pourra la faire quand même ?
- Une autre fois.

Tandis qu'il se poste un peu plus loin, je monte à l'échelle, et je commence à démonter la lampe accrochée en façade.

- J'ai shunté l'interrupteur pour que ce soit tout le temps allumé. Donc il ne reste plus qu'à remplacer l'ampoule qui marche par une ampoule grillée et me piquer dessus. Ensuite on fixe le fil discrètement et on le remonte contre celui du téléphone, pour l'envoyer de ton côté. C'est du fil de récup, ce sera exactement comme s'il avait toujours été là.
- Attends, ça veut dire que t'as le jus dans les fils que tu tripotes, là ? Fais gaffe.
- T'inquiète, ça ira.

Mathias me regarde plus qu'il ne surveille le chemin, et je suis obligé de le rappeler à l'ordre. Accrocher le fil en le cachant dans le lierre qui grimpe au mur me prend pas mal de temps, et je suis en sueur quand j'ai terminé. Mes deux tourtereaux ne sont pas encore en vue. Plus qu'à s'assurer qu'il ne reste rien dans la pelouse.

- Merde, j'ai fait tomber une vis. Cherche, aide-moi !

On passe un moment à quatre pattes mais peine perdue.

- C'est bon, Andy, si on la retrouve pas, il va pas tomber dessus non plus.
- J'espère... Bon allez, on se casse.

Mathias se moque de moi quand j'essaye de redresser un peu les brins d'herbes là où les pieds de l'échelle les ont écrasés. Puis on remballe tout et on file dans la maison abandonnée.
J'ai plus transpiré que je ne le pensais pendant cette petite opération, et le froid devient vite pénible. Il reste plein de choses à faire pour me garder en mouvement. Je prolonge mon câblage jusqu'à la cave pendant que Mathias déballe son matériel. Je termine par une prise. On y branche une multiprise, puis un convecteur, une pompe, enfin on installe sa lampe sur un minuteur. C'est un cauchemar électrique, mais ça fonctionne. Au pire la baraque prendra feu, ce qui m'indiffère totalement. La cave ne représente qu'un petit volume, mais elle est très froide. Je grelotte dans un coin tandis que Mathias installe ses pots, repique ses plants et dose son engrais avec soin. Il bricole des réflecteurs avec du carton et de l'aluminium, puis contemple son oeuvre avec amour.

- Si on pouvait se barrer avant qu'ils reviennent, ce serait cool. J'ai pas envie de passer la nuit ici.
- Parce que t'as surveillé la baraque ? Qu'est-ce que t'en sais s'ils sont pas déjà revenus ?

Il marque un point.

- On va pas rester là comme des cons, de toute façon.
- Non, il faut que je ferme la porte pour garder la chaleur. On n'a qu'à aller à l'étage.
- C'est pas du tout ça que je voulais dire. Je veux rentrer chez moi, je me caille.
- T'inquiète, je vais te tenir chaud.

Mon manque d'enthousiasme doit sauter aux yeux, du moins il sauterait aux yeux de n'importe qui, mais Mathias est tellement content de sa petite plantation en hydroponie et de mon piratage de courant qu'il ne remarque pas que je me rétracte à son contact. Il prend mon esquive pour une invitation au jeu, et me plaque au sol quand j'essaye de remonter l'escalier.

- Arrête ça...
- Allez, je veux juste te remercier, je pensais pas que t'accepterais, et en plus t'as tout fait. Un vrai génie du crime organisé.

Je soupire avec dédain, ce qui ne va pas sans mal avec sa masse qui me comprime les poumons. Pas de chance, il est plus lourd que moi, je ne vais pas pouvoir le virer de force. Immobile, j'attends qu'il se lasse de mon manque de répondant. Il enlève plus vite que je ne l'espérais ses mains terreuses de sous mon T-shirt et se relève.

- Vient, on va s'en rouler un.

Même pas une once de déception dans sa voix. Il est vraiment bouché ou alors il s'en fiche. Peut-être qu'il pense qu'il m'aura à l'usure. J'essaye de me souvenir de ce que j'avais en tête en le rappelant. L'idée était de voir comment je pouvais lui attirer des ennuis, pas m'en attirer à moi.
Qu'est-ce que je fabrique ?
J'en sais rien.



Je me laisse entraîner parce que c'est plus facile. Il a amené des bières, ça descend tout seul. Il parle, j'écoute distraitement. Sous le drap qui le protégeait, le lit est resté dans un état décent, mais j'ai préféré m'asseoir sur le plancher pendant qu'il s'y vautrait en me regardant du coin de l’oeil. Au bout d'un moment il est revenu s'asseoir en face de moi. Il roule un joint à la lueur de sa lampe frontale, l'allume. On se le fait passer en silence. Du coup on entend bien les voisins revenir, le rire haut perché de la femme. Mathias ne peut pas s'empêcher d'aller voir à la fenêtre, un sourire idiot sur le visage.

