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Après lecture des articles de presse, Paul se voyait mal demander au gamin une visite guidée de Déjà-Vu. Ni même sortir de chez lui. Il comprenait à présent la réaction d'Andy, celle de Simon, et s'en voulait d'avoir sauté à pieds joints dans le plat avec un manque de tact caractérisé. En particulier en ce qui concernait Simon. Mais comment aurait-il pu deviner que la fameuse Madeleine, dix-sept ans, brûlée vive comme sorcière, était la soeur du pauvre homme ?

Au terme d'un long mois de janvier passé aux prises avec sa culpabilité, Andy le sortit de son dilemme en venant de lui-même parler de cette affaire. Il proposa à Paul de l'emmener faire un tour dans la forêt et de lui montrer les endroits mentionnés dans les articles. Paul trouvait cette soudaine ouverture un peu étrange et se demandait s'il devait s'attendre à ce que le gamin exige une contrepartie. Personne ne fait rien gratuitement, de cela il était persuadé, mais comprendre les signaux subliminaux des gens lui donnait des maux de tête.

Après s'être rejoints sur la place, ils quittèrent le hameau en direction du cimetière. Andy marchait d'un bon pas devant lui. Il portait plutôt élégamment un jean serré et un blouson aviateur en cuir râpé. Ses chaussures de randonnée élimées, par contre, prenaient sans doute l'eau, vu la façon dont il évitait les flaques de neige fondue. Paul se surprit à s'interroger de nouveau sur la vie qu'un jeune homme pouvait mener dans un endroit si solitaire.

- Tu as quel âge ?
- Vingt-deux ans. Et vous ?
- Tu fais moins. Moi, et bien, je vais sur mes cinquante-six.
- Vous faites plus.
- C'est parce que tu n'arrêtes pas de me vouvoyer.

Andy eut un petit rire, et se retourna brièvement pour le regarder. Paul se sentit un peu gêné.

- Pour que les choses soient claires, vous n'êtes pas mon genre, lâcha le gamin. Trop vieux. Je préfère vous le dire au cas où vous auriez l'idée de me faire le coup de l'hétéro embarrassé par son propre charme ravageur. Je n'ai pas besoin de sauter sur toutes les bites qui passent, merci.
- Tu as dû remarquer que j'étais en couple, non ?
- Comme si ça changeait quoi que ce soit. Même les petits vieux de la maison de retraite arrivent encore à s'embarquer dans des histoires d'adultère.
- Alors pour que les choses soient claires, tu n'es pas mon genre non plus. Trop blond.

Andy rit franchement cette fois.

- Bon, on commence par le cimetière, si ça vous va.

Ils firent une brève halte devant les grilles en fer forgé fermant une grande arche de pierre aux sculptures usées au point d'en devenir méconnaissables. Andy le laissa admirer l'entrée, puis tira une des grilles, laissant de profondes traînées dans l'herbe haute. L'endroit devait être peu fréquenté.

- Simon et moi, on se charge d'entretenir le chemin et les allées, et la mairie envoie quelqu'un de temps à autre balancer de l'anti-mousse à droite et à gauche. J'ai réussi à les empêcher d'utiliser du désherbant, contre la promesse que je passerai la tondeuse dedans. Vous n'imaginez même pas le foin qu'ils m'ont faits, mais à force de les emmerder, ils ont fini par accepter. Il y a des tritons marbrés dans le coin, même si on est un peu plus en altitude que leur zone de prédilection. Et des salamandres terrestres, évidemment.

Paul fouilla des yeux la pelouse épaisse qui poussait entre les tombes, là où dans les cimetières usuels, on aurait trouvé de mornes étendues de graviers, mais ne vit aucun batracien. En revanche, des corneilles peu farouches se promenaient en nombre sur les murs d'enceinte, et sautillaient d'un monument à l'autre. L'une d'elle alla jusqu'à se poser sur l'épaule d'Andy. Le garçon sortit de sa poche un sachet plastique et lui donna quelque chose que Paul ne put pas identifier mais que la corneille se hâta de saisir.