- Éteins ta lampe !

J'ai parlé le plus bas possible, mais peut-être un peu trop fort dans la panique. Mathias se tourne vers moi et tâtonne pour trouver le bouton. On reste figé sur place, parce qu'à travers le simple vitrage on entend bien que l'écrivain s'est arrêté, et qu'il s'avance vers la porte, essaye de l'ouvrir, et sa compagne qui lui demande...

- Qu'est-ce que tu fais ?
- Rien, j'ai crû voir... Un reflet, sans doute.

Ils repartent. Je soupire de soulagement, et quand leur porte d'entrée se referme, Mathias s'autorise un petit rire.

- Tu es un boulet, dis-je.
- Désolé.
- Bon, écoute, faut vraiment qu'on se casse. La porte de derrière est défoncée et s'il lui prend l'envie de venir ici vérifier, je sais vraiment pas ce que je vais lui raconter.

Mathias acquiesce, on remballe nos affaires, et on descend précipitamment l'escalier. Quand on sort, il se met à rire.

- La porte de derrière est défoncée, c'est un message subliminal ou quoi ?

Mais qu'il est lourd...
Je ne me donne pas la peine de répondre et on file vers le bois.

Je l'ai laissé dans le salon avec une autre bière et je suis allé prendre une douche. La porte de la salle de bain ne ferme pas à clé, et son intrusion ne me surprend même pas.

- Désolé, je peux tirer de l'eau pour me laver les mains ? Elles sont pleines de terre.
- Oui, vas-y.
- Je peux aussi te rejoindre...
- Non, merci.

J'ai répliqué d'un ton aigre, j'espère qu'il a pigé cette fois. Il se lave les mains et sort sans un mot.
Agacé contre moi-même, je regarde l'eau s'écouler dans le siphon pendant un moment. Prendre une douche avec quelqu'un, c'est le genre de chose que je mettais sur des listes dans un coin de sa tête, avec tous les trucs que je voulais faire dans ma vie, et là j'ai une occasion de cocher une case, sauf que c'est pas avec ce gars que j'aimerais la cocher.
Mais la vie est très très courte.
Si je le fais maintenant, est-ce que ce souvenir gâchera la prochaine fois, mettons, si un jour j'ai un mec potable sous la main ?
Un que j'aurai pas envie de détruire...

Après la douche on a fini au lit et c'était même pas si mal. A part ses commentaires.

- Je savais bien que t'allais changer d'avis.

C'est un fait. Il se planquait juste derrière la porte quand je l'ai rappelé.
Je ne me donne pas la peine de répondre. Couché contre ce mec que je déteste par principe et qui ne fait pas des tonnes d'efforts pour se faire aimer, je pense à ce que Roxane dirait, et ça m'énerve au plus haut point. Elle n'a pas la moindre idée de mes impératifs.

- Qu'est-ce qui va pas ?

Surpris, je regarde Mathias, qui semble d'un coup sincèrement inquiet.

- Je veux dire, tout à l'heure tu voulais pas, puis t'as changé d'avis, et je crois bien que t'as kiffé, mais là tu refais la gueule, alors j'aimerais bien savoir si c'est à cause de moi et ce que j'ai fait de travers.

Je ne sais pas quoi répondre, la seule chose qui me vient, c'est une phrase toute faite que je pourrai sortir à Roxane si elle me tanne à propos de cette relation, du moins si elle l'apprend, parce qu'il n'est pas dans mes intentions de lui en parler.
Ce sont les gens qui ont le plus de mal à se faire aimer qui en ont le plus besoin.
C'est sans doute une phrase que m'a sorti Lukas un jour, ça ressemble au genre de philosophie en solde qui lui plaît, sauf que le fait de penser à Lukas alors que je suis au lit avec un autre gars me met assez mal à l'aise et je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi. La confusion a au moins le mérite de court-circuiter ma colère.
Je soupire, me colle à Mathias, mon visage contre son cou pour pas le voir.

- J'ai la haine en ce moment, mais c'est pas ta faute.

Pour noyer le poisson, je lui parle de mon demi-frère qui me méprise, de ma belle-mère qui ne m'a pas appelé depuis Noël, et même si moi non plus j'ai pas pris de nouvelles j'espérais qu'elle le ferait et son silence me blesse. Je comprends, je suis pas son fils, c'est logique qu'elle favorise le sien, mais elle m'a élevé. Elle pourrait au moins se donner la peine de m'engueuler.


Quand je me réveille, il fait déjà jour. On a dormi comme des masses. Mon ventre me fait mal tellement j'ai faim - avec toutes ces émotions, on a carrément oublié de manger hier soir. Mathias n'est pas là et je me demande s'il est déjà parti. C'est possible, j'ai fait la même chose l'autre jour. Je repense à notre conversation d'hier. C'est difficile de croire qu'il ne sait vraiment rien de rien, mais il semblait sincère. Et si on y réfléchit, ça paraît crédible qu'un père raconte à son fils qu'il était militaire de carrière pour lui cacher qu'il a fait de la taule.
Ça voudrait dire qu'il ne sait rien de moi. Je me demandais s'il n'avait pas fait le rapprochement ou s'il s'en moquait, mais il ne sait pas que son père a tué ma grand-mère en l'incendiant comme un putain de taliban, ni que je suis le petit-fils de la sorcière. Il ne sait pas qu'on est apparentés, ni que par définition, on est ennemis.

Ennemis.

Le mot paraît ridicule, on n'est pas dans un film. Il y aurait des méchants et des gentils et je suis pas sûr que je postulerais du côté de ces derniers, d'ailleurs. Parce qu'un gentil se venge en mettant à jour les saloperies des méchants, et le seul crime que Mathias a commis, à ma connaissance, il l'a fait sous ma supervision. En plus, il ne prendra pas cher s'il se fait prendre. Un flic va lui faire les gros yeux et lui coller, quoi, une amende ? Sauf s'il en arrive au stade de dealer. Conclusion à laquelle il viendra tout seul, avec ses trente pieds de cannabis dans la cave, donc je ne sais même pas pourquoi je me donne la peine.

Je soupire. Lukas me sortirait une citation bouddhiste à la noix, du genre assis-toi au bord de la rivière et tu verras passer les cadavres des gens qui t'ont offensés.
Un tintement de vaisselle vrille tous mes nerfs. Ce con n'est pas parti, il fait juste comme chez lui. Agacé, je me lève et j'enfile les premières fringues qui me tombent sous la main, avec une seule envie : lui botter le cul pour qu'il dégage de chez moi.
Il est bien dans la cuisine, une tartine de pain de mie à la main. Ébouriffé et banal à en pleurer. Il se tourne vers moi et me sourit gaiement, cet idiot.

- T'avais du beurre, petit cachottier ! Du beurre... Ça fait des siècles que j'en ai pas mangé. Par contre il a un goût bizarre.

Perplexe, je fixe la tartine et la chose verte qu'il a collée dessus. Il en a pris une belle bouchée. Puis j'identifie ce qu'il vient de s'enfiler par mégarde.

- Recrache. Oh merde, recrache !
- Quoi ?
- C'est pas de l'herbe, ce que tu bouffes !
- Ah ouais ? C'est quoi ?
- C'est... d'autres plantes...
- Quoi comme plantes ?

Il avale sa bouchée, me regarde d'un air stupide. Je me passe la main sur la figure. C'est un cauchemar.

- Belladone, jusquiame, stramoine, et deux trois autres truc... Dans du saindoux.
- Du saindoux ? Mais c'est dégueulasse !

Un rire étranglé m'échappe. Je lui prends la tartine des mains et la jette à la poubelle. Il ne proteste pas, mais me regarde toujours d'un air ahuri.

- C'est la pâte à voler des sorcières. On la prend en percutané, on l'avale pas. En aucun cas. Ce mélange est hyper concentré en alcaloïdes.
- Ça veut dire quoi ?
- Va te faire vomir, pauvre cloche, si tu veux pas mourir !

Je lui ai crié dessus, et il se réveille enfin, se précipite dans les toilettes, et essaye de régurgiter son bout de tartine. Il déclare qu'il n'y arrive pas mais que c'est pas grave parce qu'il se sent bien, et se vautre dans le couloir avant d'avoir fait trois pas.

J'ai quand même eu le temps de lui expliquer ce qui allait se passer avant qu'il décolle pour de bon. Allongé sur le canapé, il n'a même pas l'air trop angoissé. Il se met vite à halluciner. J'ai utilisé cette pâte plein de fois, j'ai une idée de ce qu'il vit, mais en être témoin est assez perturbant. Je ne sais pas s'il va s'intoxiquer avec le peu qu'il a ingéré. Appeler les secours serait la chose la plus prudente à faire, mais je ne peux pas m'y résigner. J'aurais des ennuis. J'en aurai encore plus s'il y reste, cela dit. Mais ici ou à l'hôpital, ça ne changera pas grand chose.
Penché vers son visage couvert de sueur, j'essaye de poser un pronostique. Puis je laisse tomber pour aller me faire un café et ranger ma pâte à voler en lieu sûr.
Après tout, on s'en fout.
J'emmurerai son cadavre dans la cave de sa maison familiale s'il en crève.
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