- Elles sont très familières. Dès qu'on commence à les nourrir, on ne s'en débarrasse plus. Mais je les aime bien.

Paul observa, fasciné, la corneille se laisser donner la becquée, tandis qu'une foule d'oiseaux se rassemblaient autour d'eux, sans être aussi hardis.

- Celle-là je l'ai recueillie quand elle était petite. Elle a mis du temps avant de rejoindre les autres. Elles ont une organisation complexe, c'était dur pour elle de s'intégrer. Faites le tour des tombes si ça vous chante, pendant que je les occupe.

Paul se demanda s'il sous-entendait que les corneilles auraient interféré d'une façon ou d'une autre avec sa visite, mais ne releva pas. Il traversa le cimetière, essaya de lire les inscriptions. La plupart des tombes étaient en granit, simples monolithes rendus anonymes par le temps. Quelques fleurs synthétiques déparaient plus qu'elles n'ornaient les caveaux plus récents. Il ne vit aucun mort de moins de dix ans. Il repéra enfin un caveau au nom de la famille d'Andy, et la fameuse Madeleine. Une autre jeune femme avait été enterrée après elle. Paul observa longuement l'inscription. Celle-là n'avait eu que vingt-cinq ans.

- Ma mère.

Paul sursauta. Andy s'était approché dans son dos en silence, la corneille toujours perchées sur son épaule.

- Ne faites pas cette tête, je sais que Simon vous en a parlé. J'ai grandi avec l'idée que ma mère était morte comme d'autres avec l'idée que leur mère est institutrice ou infirmière. Le temps de comprendre ce que ça signifiait vraiment, c'était déjà devenu abstrait. Et ma belle-mère est quelqu'un de bien, c'est pas comme j'avais pas eu de maman.
- Je vois.

Ce qu'il voyait surtout, c'est que le garçon était triste et meurtri et qu'il faisait semblant que non.

- C'était un accident con. Elle a glissé dans la baignoire et elle s'est cogné la tête. Mon père était pas là et je suis resté toute la journée seul avec le cadavre, jusqu'à ce qu'il rentre en fait. Il était sur une foire aux bestiaux.

Andy s'avança vers le caveau, la tête penchée de côté et les yeux fixés sur un point précis situé au delà du monument, mais Paul se demandait ce qu'il regardait réellement. Le garçon lui faisait penser à un rapace, à cet instant. Concentré mais inexpressif.

- Je me souviens pas vraiment d'elle, j'avais même pas deux ans. En fait je pense qu'on m'a raconté des trucs après et que je me suis comme fabriqué un souvenir d'elle, parce qu'il y a peu de chance que j'aie imprimé quoi que ce soit, en réalité.
- Je suis vraiment navré, Andy.

Le garçon haussa les épaules.

- On crève tous. Puis c'est pas la pire histoire que j'ai à vous raconter aujourd'hui, l'écrivain. Je me fume une clope et on repart, si ça vous va. Faites des photos si ça vous amuse, je serai pas offensé.

Paul prétexta un manque de lumière pour éviter de sortir son appareil. Le gamin avait le don de donner des autorisations d'une façon qui interdisait de faire quoi que ce soit. Andy s'assit sur une tombe et roula une cigarette. Il fuma pensivement. Les corneilles se chamaillaient un gros morceau de quelque chose, plus loin. Celle d'Andy se lissait les plumes, perchée sur un pot de fleurs. Quand il eut terminé sa cigarette, Andy écrasa cavalièrement son mégot au milieu des roses en plastique et se releva. Paul lui emboîta le pas, et il quittèrent le cimetière.



Ils suivirent le ruisseau, passèrent dans l'ombre de la maison d'Andy, et continuèrent sur un sentier forestier proprement découpé à travers un fouillis de houx et de noisetiers.

- Je sais pas ce que vous avez retiré comme impression, après avoir lu tous ces articles... commença Andy.
- Le journaliste s'est un peu planté de vocation, je pense. La sorcellerie au XXème siècle, c'est un peu anachronique.
- Madeleine n'est pas morte parce qu'elle était une sorcière. Elle a envoyé bouler un type et il s'est vengé. Ma mère, c'était pas de l'immaculée conception.

Paul réalisa qu'il n'avait pas dit que Madeleine n'était pas une sorcière, juste que ce n'était pas la raison pour laquelle elle était morte. Il en fit la remarque, et s'attira un ricanement.

- C'est quoi une sorcière, d'après vous ? fit Andy. C'est quelqu'un qui connaît les plantes et lance des sorts en jouant sur les peurs des gens.
- Des sorts ? Tu es sérieux ?
- Des prophéties auto-réalisatrices, si vous préférez. C'était un truc bien ancré dans les campagnes, et dans ce patelin ils avaient même inventé une subtilité amusante. Tout ce qui est arrivé ici arrive une seconde fois. D'où ce nom de Déjà-Vu. Une fois que les gens s'étaient fourrés cette idée dans le crâne, ils n'arrivaient pas à s'en défaire et ils inventaient des liens entre des choses qui n'étaient que des coïncidences. C'était pas compliqué de les encourager à se monter la tête tout seuls.
- Donc elle avait cette réputation à cause de coïncidences ?
- C'était plus que ça. Il y avait un terreau de superstition assez fertile et elle savait en jouer. Madeleine était une manipulatrice. Simon ne veut pas me le dire clairement, mais je l'ai entendu de la bouche de pas mal de monde. Un diable en jupon, indépendante et beaucoup trop belle pour son propre bien. Quant à sa relation avec ce type, ce qui est sûr c'est qu'elle l'a rejeté alors qu'il voulait assumer sa paternité, mais la raison pour laquelle elle préférait élever son enfant seule n'est pas du tout claire. Possible que ça n'ait pas été consenti à la base et qu'il ait voulu acheter son silence.
- Et le meurtrier, qu'est-ce qu'il est devenu ?
- Les juges se sont montrés assez indulgents, on a qualifié ça de crime passionnel, comme si c'était une excuse. Il a purgé sa peine et il est revenu dans la région. Il a eu le temps de refaire sa vie, de fonder une famille. Même pas honte. Enfin, il a quand même pas poussé le bouchon au point de revenir au village. Je pense que Simon lui aurait fendu le crâne à coups de pelle.

Au bout de la forêt, le chemin débouchait sur une tourbière tandis que le ruisseau se perdait entre les joncs. Un ponton traversait la zone humide. Ils firent une halte à mi chemin, et Paul photographia les joncs séchés et les gouttes d'eau qui perlaient sur la mousse. La brume s'épaississait et le froid s'insinuait dans ses vêtements. Il prit encore quelques clichés, y compris du garçon quand il ne regardait pas. Ils traversèrent la tourbière, débouchèrent sur un chemin de randonnée bordé de murets. Andy lui montra un pré en friche, au milieu duquel se dressait un bâtiment en ruines. Ils firent en silence le tour de la grange brûlée où la grand-mère du garçon avait trouvé la mort, bataillant pour passer entre les ronciers qui envahissaient le pré, comme si plus personne n'avait osé s'approcher de l'endroit depuis le drame. Paul trouvait la scène surréaliste, et fut presque reconnaissant en entendant le bruit d'une voiture. En fait, la route passait cinquante mètre plus loin. Le monde réel existait toujours au delà du brouillard. Puis Andy lui suggéra de rentrer se réchauffer au bar. Ils parlèrent de tout et de rien sur le chemin du retour, même si c'était un peu bizarre après avoir abordé des sujets aussi graves.

- Vous allez écrire sur toutes ces choses ? demanda finalement Andy.
- Pas directement, fit Paul après une seconde d'hésitation. Je fais des recherches, ça veut dire que je m'imprègne des histoires de la région, mais pas que je vais les utiliser telles quelles sans changer les noms.
- OK. Tant mieux. J'aime pas tellement être au centre de l'attention, et vous n'imaginez même pas à quel point les gens d'ici peuvent faire une montagne d'une taupinière.
- Je prends note.

Paul soupira intérieurement. Comme à l'accoutumée, les gens souhaitaient se confier, tout en sachant que tout se répétait, mais comptaient quand même sur la discrétion des autres. Écrire un roman inspiré des histoires locales pourrait bien devenir un polar grandeur nature, et sa tranquillité une victime collatérale.

- Et sinon, dit-il plus pour lui-même qu'autre chose, la science fiction, c'est pas mal non plus.

Andy ne commenta pas, pour la bonne et simple raison qu'il venait de s'immobiliser sur le chemin, tellement brusquement que Paul manqua lui rentrer dedans.

- Il se passe quoi ?
- Rien du tout.

Paul l'observa avec curiosité, mais Andy restait sur place, les sourcils froncés. Au bout d'un moment il repartit et Paul lui emboîta le pas. Le sentier ne tarda pas à être envahi de ronces.

- Tu es sûr que c'est le même chemin qu'à l'aller ? demanda Paul, vaguement inquiet.
- Probablement.
- Tu es sûr que c'est vraiment un chemin où on peut passer ?
- Si on y passe, c'est que c'est un chemin, par définition.

Paul songea que cette remarque avait sans doute un sens plus psychologique que géographique. Il ne reconnaissait pas le paysage, et après quelques tours et détours, perdit tout sens de l'orientation. Des ronces s'agrippaient à ses pieds avec l'intention manifeste de le faire tomber et regarder devant lui devenait bien trop hasardeux. Avaient-ils traversé ce bosquet de houx ? Il s'en serait certainement souvenu, les feuilles trouvaient le moyen de le piquer même à travers sa parka. Toute idée de sentier avait complètement disparu et Andy ne disait rien, ce qui commençait à créer un certain malaise.

- On est perdu, c'est ça ?

Le gamin ne répondit pas, mais sortit son paquet de cigarettes et s'assit sur une pierre ronde qui ressemblait à une meule. Que faisait une meule en pleine forêt, Paul n'en avait pas la moindre idée.

- Mais non. Ca va me revenir.

Il examina ses chaussures mouillées et son jean boueux et n'ajouta plus rien jusqu'à ce que sa cigarette se soit entièrement consumée. Paul quant à lui commençait à ressentir une certaine panique. Comment le gamin pouvait-il se perdre dans son propre bois ? Il lui tourna le dos et sortit discrètement son portable, mais le réseau ne passait pas, évidemment. Le soir tombait et ils allaient passer la nuit dans la forêt. Froide perspective.
Puis un coq chanta, à quelques mètres d'eux à peine. Paul se retourna, sidéré. Le village se trouvait juste dans leur dos.

- Ah oui. On est arrivé en fait.

Le garçon se donnait beaucoup de peine pour ne pas sourire, mais la commissure de ses lèvres tremblait, de façon presque démoniaque de l'avis de Paul.

- C'est une plaisanterie ?
- Ca dépend de quoi vous parlez.
- On n'a jamais été perdu.
- Vous, oui, lâcha le gosse avec aplomb. Moi, pas.

Puis il éclata de rire.
Quel petit con, songea Paul, sans doute pas pour la dernière fois.

- Vous fâchez pas. Vous n'avez jamais été en danger. Je voulais juste vous illustrer ce que je voulais dire. A propos de la façon dont les gens se montent la tête tout seuls.

Il se releva et prit d'un pas assuré une direction à laquelle Paul ne se serait pas attendu. Il le suivit néanmoins dans la pente raide. Ils débouchèrent sur un sentier qui menait au village et atteignirent le pont moins d'une minute plus tard.

- Si vous êtes perdu, descendez. Vous arrivez toujours au ruisseau, tôt ou tard, et il vous ramène à la maison. Facile, non ?

Paul se demanda s'il devait le remercier pour le conseil ou lui en vouloir pour la façon dont il l'avait donné.
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